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Fideon

Miséricorde/Justice

Jean-Nicolas Grou, Manuel des âmes intérieures

La justice de Dieu est bien terrible, dit-on, et l’on doit toujours la craindre. Cela est vrai ; mais pour qui est-elle terrible ? Est-ce pour les enfants qui adorent Dieu, qui l’aiment, qui le servent comme leur Père, qui sont déterminés à ne lui rien refuser, à ne lui déplaire en rien ? Non. Si ces enfants aiment Dieu, Dieu les aime encore plus ; Il voit que leurs fautes ne sont point des fautes de malice, mais d’imperfection et de fragilité : au premier regard d’amour et de regret qu’ils jettent sur lui, il les leur pardonne, et s’il a à les en punir, il les en punit dans ce monde d’une manière avantageuse à leur salut. Est-ce pour les pécheurs qui reviennent sincèrement à Dieu que sa justice est terrible ? Non. Ils éprouvent les effets de sa grande miséricorde ; et souvent ils sont traités avec tant de bonté, que les justes mêmes en conçoivent de la jalousie : témoin l’enfant prodigue, témoin Madeleine. La justice divine n’est terrible que pour ceux qui n’ont pas recours à sa miséricorde, soit par présomption, soit par désespoir ; pour ceux qui aiment le péché, qui n’en veulent pas sortir ; pour eux dont la volonté n’est pas droite, et qui voudraient, s’il se peut, tromper Dieu. Mais jusqu’où doit aller la confiance en Dieu ? Aussi loin que sa puissance et sa Bonté, aussi loin que notre faiblesse et notre misère ; c’est à dire qu’elle ne doit point avoir de bornes.

Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort

On lit dans la parabole de l’ivraie, au chapitre 13, de saint Matthieu, que, l’ivraie ayant levé dans un champ avec le bon grain, les serviteurs voulaient aller l’arracher. « Voulez-vous ? Dirent-ils au maître ; nous irons et nous l’enlèverons ». Mais le maître répondit : Non, laissez-là croître ; plus tard on l’arrachera et on la jettera dans le feu. « Quand le temps de la moisson sera venu, je dirai aux moissonneurs : ôtez d’abord l’ivraie et liez-la en gerbes pour la brûler » (Matthieu 13, 30). Cette parabole nous fait comprendre, d’une part, avec quelle patience Dieu traite les pécheurs et, d’autre part, de quelles rigueurs il accable les obstinés. Saint Augustin dit que le démon a deux moyens de tromper les hommes : « le désespoir et l’espoir ». Une fois le péché commis, il tente le pécheur de désespoir par la crainte de la divine justice ; avant le péché, il y pousse par l’espoir de la divine miséricorde. En conséquence, le saint donne à chacun de nous cet avertissement : Après le péché, comptez sur la miséricorde ; avant le péché, craignez la justice. Sans nul doute, celui-là est indigne de miséricorde qui se prévaut de la miséricorde de Dieu pour l’offenser. C’est envers celui qui craint Dieu, que s’exerce la miséricorde, et non envers celui qui s’autorise de la bonté de Dieu pour s’affranchir de la crainte. Après qu’on a offensé la justice, dit Tostat, on peut bien se réfugier dans la miséricorde ; mais, après avoir offensé la miséricorde elle-même, quel refuge trouvera-t-on encore ? Il est bien difficile de trouver un pécheur qui désespère au point de vouloir proprement se damner. Tous veulent pécher, mais sans renoncer à l’espoir de se sauver. Ils pèchent et ils disent : « Dieu est miséricorde. Je ferai ce qu’il me plaît ; je commettrai ce péché ; puis je m’en confesserai ». Voilà, dit saint Augustin, le langage des pécheurs. Hélas ! Combien n’y en a-t-il pas qui l’ont tenu et qui sont maintenant au fond de l’enfer ! On dit : les miséricordes de Dieu sont grandes ; quelque péché que je commette, un acte de repentir m’en obtiendra le pardon. Mais Dieu lui-même nous défend de tenir ce langage. « Ne dis pas : La miséricorde du Seigneur est grande ; de la multitude de mes péchés il aura pitié » (Ecclésiastique 5, 6) Et pourquoi Dieu ne veut-il pas que nous parlions de la sorte ? « C’est parce que la miséricorde et la colère regarde attentivement les pécheurs ». Sans doute la miséricorde de Dieu est infinie. Mais les actes de cette miséricorde, et par conséquent les grâces de pardon ont leurs limites. Dieu est miséricorde, mais il est juste aussi. « Je suis, dit un jour le Seigneur à sainte Brigitte, juste et miséricordieux. Mais les pécheurs me regardent seulement comme miséricordieux ». « Ils ne veulent voir, remarque saint Basile, qu’une moitié de Dieu, car s’il est bon, il est également juste ». Or, supporter celui qui s’autorise de la miséricorde pour pécher davantage, ce ne serait pas de la part de Dieu faire acte de miséricorde, dit le Père Avila, mais manquer de justice. La miséricorde est promise à celui qui craint Dieu et non pas à celui qui abuse de la miséricorde. « Sa miséricorde, s’écrie la divine Mère dans son sublime cantique, se répand sur ceux qui le craignent » (Luc 1, 50). Quant aux obstinés, ils sont menacés de sa justice. Or, dit saint Augustin, si Dieu ne trompe pas quand il promet, il ne trompe pas non plus quand il menace. Fidèle dans ses promesses, il l’est également dans ses menaces. Ce n’est pas Dieu, mais le démon qui vous pousse au péché dans l’espoir de la miséricorde. Aussi tenez-vous bien sur vos gardes. Oui, dit saint Jean Chrysostome, gardez-vous de prêter l’oreille à ce monstre infernal qui vient vous assurer de la miséricorde de Dieu. Malheur à celui qui se porte au péché par l’espoir du pardon ! « Espérer afin de pécher, s’écrie saint Augustin, ah ! Maudite soit cette inique espérance ». « Ils sont innombrables, ajoute le saint Docteur, ceux que cette ombre de vaine espérance à trompés ». Malheur à celui qui compte sur la bonté de Dieu pour l’outrager davantage ! Saint Bernard dit que le châtiment de Lucifer ne se fit pas attendre, précisément parce qu’il s’est révolté dans l’espoir d’y échapper. Le roi Manassès tomba dans le péché ; mais ensuite il se convertit et Dieu lui pardonna. Son fils Ammon, voyant la facilité de Dieu à pardonner, s’abandonna au désordre dans l’espoir que Dieu lui ferait grâce aussi ; mais il n’y eut pas de miséricorde pour Ammon. C’est ainsi que se perdit également Judas ; car il pécha, dit saint Jean Chrysostome, en comptant sur la douceur et la bonté de son divin maître. Bref, Dieu supporte, mais il ne supporte pas toujours. Si Dieu supportait toujours, personne ne se damnerait. Or c’est l’opinion la plus commune que, même parmi les chrétiens, le plus grand nombre de ceux qui parviennent à l’usage de la raison se damnent. « Elle est large la porte et spacieuse la voie qui conduit à la perdition ; et nombreux sont ceux qui entrent par elle. » (Matthieu 7, 13) Dieu, dira quelqu’un, m’a jusqu’ici traité avec tant de miséricorde, j’espère bien qu’il en sera de même encore à l’avenir. Mais moi je réponds : Eh quoi ! Parce que Dieu s’est montré si miséricordieux à votre égard, vous voulez de nouveau l’offenser ! Voilà donc comment vous méprisez la bonté et la patience de Dieu. Et ne savez-vous pas que si le Seigneur vous a supporté jusqu’ici, c’est pour que vous pleuriez vos péchés et non pour que vous y persévériez ? « Vas-tu, demande saint Paul, mépriser les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité ? Ignores-tu que la bonté de Dieu t’invite à la pénitence ? » (Romains 2, 4) Vainement, dans votre confiance en la divine miséricorde, refusez-vous