Alain de Benoist, L’exil intérieur
Il y a mille façons de critiquer le monde moderne, qui peuvent emporter ou ne pas emporter l’adhésion. Mais il y en a une qui l’emporte sur toutes les autres, parce qu’elle est à mon avis irréfutable : c’est le constat de sa laideur.
Gilbert Keith Chesterton, Daily News (28 décembre 1912)
Ce que je déteste le plus dans l’esprit qui se dit moderne, c’est qu’une seule pensée l’épuise. Cela est lié à la perte de cette vérité que le ciel nous a donnée dans la gigantesque allégorie du sexe ; la vérité selon laquelle il faut deux sortes pour créer un monde. Une pensée sans la suivante, qui l’équilibre, est aussi stérile qu’Adam sans Ève. Cela se répète ; mais il ne peut pas se reproduire. Cela n’engendre aucune nouvelle pensée.
Guillaume Travers, Capitalisme moderne et société de marché. L’Europe sous le règne du marché
Là où le monde traditionnel connaissait des hiérarchies distinctes, fondées sur la sagesse, l’honneur, le courage militaire, etc., le monde moderne aplatit tout et se contente de compter les fortunes. En ce sens, la modernité est une régression, l’étouffement de la spiritualité par la matière.
Alexis Carrel, Réflexions sur la conduite de la vie
La société moderne a commis l’erreur fondamentale de désobéir à la loi de l’ascension de l’esprit. Elle a arbitrairement réduit l’esprit à l’intelligence. Elle a cultivé l’intelligence parce que l’intelligence donne, grâce à la science, la maîtrise de toute chose. Mais elle a ignoré les autres activités de l’esprit ; ces activités dont le langage scientifique ne demeure jamais qu’une représentation incomplète et qui ne s’exprime que par l’action, l’art ou la prière. Par exemple : le sens moral, le caractère, l’audace, le sens du beau, le sens du sacré. Les écoles n’enseignent ni la discipline de soi-même, ni l’ordre, ni la politesse, ni le courage. Les programmes scolaires ne mettent pas suffisamment les enfants en contact avec la beauté des choses et celle de l’art. Elles ont oublié enfin qu’au moment de leur grandeur, toutes les civilisations de l’antiquité avaient le sens du sacré. Elles ont oublié aussi que l’âme de la civilisation d’Occident a été, dans son enfance, imprégnée de christianisme, et que rien n’a remplacé dans le cœur des hommes la beauté et la pureté de la morale évangélique. Les civilisés n’ont pas encore compris combien il est dangereux de ne pas obéir complètement à la loi du développement mental. Ils se figurent que la culture de l’intelligence équivaut à la culture de l’esprit. Ils n’ont pas découvert encore que, à côté de la raison, se trouvent des activités spirituelles indispensables à la conduite rationnelle de l’existence.
Charles Péguy, De la situation faite au parti intellectuel devant les accidents de la gloire temporelle
Le monde moderne avilit. Il avilit la cité, il avilit l’homme. Il avilit l’amour ; il avilit la femme. Il avilit la race ; il avilit l’enfant. Il avilit la nation ; il avilit la famille. Il avilit même, il a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilir au Monde : il avilit la mort.
Paul Valéry, Regards sur le monde actuel
L’homme moderne est l’esclave de la modernité : il n’est point de progrès qui ne tourne à sa plus complète servitude. Le confort nous enchaîne. La liberté de la presse et les moyens trop puissants dont elle dispose nous assassinent de clameurs imprimées, nous percent de nouvelles à sensations. La publicité, un des plus grands maux de ce temps, insulte nos regards, falsifie toutes les épithètes, gâte les paysages, corrompt toute qualité et toute critique, exploite l’arbre, le roc, le monument et confond sur les pages que vomissent les machines, l’assassin, la victime, le héros, le centenaire du jour et l’enfant martyr. Tout ceci nous vise au cerveau. Il faudra bientôt construire des cloîtres rigoureusement isolés, où ni les ondes, ni les feuilles n’entreront ; dans lesquels l’ignorance de toute politique sera préservée et cultivée. On y méprisera la vitesse, le nombre, les effets de masse, de surprise, de contraste, de répétitions, de nouveauté et de crédulité. C’est là qu’à certains jours on ira, à travers les grilles, considérer quelques spécimens d’hommes libres.
