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Ordo caritatis

Héribert Jone, Précis de théologie morale catholique

Nos relations avec le prochain nous obligent, à égalité de besoin, à secourir d’abord ceux qui nous sont le plus proches. Mais comme les relations particulières sont fondées sur des motifs divers, par exemple l’appartenance à la même origine, à la même race, à la même religion, nous ne devons préférer le prochain aux autres que par rapport aux biens qui fondent nos relations. Comme la parenté de sang est la base de toute autre union, les parents (tout au moins du premier degré) passent, à égalité de besoin, avant tous les autres. L’ordre à suivre est donc le suivant l’autre conjoint, les enfants, les père et mère, les frères et sœurs, les autres parents, les amis, etc. Dans le besoin extrême les père et mère doivent passer avant tous les autres, parce que nous leur devons l’existence.

Saint Augustin, Traité sur Saint Jean

La charité est distincte de l’amour que les hommes ont les uns pour les autres, en tant qu’ils sont hommes, et Notre Seigneur prend soin d’établir cette distinction en ajoutant « comme je vous ai aimés » car dans quel dessein Jésus-Christ nous a-t-il aimés, si ce n’est pour nous faire régner avec lui dans les cieux ? Aimons-nous donc les uns les autres pour le même motif, afin que notre amour nous sépare de ceux dont l’amour réciproque n’a point pour fin l’amour de Dieu, et qui ne s’aiment pas véritablement. Ceux au contraire qui s’aiment les uns les autres pour tendre d’un commun accord à la possession de Dieu, s’aiment d’un amour véritable.

Origène, Homélie II sur le Cantique des Cantiques

D’abord, c’est Dieu qui doit être aimé, ensuite les parents, puis les enfants, enfin les familiers.