de lui reconnaître des bornes, Dieu saura bien lui en donner. « Si vous ne vous convertissez pas, il brandira son glaive. » (Psaume 7, 13) « À moi est la vengeance et je l’exercerai en son temps. » (Deutéronome 32, 35) Dieu attend, mais, vienne à sonner l’heure de la vengeance, il n’attend plus et il frappe. « Le Seigneur attend afin de vous faire miséricorde » (Isaïe 30, 18) Voilà donc pourquoi Dieu attend le pécheur : afin que celui-ci se convertisse. Mais quand il voit le temps accordé au pécheur pour pleurer ses péchés, ne lui servir qu’à commettre de nouveaux péchés, alors il appelle le temps lui-même pour juger le coupable. « Contre moi, il a appelé le temps » (Lamentations 1, 15) Oui, il n’y a pas jusqu’au temps qui ne vienne déposer contre le pécheur. Et de ce fait, le temps et les miséricordes qui lui furent si libéralement concédés, lui attireront de plus rigoureux châtiments et un plus prompt abandon de Dieu. « Nous avons soigné Babylone et elle n’a pas été guérie ; abandonnons-la » (Jérémie 51, 9) Or, comment Dieu abandonne-t-il le pécheur ? Pour cela il envoie la mort le frapper en état de péché ou bien il retire l’abondance de ses grâces afin de ne lui laisser que la seule grâce suffisante, avec laquelle le pécheur pourrait à la vérité se sauver, mais avec laquelle il ne se sauvera pas. L’aveuglement de l’esprit, l’endurcissement du cœur, la force de la mauvaise habitude lui rendront le salut moralement impossible : ainsi restera-t-il, sinon absolument, du moins moralement abandonné. « Voici ce que je ferai à ma vigne, dit le Seigneur ; j’arracherai sa haie et elle sera livrée au pillage » (Isaïe 5, 5) Oh ! Quel châtiment! En effet, lorsque le maître enlève la haie de sa vigne et qu’il y laisse pénétrer n’importe qui, hommes ou animaux, n’est-ce pas un signe évident qu’il l’abandonne ? Dieu fait de même, quand il abandonne une âme : il lui enlève la haie de la crainte, des remords de conscience, et il la laisse au milieu des ténèbres ; alors pénètrent dans cette âme tous les vices, comme autant de bêtes féroces. Abandonné de la sorte et enveloppé de ces ténèbres, le pécheur méprisera tout : grâce de Dieu, paradis, avertissements, excommunications ; il se rira même de sa damnation : « Arrivé au fond de l’abîme, l’impie méprise tout. » (Proverbes 18, 3) Que si Dieu laisse vivre ce pécheur sans lui faire sentir les rigueurs de sa justice, alors l’impunité même devient le plus grand des châtiments. « Ayons pitié de l’impie et il n’apprendra pas à être juste » (Isaïe 26, 10). « Que Dieu me garde de cette pitié, dit à ce propos saint Bernard, car elle est plus terrible que sa colère ! » Oh ! Quel châtiment, lorsque Dieu laisse le pécheur au pouvoir de son péché et ne paraît pas lui en demander compte ! « À cause de la grandeur de sa colère, il ne surveille plus » (Psaume 10, 4) On dirait qu’il ne s’indigne plus contre lui. « Alors s’apaisera mon indignation contre toi ; je me tiendrai en paix et je ne m’irriterai plus » (Ezéchiel 16, 42) Il semble même permettre qu’ici-bas tous les désirs du pécheur soient comblés : « Je les ai abandonnés aux désirs de leur cœur » (Psaume 80, 13) Qu’ils sont à plaindre ces pécheurs, auxquels tout réussit en ce monde ! Leur prospérité est une preuve que Dieu se réserve l’éternité pour faire alors de tous ces criminels autant de victimes de sa justice. « Pourquoi, se demande Jérémie, la voie des impies est-elle prospère ? » Et il répond : « Seigneur, vous les assemblez comme un troupeau destiné à l’immolation » (Jérémie 12, 1) Que Dieu laisse un pécheur accumuler péchés sur péchés : voilà le plus grand des châtiments, selon ce que dit David : « Seigneur, laissez-les mettre iniquité sur iniquité… Et qu’ils soient effacés du livre des vivants » (Psaume 68, 28) Le péché devenant le châtiment du péché, remarque Bellarmin sur ce texte, quel châtiment comparable à celui-là ? Assurément il aurait mieux valu pour chacun de ces infortunés que Dieu l’eût frappé de mort après le premier péché. Pourquoi ? Parce que, la mort venant plus tard, autant le malheureux aura commis de péchés, autant il aura d’enfer à subir. […] Mon cher frère, quand le démon vous pousse à retourner au péché, si vous voulez vous damner, libre à vous de commettre alors le péché ; mais aussi, cessez de dire que vous voulez vous sauver. Puisque vous voulez pécher, tenez-vous pour damné ; et représentez-vous Dieu écrivant en ce moment-là votre condamnation et vous disant : « Qu’ai-je dû faire à ma vigne, que je n’aie point fait ? » (Isaïe 5, 4) Après tout ce que j’ai fait, que me reste-t-il, ingrat, à faire encore pour toi ? Tu veux te damner. Eh bien ! Sois damné ; mais c’est ta faute. Vous me direz : et la miséricorde de Dieu où est-elle ? Ah ! Malheureux, vous ne voyez pas tout ce qu’il y a de miséricorde de la part de Dieu, à vous supporter durant tant d’années malgré tant de péchés ? Vous devriez être continuellement la face contre terre à le remercier et à lui dire : C’est grâce aux miséricordes du Seigneur que nous n’avons pas été consumés. Par un seul péché mortel, vous avez commis un plus grand crime que si vous aviez foulé aux pieds le premier monarque du monde ; et vous avez commis tant de péchés ! Ah ! Certes, si vos outrages, au lieu de s’adresser à Dieu, se fussent adressés à l’un de vos frères selon la nature, jamais celui-ci ne les eût supportés. Et Dieu vous a non seulement attendu, mais que de fois encore il vous a appelé ! Que de fois il vous a offert le pardon ! Qu’ai-je dû faire de plus, vous dit-il ? En vérité, si Dieu avait eu besoin de vous ou si vous lui aviez fait quelque grande faveur, pouvait-il vous témoigner plus de bonté ? Sachez-le donc : si vous l’offensez de nouveau, toute sa bonté se changera, par votre faute, en fureur et en châtiments.