René Baert, L’épreuve du feu
Le drame, c’est que l’humanité ne savait plus pourquoi elle vivait, ni quelle était sa cause. Perdu dans le fatras que la vie moderne lui propose, l’homme du XXe siècle était devenu un simple automate ; il était, en quelque sorte, le prisonnier des choses mêmes qu’il était convaincu d’asservir. Une cure d’air, de grand air, une désintoxication complète, s’avérait nécessaire. Mais, comment, puisqu’il comprenait aussi mal son rôle social, puisqu’il avait perdu la partie éternelle de lui-même, l’homme moderne aurait-il songé à pénétrer les raisons de sa décadence ? Comment aurait-il pu admettre, par exemple, que l’instruction obligatoire et le suffrage universel, ces deux conquêtes de « l’homme libre », furent, au fond, les deux grands responsables de la médiocrité où il se débattait ? Comment aurait-il pu choisir ? Car c’est cela surtout qui lui fut refusé. Choisir, c’est distinguer ; distinguer, c’est comprendre. Il fallait comprendre, tout d’abord, que la culture, des qu’elle est mise à la disposition de tous, cesse d’exister comme telle. Il fallait comprendre que l’unité des forces est seule susceptible d’engendrer la force. Il fallait comprendre que ce qui était et demeure à sauver, ce n’était pas la fortune. l’argent accumulé au prix du renoncement à une vie spirituellement saine, mais bien le patrimoine de ceux qui nous précédèrent ; et cela, qu’il s’agisse de nos ancêtres propres ou de l’héritage culturel des siècles révolus. Et ce qu’il fallait comprendre encore, c’est que nous eussions dû, à tout prix, dominer notre nature humaine et nous créer de nouvelles valeurs morales. Peut-être avons-nous commis la grande erreur de suivre aveuglément la marche d’une certain progrès ? Trop d’infamies furent excusées au nom de ce progrès. Trop souvent la notion du progrès est demeurée équivoque. Quand nous jetions un regard vers le passé, nous eussions dû l’examiner en pragmatistes, nous eussions dû en extraire cela même qui aurait contribué à nous redonner un sens de l’héroïsme et du sacré, cela même qui nous aurait aidé à reconquérir notre dignité humaine.
Abel Bonnard, L’Argent
Le monde moderne est le monde de l’argent : c’est la plus brève façon de dire qu’il n’a plus d’âme.
Jean Daujat, La face interne de l’histoire
Ce qui va ainsi être le principe animateur et directeur du monde moderne et que nous appellerons le libéralisme absolu est la revendication d’une indépendance absolue de l’homme qui n’acceptera de se soumettre à rien qui ne vienne pas de lui et s’impose à lui de l’extérieur. C’est donc, à l’instar des démons et du péché originel de l’humanité, vouloir « être comme Dieu » qui seul possède une telle indépendance absolue, c’est une religion de l’homme allant jusqu’à l’idolâtrie et à la déification de l’homme, et c’est en ce sens que l’on peut dire que la Révolution française a été « satanique ». Depuis le péché originel l’homme possède au plus profond de lui-même cette revendication d’indépendance absolue fruit de l’orgueil, mais la Révolution française et le monde moderne à sa suite en ont fait le principe directeur de toute la civilisation. La forme la plus fondamentale de cette revendication a été la liberté de pensée : on n’admet plus de vérité qui s’impose à l’intelligence humaine et que celle-ci doit reconnaître pour connaître la réalité telle qu’elle est, on veut que l’homme soit le maître absolu de penser à son gré sans se soucier de reconnaître une vérité, le maître absolu de choisir l’erreur aussi bien que la vérité. Dans une telle conception toutes les pensées ont tous les droits, l’erreur a les mêmes droits que la vérité. Là se trouvera l’origine première de tous les désordres et de tous les malheurs du monde moderne car l’homme dans son orgueil aura beau ne pas vouloir reconnaître la réalité telle qu’elle est et s’y soumettre, cela ne peut pas empêcher la réalité d’être ce qu’elle est et l’homme se heurtera contre elle et s’y brisera.
