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Morale

Réginald Garrigou-Lagrange, Les trois âges de la vie intérieure

Les vertus morales consistent dans un juste milieu entre deux extrêmes, l’un par excès, l’autre par défaut. Les épicuriens et les tièdes entendent garder un juste milieu, non par amour de la vertu, mais par commodité, pour fuir les inconvénients des vices contraires. Ils confondent le juste milieu et la médiocrité, qui se trouve, non pas précisément entre deux maux contraires, mais à mi-côté, entre le bien et le mal. La médiocrité ou la tiédeur fuit le bien supérieur comme un extrême à éviter ; elle cache sa paresse sous ce principe : « le mieux est parfois l’ennemi du bien », et elle finit par dire : « le mieux est souvent, sinon toujours, l’ennemi du bien ». Elle finit ainsi par confondre le bien avec le médiocre.

Alexis Carrel, L’Homme, cet Inconnu

Afin de garder son équilibre mental et même organique, chaque individu est obligé d’avoir une règle intérieure. L’État peut imposer par la force la légalité, mais non les lois de la morale. Chacun doit comprendre la nécessité de faire le bien et d’éviter le mal, et se soumettre à cette nécessité par un effort de sa propre volonté. L’Église catholique, dans sa profonde connaissance de la psychologie humaine, a placé les activités morales bien au-dessus des activités intellectuelles. Les individus qu’elle honore plus que tous les autres ne sont ni les conducteurs de peuples, ni les savants, ni les philosophes. Ce sont les saints, c’est-à-dire ceux qui, de façon héroïque, ont été vertueux. Quand on étudie les habitants de la Cité nouvelle, on réalise la nécessité du sens moral. Intelligence, volonté et moralité sont des fonctions très voisines les unes des autres. Mais le sens moral est plus important que l’intelligence. Quand il disparaît d’une nation, toute la structure sociale commence à s’ébranler. Dans les recherches de biologie humaine, nous n’avons pas donné jusqu’à présent aux activités morales la place qu’elles méritent. Le sens moral est susceptible d’une étude aussi positive que celle de l’intelligence. Certes, cette étude est difficile. Mais les aspects du sens moral dans les individus et dans les groupes d’individus sont facilement reconnaissables. Nous n’avons presque jamais l’occasion d’observer, dans la société moderne, des individus dont la conduite soit inspirée par un idéal moral. Cependant, de tels individus existent encore. Il est impossible de ne pas les remarquer quand on les rencontre. La beauté morale laisse un souvenir inoubliable à celui qui, même une seule fois, l’a contemplée. Elle nous touche plus que la beauté de la nature, ou celle de la science. Elle donne à celui qui la possède un pouvoir étrange, inexplicable. Elle augmente la force de l’intelligence. elle établit la paix entre les hommes. Elle est la base de la civilisation.

Jean Daujat, La face interne de l’histoire (Pages 325-326)

Parler des exigences du vrai bien humain, c’est introduire le domaine de la morale. Mais s’il n’y a plus de vérité qu’il faut connaître, il n’y aura plus de vérité en morale, et il y aura le même éparpillement des conceptions morales que celui que nous venons de constater sur le plan des doctrines et des écoles de pensée : s’il n’y a pas de vérité morale qui s’impose, chacun se fera sa morale au gré de ses intérêts, de ses cupidités, de ses passions, de son orgueil, et non seulement l’on aura la plus grande variété des conceptions morales mais les intérêts, les cupidités, les passions, l’orgueil qui les sous-tendent opposeront les hommes les uns aux autres dans les luttes les plus cruelles et les plus destructrices.

