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Grâce

Adolphe Tanquerey, Théologie ascétique et mystique

On définit habituellement la grâce comme une qualité surnaturelle, inhérente à notre âme, qui nous fait participer d’une façon réelle, formelle, mais accidentelle à la nature et à la vie divine. C’est donc une réalité de l’ordre surnaturel, mais non une substance, puisqu’aucune substance créée ne peut être surnaturelle ; c’est une manière d’être, un état de l’âme, une qualité inhérente à la substance de notre âme, qui la transforme, l’élève au-dessus de tous les êtres naturels les plus parfaits ; qualité permanente de sa nature, qui demeure en nous tant que nous ne la chassons pas de notre âme en commettant volontairement un péché mortel. Elle est, dit le Cardinal Mercier, cette qualité spirituelle que Jésus répand dans nos âmes ; laquelle pénètre le plus intime de notre substance ; qui s’imprime dans le plus secret de nos âmes, et qui se répand (par les vertus) dans toutes les puissances et les facultés de l’âme ; qui la possède intérieurement, la rend pure et agréable aux yeux de ce divin Sauveur, la fait être son sanctuaire, son temple, son tabernacle, enfin son lieu de délices. Cette qualité nous rend, selon l’énergique expression de saint Pierre, participants de la nature divine ; elle nous fait entrer, dit saint Paul, en communion avec l’Esprit Saint, en société avec le Père et le Fils, ajoute saint Jean. Elle fait de nous non pas certes les égaux de Dieu, mais des êtres déiformes, semblables à lui ; et nous donne non pas la vie divine elle-même, qui est essentiellement incommunicable, mais une vie semblable à la sienne.

Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique (Ia, IIae, Question 110, Article 1)

Dans le langage courant, le mot grâce revêt une triple signification. Il désigne en premier lieu la dilection que l’on a pour quelqu’un ; ainsi l’on dit d’ordinaire que tel soldat a la grâce du roi, en ce sens qu’il est aimé du roi. En outre, on emploie le mot grâce pour signifier un don accordé gratuitement, quand on dit par exemple : je te fais cette grâce. Enfin on donne au mot le sens d’un remerciement pour un bienfait gratuit ; ainsi quand nous rendons grâce pour les bienfaits reçus. De ces trois significations, la deuxième découle de la première : c’est en effet parce qu’on aime quelqu’un qu’on lui fait des cadeaux ; et la troisième découle de la deuxième, puisque c’est à cause des bienfaits reçus que l’on rend grâce. Pour ce qui est des deux derniers sens, il est manifeste que la grâce est quelque chose de réel dans celui à qui elle est attribuée, soit qu’il s’agisse du don reçu gratuitement, soit qu’il s’agisse de la reconnaissance manifestée à l’occasion du don. Quant au premier sens, il y a une différence à établir entre la grâce de Dieu et la grâce de l’homme. Le bien de la créature en effet vient de la volonté divine, et par conséquent l’amour par lequel Dieu veut du bien à la créature, fait jaillir le bien en elle. Au contraire, la volonté de l’homme est mue par le bien qui préexiste dans les choses ; d’où il suit que son amour ne cause pas la totalité du bien qui est dans la chose aimée, mais qu’il le présuppose en tout ou en partie. Il est donc clair que tout acte d’amour de Dieu fait naître dans la créature un bien, qui est causé, non coéternel à cet amour, lequel, lui, est éternel. Et c’est selon la différence du bien qu’il cause qu’on peut différencier l’amour de Dieu pour sa créature. Il y a en effet un amour commun selon lequel Dieu “aime tout ce qui existe”, comme l’affirme le livre de la Sagesse (11,25), faisant largesse aux choses de leur être naturel. Mais autre est l’amour spécial selon lequel Dieu élève la créature rationnelle au-dessus de sa condition de nature. Celui que Dieu aime ainsi, il est dit simplement l’aimer, car par cet amour ce qu’il veut pour sa créature n’est pas un autre bien que le bien éternel qu’il est lui-même. Ainsi donc, quand nous disons que l’homme a la grâce de Dieu, cela signifie qu’une réalité surnaturelle lui est communiquée par Dieu. Parfois cependant, on entend par grâce de Dieu son amour éternel, et c’est en ce sens que l’on parle de la grâce de la prédestination pour signifier que Dieu a prédestiné ou élu certains d’une façon toute gratuite, et non en considération de leurs mérites, selon cette parole de l’Apôtre (Éphésiens 1, 5-6) : « Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs, à la louange de gloire de sa grâce. »

Cardinal Pie, Troisième instruction synodale sur les erreurs du temps présent

La grâce est si douce dans ses mouvements, si délicate dans toutes ses opérations, que loin d’être froissée et anéantie sous son étreinte, la nature, éclairée et échauffée par son souffle, déploie toutes ses facultés avec plus d’aisance et de facilité que si elle était retenue captive dans les limites de sa propre sphère.

Saint Augustin, Commentaire sur la Genèse

Il y a des effets dont Dieu conserve en lui-même la cause mystérieuse, au lieu de la déposer au fond même des choses pour produire ces effets, il n’agit point en vertu de cette providence qui établit les êtres dans les conditions essentielles de leur existence, mais en vertu de cette volonté souveraine qui gouverne à son gré ce qu’elle a créé à son gré. Ainsi en est-il de la grâce, qui assure le salut des pécheurs. La nature faussée par les écarts de la volonté, est incapable de reprendre sa droiture par elle-même : elle a besoin du secours de la grâce pour se régénérer. Que l’homme ne se désespère donc pas en écoutant ce passage : « Quiconque marche dans cette voie, ne reviendra jamais sur ses pas. » On veut ici faire sentir tous le poids de l’iniquité, afin que le pécheur attribue son retour non à ses mérites mais à la grâce, et ne s’enorgueillisse pas de ses œuvres. Aussi, d’après l’Apôtre, le mystère de la grâce est-il caché, non dans l’univers qui ne renferme que les causes naturelles des êtres à venir, au même titre que Lévi a payé la dîme dans la personne de son aïeul Abraham, mais en Dieu, le créateur de l’univers. Par conséquent, tous les prodiges que Dieu a accomplis en dehors des lois ordinaires de la nature, pour figurer le mystère de la grâce, ont eu leur principe caché en Dieu.

Bibliographie

  • Père Auguste-Alexis Goupil, La Grâce
  • Mgr Charles Journet, Entretiens sur la Grâce