George Bernanos, La France contre les robots
L’homme moderne est un halluciné. L’hallucination a remplacé la croyance. L’homme moderne est un angoissé. L’angoisse s’est substituée à la foi. Tous ces gens-là se disent réalistes, pratiques, matérialistes, enragés à conquérir les biens de ce monde, et nous sommes très loin de soupçonner la nature du mal qui les ronge, car nous n’observons que leur activité délirante, sans penser qu’elle est précisément la forme dégradée, avilie, de leur angoisse métaphysique. Ils ont l’air de courir après la fortune, mais ce n’est pas après la fortune qu’ils courent, c’est eux-mêmes qu’ils fuient. Dans ces conditions, il est de jour en jour plus ridicule d’entendre de pauvres prêtres ignorants et paresseux tonner du haut de la chaire contre l’orgueil de ce perpétuel fuyard, l’appétit de jouissance de ce malade qui ne peut plus jouir qu’au prix des plus grands efforts, qui éprouve de la fringale pour tout, parce qu’il n’a plus réellement faim de rien.
Adrien Rouquette, La Thébaïde en Amérique
Dans les premiers âges du christianisme, une vie extraordinaire, héroïque, merveilleuse, était le résultat immédiat de la foi, qui était si vive, et de l’amour, qui ne connaissait pas d’obstacles. Dans le Moyen-Age, la foi et l’amour faisaient entreprendre des choses, qui paraissaient extravagantes et folles aux yeux des sages du monde ; et ces choses s’accomplissaient chaque jour, pour confondre la sagesse mondaine. Aujourd’hui, dans notre siècle protestant et positif, siècle de machines et d’argent, siècle de raison froide et calculatrice ; dans notre siècle, la foi est tellement affaiblie, la lumière divine si obscurcie par les sombres nuages de l’erreur, les passions animales tellement déchaînées, que les hommes ne comprennent plus rien aux choses de Dieu ; la vie de la plupart des Saints est regardée comme plus admirable qu’imitable. — Plus admirable qu’imitable ! et pourquoi ? La religion est la même ; la grâce la même ; le bras de Dieu n’est pas raccourci : qui donc a changé ? — c’est l’homme qui ne veut plus ! Si l’homme voulait aujourd’hui comme il a voulu autrefois, il opérerait les mêmes œuvres admirables, les mêmes merveilles de sainteté. L’homme s’est animalisé, il s’est matérialisé : l’argent, voilà son idole ! Nous ne savons plus aimer et souffrir : comment donc pourrions-nous devenir des Saints ? Tout est possible et facile à l’amour : dès que l’on trouve impossible ou difficile une chose, c’est que l’on n’aime pas, ou l’on aime peu. Vainqueur de tout, même de la mort, l’amour est lui même invincible : c’est l’amour qui fait les héros ! C’est dans le cœur qu’est la volonté ; tout ce que le cœur veut est facile. Le dévouement est une inspiration, un mouvement impétueux de l’âme, un enthousiasme, un acte d’héroïsme : dans tout cela il ne peut y avoir long raisonnement, froid calcul, prévoyance, inquiétude, hésitation. C’est l’égoïsme, c’est la vertu ordinaire qui procède ainsi. Le dévouement est un élan spontané, un entraînement, une sorte de folie ; car tout ce qui n’est pas vulgaire, commun, parait extravagant ; et voilà pourquoi l’amour de la croix est appelé une folie ; et voilà pourquoi l’amour divin, qui fait les Saints, est appelé aussi une folie. Notre siècle est d’un égoïsme glacial ; il calcule et combine avec une admirable exactitude : son égoïsme l’a rendu habile mathématicien. Autrefois, le Saint disait avec le cœur : je veux, et il agissait. Aujourd’hui, avant d’agir, l’homme calcule avec l’esprit ; il pèse tout, et il agit selon les chances de succès réels, temporels et terrestres. Aussi, il n’y a plus de grands hommes ni de grandes vertus : il n’y a que des hommes et des vertus ordinaires ; et tout acte de dévouement sublime paraît une étrangeté, une folie : l’on n’y croit plus ! Et celui qui pense avoir le plus échappé à cette influence du siècle y est encore soumis en maintes circonstances.
Maurice Bardèche, L’Œuf de Christophe Colomb – Lettre à un sénateur d’Amérique
Nous vivons dans un monde détruit. Ce ne sont pas seulement nos villes qui sont détruites, ce sont des systèmes entiers de valeurs et de croyances, ce sont tous les systèmes de valeurs et croyances. Ces ruines sont invisibles, mais elles sont plus terribles que les ruines visibles.
Georges Bernanos, La France contre les robots
On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.