Alexis Carrel, Réflexions sur la conduite de la vie (Chapitre IV)

Seule, une faible minorité de la population accepte encore la définition du bien et du mal, qui était traditionnelle parmi les civilisés d’Occident. La majorité a oublié le Décalogue ; beaucoup ignorent même son existence. Il n’y a plus de frontière universellement reconnue entre le licite et l’illicite. La plupart des gens ne distinguent pas clairement le bien du mal. Ils sont même incapables de prendre comme arbitre de leurs actes un égoïsme bien entendu. Ils se contentent d’obéir à leurs appétits et de poursuivre leur avantage immédiat. Riches et pauvres, vieux et jeunes, savants et ignorants, paysans, ouvriers et patrons n’ont plus aucune conception commune de la manière de se conduire. Il n’y a pour eux ni bien, ni mal. Trahir un ami n’est pas déshonorant si la trahison est avantageuse. Le bien, c’est le profit. Le courage expose à d’inutiles dangers ; il vaut mieux être lâche que mort. Une automobile est préférable à un enfant. Il faut gagner le plus possible en travaillant le moins possible. Cependant, on prêche encore l’honnêteté, la loyauté, le désintéressement, la beauté de l’effort, l’héroïsme. Il y a donc, dans l’esprit de l’homme moderne, une grande confusion. De toute évidence, les membres des communautés humaines, doivent apprendre à régler leur comportement d’après des principes identiques. Il faut qu’ils acceptent une même définition du bien et du mal, comme ils acceptent une définition unique de la chaleur et du froid. Une telle définition est aujourd’hui possible, à la lumière des lois fondamentales de la vie humaine, le permis se distingue du défendu avec une certitude complète. La connaissance de ces lois nous amène à définir le bien et le mal d’une façon précise, invariable et intelligible pour tout individu doué de raison. Le bien consiste en ce qui est conforme aux tendances essentielles de notre nature : par conséquent, des choses, des pensées, des sentiments et des actes, qui, par leur association tendent à conserver la vie, à propager la race, à promouvoir l’ascension mentale de l’individu et de l’esprit. Au contraire, le mal, est ce qui s’oppose à la vie, à sa multiplication, ou à son essor spirituel. À la vérité, le bien suprême se confond avec la réussite de la vie sous son aspect spécifiquement humain. Sous l’aspect du triomphe de l’esprit, le mal et le bien sont des choses complexes. Ils sont faits d’éléments multiples. Ils comprennent non seulement les facteurs qui s’opposent ou aident à la vie dans son ensemble ou dans l’un de ses aspects, mais également ceux qui produisent l’harmonie ou la désharmonie de nos activités physiologiques et mentales.

Daniel Raffard de Brienne, L’envers des droits de l’homme (Page 351)

La loi naturelle et divine qui régit la conduite des hommes est la morale, connaissable par la raison. La morale ne prétend pas dicter les lois qui fondent les sociétés, mais entend juger ces lois en fonction des critères du bien et du mal. La morale est donc distincte du droit objectif et, comme elle précise essentiellement les devoirs des personnes et des sociétés humaines, elle est étrangère à la notion de droits de l’homme. L’homme a des devoirs envers Dieu, envers lui-même et envers les autres. Il a le devoir de choisir librement le bien et la possibilité de ne pas le faire.

Traian Brăileanu, Sociologia si arta guvernãrii

[…] c’est seulement lorsque l’art, la religion, la politique, l’économie et la science sont subordonnés à la morale, et lorsqu’ils n’entament pas le prestige et la puissance des normes morales qu’une communauté humaine devient résistante et peut garder son unité à travers les siècles.

Saint Augustin, Sermon

Mais qu’est-ce que vivre dans le bien ? C’est aimer les choses du ciel et non celles de la terre. Aussi longtemps que vous êtes sur terre, vous vous tournez vers la terre. Combien de temps encore lécherez vous la terre ? Aimer la terre, c’est cela, assurément : lécher la terre, et par conséquent être au nombre des ennemis de celui dont parle le psaume : Ses ennemis lécheront la terre.