Jacques-Bénigne Bossuet, Sermon sur l’aumône pour le mercredi de la première semaine de Carême

L’admirable saint Augustin contemplant les œuvres de Dieu et en regardant la sage distribution, les rapporte à ces trois choses : ou « Dieu rend aux hommes le mal pour le mal, ou il rend le bien pour le mal, ou il leur rend le bien pour le bien. Il rend le mal pour le mal, le supplice pour le péché, quand il punit les pécheurs impénitents, parce qu’il est juste ; il rend le bien pour le mal, la grâce et le pardon pour l’iniquité, quand il pardonne l’iniquité aux pécheurs, parce qu’il est bon ; enfin il rend le bien pour le bien, la vie éternelle pour les bonnes œuvres, quand il couronne les justes, parce qu’il est juste et bon tout ensemble. C’est pourquoi nous disons avec le Psalmiste : « Ô Seigneur, je vous chanterai miséricorde et jugement », parce que tous les ouvrages de Dieu sont compris sous la miséricorde et sous la justice. La damnation des méchants est une pure justice ; la justification des pécheurs, une pure miséricorde ; enfin le couronnement des justes, une miséricorde mêlée de justice, parce que si la justice nous reçoit au ciel où la couronne d’immortalité nous est préparée, c’est la miséricorde qui nous y conduit, en nous remettant nos péchés et en nous donnant la persévérance.