Gilbert Keith Chesterton, Orthodoxie
Le monde moderne n’est pas mauvais : à certains égards, il est bien trop bon. Il est rempli de vertus féroces et gâchées. Lorsqu’un dispositif religieux est brisé (comme le fut le christianisme pendant la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices qui sont libérés. Les vices sont en effet libérés, et ils errent de par le monde en faisant des ravages ; mais les vertus le sont aussi, et elles errent plus férocement encore en faisant des ravages plus terribles. Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. Elles ont viré à la folie parce qu’on les a isolées les unes des autres et qu’elles errent indépendamment dans la solitude. Ainsi des scientifiques se passionnent-ils pour la vérité, et leur vérité est impitoyable. Ainsi des « humanitaires » ne se soucient-ils que de la pitié, mais leur pitié (je regrette de le dire) est souvent mensongère.
Andreï Tarkovski, Le Temps scellé
L’homme moderne se trouve à la croisée de deux chemins. Il a un dilemme à résoudre : soit continuer son existence de consommateur aveugle, soumis aux progrès impitoyables des technologies nouvelles et de l’accumulation des biens matériels, soit trouver la voie vers une responsabilité spirituelle, qui pourrait bien s’avérer à la fin une réalité salvatrice non seulement pour lui-même mais pour la société tout entière. Autrement dit, retourner à Dieu.
Pierre Drieu la Rochelle, Gilles
L’homme moderne est un affreux décadent. Il ne peut plus faire la guerre, mais il y a bien d’autres choses qu’il ne peut plus faire. Cependant, avec son infatuation, son arrogance d’ignorant, il condamne ce qu’il ne peut plus faire, ce qu’il ne peut plus supporter. C’est comme l’art. Il est devenu scientifique parce qu’il ne pouvait plus être artiste.
Stepinac, Politique et religion, immanence et transcendance
Nos contemporains ne veulent pas d’un bonheur qui leur demanderait des efforts, qui exigerait d’eux un consentement à la souffrance, à l’effort et à la lutte. Et moins ils en veulent, moins ils ont envie d’en vouloir. Ceux qui ratent leur vocation, qui ont perdu l’idée même de ce qu’est en vérité la condition humaine, qui donc sont incapables d’accepter la férule de maîtres pour accéder à la vraie liberté – ce qui est la condition de tout homme, qu’il ait ou n’ait pas été éclairé par une formation coercitive nécessaire -, sont quand même affligés par le sentiment d’avoir conquis un bonheur illusoire. Malgré tout, les choses sont ainsi faites que ces hommes sont à même d’entrevoir qu’ils ne sont pas ce qu’ils ont à être. Qu’il soit dévolu à l’homme d’avoir à souffrir et à lutter pour faire advenir en lui sa propre humanité, que donc le refus de toute souffrance le condamne à végéter en demeurant comme étranger à lui-même et incapable d’identifier les raisons de son malaise, ne le laisse pas d’éprouver confusément ce malaise. Et ce début de troisième millénaire, qui annonce un bouleversement sans précèdent dans l’histoire des hommes, qui s’apprête à engloutir toutes les traditions culturelles et religieuses, tous les impératifs moraux séculaires, toutes les habitudes devenues seconde nature depuis des siècles, est particulièrement propice a l’éveil lancinant d’un tel malaise. Que la quête du bonheur enveloppe objectivement et constitutivement l’acte du consentement à l’abnégation est une chose dont ils conservent le pressentiment, et cela même est comme prouvé par le fait qu’ils ne peuvent s’empêcher de s’inventer, mais sur le mode tératologique, des raisons de souffrir, du sein même de leurs revendications eudémonistes les plus opposées à toute forme d’ascèse tels sont les travers morbides du sadomasochisme, et plus unilatéralement de ce masochisme collectif célébré par l’homme blanc se vautrant dans la haine de soi, ou cet art de s’inventer de faux problèmes en se découvrant des missions pour la cause du droit des animaux ou des impératifs catégoriques d’inspiration écologiste : c’est là la forme que prend l’appel à l’abnégation chez ceux qui ne veulent pas s’humilier. On peut ranger, dans cette catégorie du besoin d’abnégation sans humilité, c’est-à-dire de l’égoïsme qui veut se rendre aimable à lui-même en se donnant les apparences de la générosité, cet art mortifère de s’inventer des ennemis illusoires, en oubliant les vrais, afin de se donner le sentiment de lutter contre le mal telle est la sempiternelle croisade, dont le supposé danger doit être entretenu sans cesse, contre la Bête immonde.