Julien Langella, Catholiques et identitaires

Le patriotisme découle du quatrième des dix commandements : « Honore ton père et ta mère ». Le Catéchisme rappelle que ce commandement « indique l’ordre de la charité ». Cet ordre de propriété est la conséquence directe de la limite donnée par Dieu à la nature humaine, qui ne peut aimer tout le monde en même temps. « Comme tu ne peux être utile à tous, écrit saint Augustin, tu dois surtout t’occuper de ceux qui, selon les temps et les lieux ou toutes autres opportunités, te sont plus étroitement unis comme par un certain sort ». En 1939, dans l’encyclique Summi pontificatus, Le pape Pie XII confirme et rappelle ce principe : « Dans l’exercice de la charité il existe un ordre établi par Dieu, selon lequel il faut porter un amour plus intense et faire du bien de préférence à ceux à qui l’on est uni par des liens spéciaux. » Et oui : même dans l’amour, il y a une hiérarchie. De nos jours, rien ne révulse plus la mentalité égalitariste que les notions de « hiérarchie » et de « préférence ». Surtout en France où elle évoque la légende noire des privilèges aristocratiques. Selon le Catéchisme, le quatrième commandement « concerne également les rapports de parenté avec les membres du groupe familial », « demande de rendre honneur, affection et reconnaissance aux aïeux et aux ancêtres », et exige le respect des « devoirs des citoyens à l’égard de leur patrie ». De l’amour dû aux parents, selon une suite logique, on passe à celui de nos compatriotes et de la patrie. En effet, qu’est-ce qu’une patrie sinon une famille élargie ? Ce n’est donc pas seulement que le patriotisme est vaguement lié à l’idée de préférence, ou qu’il impliquerait une certaine dose de cette dernière, mais plus encore : le patriotisme est une préférence en soi. Au sens chrétien du mot, « préférence» est la définition même du patriotisme. D’ailleurs, patriotisme et amour filial sont tellement proches que le mot « patrie » signifie « terre des pères » en latin. L’amour des pères mène donc tout naturellement à l’amour de la patrie, de préférence à toute autre. C’est ce que proclameront tous les papes jusqu’à nos jours. Imaginez-vous une pierre jetée dans l’eau d’une rivière, celle-ci provoque des ondulations de plus en plus larges autour du point d’impact. L’amour, c’est pareil : il déborde de proche en proche, progressivement. L’amour est un mouvement : il a un début, une direction et une fin. Jean-Marie Le Pen n’avait donc pas tort de dire : « Je préfère ma fille à mes amis, mes amis à mes voisins, mes voisins à mes compatriotes, mes compatriotes aux Européens. » La crise migratoire actuelle, dans laquelle nous sommes tous engagés, et les liens culturels qui nous unissent à nos frères européens, nous montre l’importance d’élargir le cercle à tout le Vieux continent. En somme : les nôtres avant les autres ! Il ne s’agit pas d’aimer uniquement les personnes de la même origine, mais de les préférer. C’est une nuance importante. La priorité n’est pas l’exclusivité, elle ne s’oppose pas à la charité pour l’étranger en détresse rencontré sur le chemin. Nous ne sommes « pas tenus d’être poussés par affection » envers l’étranger, précise saint Thomas d’Aquin, « si ce n’est peut-être selon le temps ou le lieu, parce que nous le voyons en quelque nécessité d’où il ne pourrait être secouru sans nous ». La priorité donnée aux nôtres en général n’exclut absolument pas la charité ponctuelle à l’égard de l’autre. C’est notamment le cas dans la parabole du bon Samaritain. Par conséquent, attention aux extrapolations politiques de cette parabole, utilisées par certains afin de justifier l’immigration de masse. Rappelons-nous : après l’avoir soigné, le Samaritain quitte l’étranger. Il ne le ramène pas sous son toit pour qu’il s’y installe, mange le pain de la famille et dorme dans la couche de sa fille. Une fois remis sur pied, l’habitant de Jérusalem est donc certainement rentré chez lui, dans sa patrie. Le souci de l’étranger a donc ses limites : premièrement, la paix et la sécurité des nôtres, à l’égard desquels nos devoirs sont plus grands que pour les autres, et deuxièmement, l’étranger possède déjà une patrie où il a plus vocation qu’ailleurs à s’épanouir. L’amour est donc fondé sur la similitude. Refuser cette limite posée à la nature humaine est la marque d’un orgueil extrême, comparable à celui des bâtisseurs de Babel. Seul Notre Père peut aimer simultanément toute créature en cette terre avec la même intensité. Personnes, familles, peuples et civilisations: nous sommes tous les préférés du Bon Dieu. Mais cet amour parfait est hors de portée des hommes, qui resteront toujours des créatures imparfaites. Si nous nous finissons aider tout le monde, voulons aider mécaniquement par délaisser nos frères, les autres étant toujours plus nombreux que les membres de notre famille.

Saint Augustin, Doctrine chrétienne

Comme tu ne peux être utile à tous, tu dois surtout t’occuper de ceux qui, selon les temps et les lieux ou toutes autres opportunités, te sont plus étroitement unis comme par un certain sort ; par sort en effet, il faut entendre quiconque t’est lié temporellement et qui adhère à toi, ce qui fait que tu choisis de l’avantager.

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique

À cause de Dieu, nous devons haïr notre prochain s’il nous détourne de Dieu, selon la parole de saint Luc (14, 26) : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, il ne peut être mon disciple. » Nous devons donc aimer de charité Dieu plus que le prochain. […] C’est donc Dieu qui doit être aimé de charité à titre principal et par-dessus tout ; il est aimé en effet comme la cause de la béatitude, tandis que le prochain est aimé comme participant en même temps que nous de la béatitude.

Première Épître de Saint Paul à Timothée V, 8

Si quelqu’un n’a pas soin des siens et surtout de ceux de sa maison, il a renié la foi, et il est pire qu’un infidèle.

Pape Pie XII, Summi Pontificatus (Encyclique)

Dans l’exercice de la charité il existe un ordre établi par Dieu, selon lequel il faut porter un amour plus intense et faire du bien de préférence à ceux à qui l’on est uni par des liens spéciaux.

Saint Thomas d’Aquin, Compendium theologiae

Il faut que l’affection de l’homme soit ordonnée par la charité que d’abord et principalement il aime Dieu, ensuite soi-même, enfin le prochain, et parmi les prochains, davantage ceux qui sont les plus proches et plus à même de nous aider.