Père Roger-Thomas Calmel, Théologie de l’histoire (Pages 106-107)

Beaucoup ne savent plus reconnaître le Seigneur lorsqu’il visite, par les fléaux de la justice, une ville ou un peuple qui ont prévariqué ; beaucoup ne croient plus aux interventions de la justice de Dieu. Sous prétexte que l’Évangile annonce la délivrance et la miséricorde, ils trouvent inadmissible de parler de châtiments célestes ; cette notion serait dépassée et rétrograde. La vérité est différente. Il est certain que le temps de la Rédemption est un temps de miséricorde et de délivrance, mais il est également certain que les coups de la justice sont bien souvent nécessaires pour acheminer les criminels vers les douceurs de la miséricorde. Souvenons-nous ici du bon larron et que son exemple nous éclaire. Il est bien probable qu’il n’aurait pas obtenu le pardon et qu’il n’aurait pas éprouvé les effets de la miséricorde de Jésus s’il n’avait pas été puni et s’il n’avait fini par reconnaître la main de Dieu dans cette punition même.

Saint Léonard de Port Maurice, Sermon

Je m’adresse donc à toi qui vis dans l’habitude du péché mortel, dans la haine, dans la fange du vice impur et qui chaque jour t’approches davantage de l’enfer. Arrête-toi, retourne en arrière ; c’est Jésus qui t’appelle et qui, par Ses plaies, comme par autant de voix éloquentes, te crie : « Mon fils, si tu te damnes, tu n’as à te plaindre que de toi : Perditio tua ex te. Lève les yeux, et vois de combien de grâces Je t’ai enrichi, afin d’assurer ton salut éternel. Je pouvais te faire naître dans une forêt de la Barbarie ; Je l’ai fait pour tant d’autres, mais pour toi, Je t’ai fait naître dans la foi catholique ; Je t’ai fait élever par un si bon père, par une mère excellente, au milieu des instructions et des enseignements les plus purs ; si malgré cela tu te damnes, à qui sera la faute ? À toi, Mon fils, à toi Perditio tua ex te. Je pouvais te précipiter en enfer après le premier péché mortel que tu as commis, sans attendre le second : Je l’ai fait avec tant d’autres, mais J’ai pris patience avec toi ; Je t’ai attendu pendant de longues années, Je t’attends encore aujourd’hui à la pénitence. Si malgré tout cela tu te damnes, à qui la faute ? À toi, Mon fils, à toi : Perditio tua ex te. Tu sais combien sont mort en réprouvés sous tes yeux : c’était un avertissement pour toi ; tu sais combien d’autres J’ai remis dans la bonne voie pour te donner le bon exemple. Te rappelles-tu ce que t’a dit cet excellent confesseur ? C’est Moi qui le lui faisais dire. Ne t’engagea-t-il pas à changer de vie, à faire une bonne confession ? C’est Moi qui le lui inspirais. Souviens-toi de ce sermon qui te toucha le cœur, c’est Moi qui t’y ai conduit. Et ce qui s’est passé entre Moi et toi dans le secret de ton cœur, tu ne le saurais oublier. Ces inspirations intérieures, ces connaissances si claires, ces remords continuels de ta conscience, tu oserais les nier ? Tout cela, c’était autant de secours de Ma grâce, parce que Je voulais te sauver. Je les ai refusés à tant d’autres et Je te les ai donnés à toi, parce que Je t’aimais tendrement. Mon fils, Mon fils, combien d’autres, si Je leur parlais aussi tendrement que Je te parle aujourd’hui, se remettraient dans la bonne voie ! et toi, tu Me tournes le dos. Écoute ce que Je vais te dire, ce seront Mes dernières paroles : tu m’as coûté du sang ; si malgré ce sang que J’ai versé pour toi, tu veux te damner, ne te plains pas de Moi, n’accuse que toi, et pendant toute l’éternité n’oublie pas que si tu te damnes, tu te damnes malgré Moi, tu te damnes parce que tu veux te damner : Perditio tua ex te. » Ah ! mon bon Jésus, les pierres elles-mêmes se fendraient à de si douces paroles, à des expressions si tendres. Y a-t-il ici quelqu’un qui veuille se damner avec tant de grâces et de secours ? S’il en est un, qu’il m’écoute, et qu’il résiste ensuite s’il le peut. Si vous le voulez, vous vous sauverez.