Père Réginald Garrigou-Lagrange, Le réalisme du principe de finalité

Le bien considéré matériellement, par rapport à l’être dans lequel il se trouve, se divise selon les catégories de l’être ; par exemple : bonne substance (bonne pierre à bâtir, bon fruit, bon cheval), bonne quantité, bonne qualité, bonne action, bonne relation, etc. On voit par là que le bien est analogue comme l’être, et qu’il se retrouve proportionnellement en toutes les catégories qu’il domine, aussi est-il appelé une propriété transcendantale de l’être. Le bien considéré formellement comme bien, peut être pris ou comme perfection, ou plus précisément comme réalité désirable, ou enfin par rapport aux règles de la moralité. Comme perfection, on distingue 1° ce qui est bon purement et simplement, (bonum simpliciter), c’est-à-dire ce qui a toute la perfection qui lui est due, en ce sens un bon vin est un vin généreux, excellent ; et 2° ce qui n’est bon qu’à un point de vue (bonum secundum quid), c’est-à-dire ce qui n’a pas toute la perfection et intégrité qui lui est due, mais a au moins celle de l’essence voulue ; en ce sens on dit d’un vin qui n’est pas aigri ou corrompu : « il est bon » c’est-à-dire c’est encore véritablement du vin, et non pas du vinaigre. Comme désirable, le bien peut être désirable lui-même, indépendamment de toute délectation on utilité subséquente, on l’appelle le bien honnête, et l’action qui est spécifiée par lui est de soi digne d’honneur et de louange, par exemple : dire la vérité en évitant le mensonge, fallût-il en mourir. Par opposition un bien peut n’être pas désirable en soi, mais seulement à raison de la délectation qui se peut trouver en lui (bien délectable), ou à raison de son utilité (bien utile) comme un remède amer. Par rapport aux lois, règles de la moralité, c’est-à-dire par rapport à la loi éternelle et à la droite raison, le bien se divise suivant qu’il est conforme à ces règles (bien moral), ou opposé (bien apparent, qui spécifie l’acte immoral ou déshonnête), ou indiffèrent de son espèce, c’est-à-dire ni moralement bon, ni moralement mauvais, comme aller se promener ou enseigner les mathématiques ou la chimie, en faisant abstraction de la fin soit moralement bonne (gagner le pain de ses enfants), soit mauvaise (fabriquer des explosifs pour un attentat), pour laquelle on les enseigne. Le bien honnête peut enfin, comme le remarque saint Thomas, convenir à l’homme, soit comme substance (par ex. : conserver sa propre existence, ne pas se suicider), soit comme animal (par ex. : suivre l’ordre indiqué par la nature pour ce qui concerne la conservation de l’espèce, et éviter les vices contre nature), soit comme homme (par ex. : observer la justice à l’égard des autres hommes, chercher à connaître la vérité, l’aimer, surtout à connaitre Dieu, vérité suprême, l’aimer par-dessus tout et le servir).

Jacques-Bénigne Bossuet, Sermon sur l’honneur, pour le mardi de la deuxième semaine de Carême

Le mal n’a point de nature ni de subsistance. Car qui ne sait qu’il n’est autre chose qu’une simple privation, un éloignement de la loi, une perte de la raison et de la droiture ? Ce n’est donc pas une nature, mais plutôt la maladie, la corruption, la ruine de la nature. De cette vérité, qui est si connue, le docte saint Jean Chrysostome en a tiré cette conséquence : Comme le mal, dit ce grand évêque, n’a point de nature ni de subsistance en lui-même, il s’ensuit qu’il ne peut pas subsister tout seul ; de sorte que s’il n’est soutenu par quelque mélange de bien, il se détruira lui-même par son propre excès. Qu’un homme veuille tromper tout le monde, il ne trompera personne : qu’un voleur tue ses compagnons aussi bien que les passants, tous le fuiront également comme une bête farouche. De tels vicieux n’ont point de crédit : il faut un peu de mélange ; mais aussi, si peu qu’on prenne de soin de mêler avec le vice quelque teinture de vertu, il pourra sans trop se cacher et presque sans se contraindre, paraître avec honneur dans le monde.

Bibliographie

  • Abbé Héribert Jone, Précis de théologie morale catholique
  • Vladimir Soloviev, La justification du bien