Gilbert Keith Chesterton, Pourquoi je suis catholique
Le monde moderne – ainsi que les mouvements modernes – vit sur son capital catholique. Il puise et épuise les vérités qui sont encore présentes de par le monde dans le vieux trésor de la chrétienté ; y compris, bien entendu, les nombreuses vérités connues de l’Antiquité païenne et cristallisées dans la chrétienté. Mais le monde moderne ne déclenche pas vraiment de nouveaux enthousiasmes qui lui soient propres. La nouveauté est une affaire de noms et de marques, comme dans la publicité moderne ; à tout autre égard ou presque, la nouveauté est simplement négative. Le monde moderne ne peut pas faire démarrer des choses nouvelles qu’il serait susceptible de porter très loin dans l’avenir. Au contraire, il s’empare de vieilles choses qu’il est absolument incapable de prolonger. Voici les deux traits marquants de nos idéaux moraux modernes. Tout d’abord, ils sont empruntés ou arrachés des mains de l’Antiquité ou du Moyen Âge. Ensuite, ils se fanent très vite dans les mains des Modernes.
Jean-Jacques Stormay, Le combat d’aujourd’hui et l’État de demain
Le monde moderne et contemporain, nominaliste, libéral, individualiste, est habité par une logique qui fait pousser les consciences à se vouloir chacune, pour elle-même, son propre monde, sa patrie, son Église, sa philosophie, sa famille, son humanité, son auditoire. C’est pourquoi une telle humanité, d’autant plus dotée de moyens techniques sophistiqués de tisser des relations intersubjectives que les subjectivités sont plus fermées sur elles-mêmes et n’ont plus rien à échanger, prend de plus en plus la forme d’un amas de monades sans portes ni fenêtres mais sans harmonie préétablie. Aussi ne s’adressent-elles à autrui que pour s’adresser à elles-mêmes ; elles ne développent qu’un dialogue de sourds, au point qu’on en viendra peut-être un jour à produire des livres dont le lectorat se limitera à leur auteur.
Nicolás Gómez Dávila, Carnets d’un vaincu
La quantité à elle seule suffit pour éveiller l’admiration du moderne.
Julien Langella, Catholiques et identitaires
D’une société de racines et de pierres, fondée sur l’énergie tempérée par l’idéal chrétien d’une vie bonne, nous avons basculé dans une société de feu qui fonctionne comme un moteur à explosion. Bertrand de Jouvenel, grand penseur français du droit, de l’histoire et de l’économie, malheureusement plus célèbre dans le monde anglo-saxon que sous nos latitudes, déplorait que « la société moderne se manifeste en flux. […] À ce flux, tout ce qui préexistait n’est plus fondement mais obstacle […] Tout coule et ce qui a été apporté est emporté à un rythme encore plus rapide ; rien n’est fait pour durer. » Le rationalisme de l’ère moderne a accouché d’un monde profondément irrationnel guidé par la seule volonté de puissance : « nous escaladons l’Everest parce qu’il est là. » Si nos ancêtres avaient pensé comme nous, nous n’aurions jamais construit de cathédrales, d’églises ou d’écoles, ni planté de croix dans quelque terre que ce soit. Rappelons que la construction de Notre-Dame de Paris a nécessité plus d’un siècle, cent vingt ans pour la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans et la basilique Saint-Pierre de Rome, cent quarante pour la cathédrale Santa Maria del Fiore de Florence, deux cent cinquante ans pour la cathédrale de Mexico. Ni bâtisseurs, ni missionnaires, ni colons explorateurs : sans vision à long terme, sans acceptation de la gratuité, pas d’aventure, pas de civilisation. S’il n’y a personne pour semer, que restera-t-il à récolter ?
Gaston-Armand Amaudruz, Nous autres racistes
Nous savons la modernite malade. Sa maladie, elle s’appelle civilisation, progrès, démocratie – sans s’apercevoir que ses seuls progrès se font en direction du tombeau. Elle aspire au bien-être, au “bonheur” ; elle voudrait supprimer la souffrance et, si possible, la mort. Idéaux typiques d’un taré mal à l’aise dans sa peau, profondément malheureux de ce qu’il est, souffrant de ses propres contradictions et terrorisé par la mort qu’il sent déjà roder autour de lui. L’homme moderne parle d’humanité, de fraternité, d’amour du prochain, de paix, de non-violence, alors qu’il crève de haine. Haine de tout qui est sain, noble, fort, généreux, créateur, beau, pur. Haine de la volonté, haine de l’honneur.