Jean Daujat, La face interne de l’histoire (Page 36)

Beaucoup de personnes mal instruites se font une idée caricaturale et inadmissible de l’enfer en imaginant Dieu comme un juge impitoyable qui refuserait son pardon et le ciel à une pauvre âme qui Le supplierait de lui accorder son pardon et le ciel et que Dieu, par sa toute-puissance, mettrait de force et malgré elle en enfer. La foi chrétienne dans l’enfer est exactement le contraire d’une telle caricature : le damné est quelqu’un que Dieu a supplié jusqu’à l’extrême limite d’accepter son pardon mais qui dans la totale lucidité de l’instant de la mort a, par entêtement d’orgueil, refusé le pardon de Dieu et ce que nous appelons « le ciel » qui est la possession de Dieu dont il ne veut pas parce qu’il ne L’aime pas. L’enfer n’est donc nullement voulu par Dieu et nullement son œuvre. L’enfer est l’œuvre des damnés qui, malgré Dieu, veulent l’enfer et par entêtement d’orgueil persévèrent toujours à le vouloir. Le respect par Dieu de notre liberté va jusque-là. Les damnés ont ce qu’ils veulent : ce qu’ils veulent fait leur malheur mais c’est cela que veut leur orgueil.

Abbé Charles-François Lhomond, Doctrine chrétienne en forme de lectures de piété

Quelle consolation pour une âme de se dire à elle-même : il est vrai que j’ai péché et que j’ai mérité l’enfer ; mais, par la miséricorde de Dieu, j’en ai reçu l’absolution, et j’ai lieu d’espérer que mes péchés m’ont été remis. Prenez bien garde cependant d’abuser de la miséricorde de votre Dieu, et d’en prendre occasion de pécher plus librement : Quoi ! vous l’offenseriez, parce qu’il est toujours disposé à vous pardonner ? Vous seriez méchant, parce qu’il est infiniment bon ? Ne vous y trompez pas, cet abus de la miséricorde de Dieu est le crime qui l’irrite le plus ; et Dieu qui pardonne toujours à ceux qui s’approchent, comme il faut, du Sacrement de la réconciliation, pourrait ne pas vous laisser le temps d’y recourir. Combien de jeunes gens que la mort a surpris dans le péché ! Qui vous a dit que vous ne seriez pas surpris comme eux ? Malheur à moi, ô mon Dieu, si la passion m’aveuglait au point de me livrer au péché dans l’espérance de m’en confesser et d’en obtenir la rémission ! Je me souviendrai de votre miséricorde ; et comment pourrais-je l’oublier, après en avoir tant de fois éprouvé les effets ? Je me souviendrai de votre miséricorde, pour m’exciter à vous servir avec fidélité, et non pas pour vous offenser avec plus de liberté. Oui, mon Dieu, votre miséricorde est infinie : combien de fois ne l’avez-vous pas exercée à mon égard ! Combien de péchés ne m’avez-vous pas pardonnés ! Vous pouviez m’abandonner à la sévérité de votre justice : je le méritais. Vous avez eu pitié de moi, ô mon Dieu ; dans mon égarement même vous m’avez prévenu ; vous m’avez recherché ; et lorsque je suis revenu à vous, vous m’avez reçu avec la bonté d’un père, et vous m’avez tout pardonné. Je me souviendrai de votre miséricorde, pour la bénir et non pas pour en abuser ; je m’en souviendrai pour considérer combien mon âme vous a été chère jusqu’à présent, et combien elle vous l’est encore ; je m’en souviendrai, pour apprendre ce que je dois à l’amour d’un Dieu qui veut me sauver, tout pécheur que je suis. Voilà, Seigneur, à quoi doit me servir la vue de votre miséricorde ; voilà l’usage que je veux en faire.