L’abbé Stéphen Coubé, Jeanne d’Arc et la France

Le patriotisme est une vertu divine puisque Dieu nous en fait un devoir. Il nous ordonne d’aimer notre prochain, mais évidemment dans la mesure où celui-ci nous est proche. La première place, la plus intime dans notre affection, appartient à notre famille. Mais la seconde revient à la patrie, qui est comme l’onde élargie de la famille, la famille multipliée par les générations successives. L’humanité, composée des nations étrangères, vient après. Famille, patrie, humanité, ce sont comme trois cercles concentriques dont notre cœur occupe le centre ; l’amour que nous avons pour les êtres qui les peuplent, doit être en raison inverse du rayon qui nous en sépare.

Galates VI, 10

C’est pourquoi, pendant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, mais surtout à ceux qui sont de la famille de la foi.

R.P. Édouard Huguon, Études sociales et psychologiques, ascétiques et mystiques

L’ordre comporte la pluralité, l’inégalité, la diversité, et, d’autre part, l’unité comme principe, afin que toutes les parties s’enlacent dans un tout et conspirent à une harmonie d’ensemble qui est le bien de chacune. Dès lors la véritable Société des Nations doit à la fois sauvegarder les intérêts distincts de chaque peuple et promouvoir l’unité générale qui prévient les conflits. C’est pourquoi elle doit respecter la gradation, la subordination, l’inégalité qui résultent de la nature même des choses : comme l’homme suppose Dieu, la famille suppose l’individu, la patrie suppose la famille, l’humanité universelle vient après la patrie. Ainsi faudra-t-il dans l’amour soit naturel soit surnaturel une inviolable hiérarchie : Dieu tout d’abord et par-dessus tout, puis le père et la mère et ceux qui constituent la famille, puis la patrie, puis l’humanité.

Jean-Marie Le Pen, L’heure de vérité (1988)

J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnus et des inconnus que des ennemis. Par conséquent, j’aime mieux les français, c’est mon droit. J’aime mieux les européens ensuite, et puis ensuite j’aime mieux les occidentaux et puis j’aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont les alliés et ceux qui aiment la France. Ça me paraît un bon critère. Et puis je trouve qu’avec ça nous avons déjà beaucoup de responsabilités et que si nous assumons celles-là ce sera déjà très bien.

Jacques-Bénigne Bossuet, Sermon sur la charité fraternelle pour le mercredi de la deuxième semaine de Carême

La charité, dit saint Augustin, voudrait profiter à tous ; mais comme elle ne peut s’étendre autant dans l’exercice qu’elle fait dans son intention, elle nous attache principalement à ceux qui par le sang, ou par l’amitié ou par quelque autre disposition des choses humaines, nous sont en quelque sorte échus en partage.

Pierre Lombard, Les Quatre Livres des Sentences

Certains semblent enseigner, en effet, que tous doivent être aimés d’une égale affection ; mais en ce qui concerne l’effet, c’est- à-dire concernant l’exercice de ce devoir, il y une distinction à observer. D’où Augustin : « Tous les hommes doivent être aimés de manière égale ; mais comme nous n’avons pas la possibilité d’être utiles à tous, il nous faut de préférence avoir soin de ceux qui, en raison du lieu, du temps ou de toute autre circonstance opportune, nous sont plus étroitement unis, comme par un certain choix du sort ». « Il vient du sort, en effet, que chacun se trouve être plus étroitement lié à nous dans le temps, sort dont nous avons tiré que nous devons lui donner davantage. » Le même, Sur la lettre aux Galates : « Nous faisons du bien à tous, mais surtout à ceux de notre famille dans la foi, c’est-à-dire aux chrétiens. C’est à tous, en effet, que la vie éternelle doit être souhaitée d’un égal amour, même si ce n’est pas envers tous que peuvent être exercés les mêmes devoirs de l’amour ». C’est envers nos frères surtout qu’ils doivent être exercés, « car ils sont membres les uns des autres », « eux qui ont le même Père ». C’est sur ces témoignages et sur d’autres que s’appuient ceux qui disent que tous les hommes doivent être aimés pareillement de l’affection de la charité, mais qu’une différence se trouve dans l’exercice de cette œuvre.