Saint Alphonse de Liguori, La Voie du Salut

Pour tromper l’homme et le perdre éternellement, le démon emploie sans cesse deux ruses : – Après le péché, il le pousse au désespoir en lui mettant sous les yeux la divine justice avec toutes ses rigueurs. – Avant le péché, et pour l’y faire tomber, il excite dans son coeur une confiance excessive en la divine miséricorde. Cette seconde ruse lui réussit mieux que la première, et l’espoir du pardon perd beaucoup plus d’âmes que la crainte du jugement. « Dieu est miséricordieux », telle est la réponse habituelle des pécheurs obstinés, quand on les presse de se convertir. Sans doute, Dieu est miséricordieux ; mais il faut remarquer ce que dit la Sainte Vierge dans son cantique : « La miséricorde s’étende sur ceux qui le craignent » (Lc 1, 50) ; en d’autres termes, le Seigneur use de miséricorde envers ceux qui craignent de l’offenser, mais non pas envers ceux qui comptent sur sa miséricorde pour l’offenser davantage. « Dieu est miséricordieux. » Assurément, mais il est juste aussi. Les pécheurs voudraient que Dieu se contentât d’exercer la miséricorde sans jamais sévir. Or, pardonner toujours et ne punir jamais, Dieu ne le peut pas ; c’en serait fait de sa justice. « Si Dieu tolérait indéfiniment les pécheurs présomptueux qui s’appuient sur sa miséricorde, – disait le vénérable Jean d’Avila – il attenterait à sa justice ». Il est obligé de châtier les ingrats. Il les supporte quelque temps, mais il finit toujours par les livrer aux rigueurs de sa colère. « On ne se moque pas de Dieu » (Ga 6, 7) dit l’Apôtre. N’est-ce pas se moquer de Dieu, que de vouloir l’offenser sans fin en cette vie, avec la prétention d’aller jouir de lui pendant l’Éternité ? « Ce que l’homme aura semé, dit encore l’Apôtre, c’est cela qu’il recueillera » (Ga 6, 8). Celui qui sème de bonnes œuvres, recueillera des récompenses ; celui qui sème des péchés, ne moissonnera que des châtiments. Elle est en horreur aux yeux de Dieu, l’espérance de ceux qui pèchent parce que le Seigneur est enclin à pardonner : « Leur espérance, dit Job, est une chose détestable » (Jb 11, 20). Aussi n’a-t-elle d’autre résultat que d’attirer plus tôt sur eux l’exécution de ses menaces : est-ce qu’un roi tarde à frapper des sujets qui s’autorisent de sa bonté pour continuer à l’outrager ?

Jacques-Bénigne Bossuet, Méditations (Page 81)

La peine rectifie le désordre : qu’on pèche, c’est un désordre ; mais, qu’on soit puni quand on pèche, c’est la règle. Vous revenez donc par la peine dans l’ordre que vous éloigniez par la faute. Mais que l’on pèche impunément, c’est le comble du désordre ; ce serait le désordre, non de l’homme qui pèche, mais de Dieu qui ne punit pas. Ce désordre ne sera jamais, parce que Dieu ne peut être déréglé en rien, lui qui est la règle.

Ernest Hello, Physionomie de saints (Page 158)

Les aveugles sont portés à croire que la justice et la miséricorde sont deux ennemies. Les âmes intelligentes savent qu’elles sont amies, les âmes éclairées savent qu’elles sont unies.