Créer votre espace personnel

Connectez-vous avec Google afin de synchroniser vos favoris et vos futures collections.

Nouvelle collection

Ex. Conciles · Ex. À lire · Ex. Histoire

Renommer la collection

40 caractères maximum. Le nom doit être unique.

Nouvelle sous-collection

Changer l'icône

Changer la couleur

Supprimer la collection

Collection
Ressources

Transhumanisme

Denis Clabaine, Le Yoga face à la Croix

L’homme, dans sa sottise, croit qu’il suffit d’avoir une quelconque « performance », n’importe laquelle, pour avoir une supériorité réelle, c’est-à-dire l’élevant au-dessus de sa valeur humaine ordinaire. Or, dans tous les domaines de la vie animale (la comparaison serait plus flagrante encore sur le plan végétal, et encore plus pour le minéral) les performances des animaux l’emportent manifestement sur celles de l’homme. Va-t-on vraiment élever l’homme en augmentant ses performances animales, végétales, minérales ? On risque plutôt de l’abaisser, en payant cet accroissement (fort limité, du reste) de ses capacités inférieures par une diminution de ses capacités supérieures. Nous ne parlons pas, bien sûr, de la saine compétition sportive, qui reste humaine et contribue à valoriser l’homme, à condition de rester « saine » – même alors, d’ailleurs, elle implique un choix, qui n’est pas centré, en soi, sur les valeurs les plus hautes, lesquelles peuvent y perdre. Nous parlons des tentatives de modification plus profonde de la nature ou de ses performances, tentatives dont le terme de « surhomme » résume bien la visée essentielle. Là plus qu’ailleurs, « tout ce qui brille n’est pas or », et la trajectoire de ces tentatives aboutit bien plutôt au « soushomme ». C’est toujours la même chanson : « vous serez comme des dieux ! », et le même bilan final de déchéance au rang des animaux, par la sauvagerie des sens et des instincts, puis des végétaux, par les maladies et les hébétudes, puis des minéraux, par la mort. […] Et n’oublions pas que le Diable, tout supérieur à l’homme qu’il soit par sa nature en elle-même, est inférieur à l’homme par sa condition : il est dans les profondeurs de l’abîme, le plus éloigné qui soit de la Gloire de Dieu.

Kevin Warwick, scientifique et professeur en cybernétique,

Il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. […] Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur.

Fabrice Hadjadj, Dernières nouvelles de l’homme (et de la femme aussi)

Le rêve de l’homme augmenté est celui d’un homme diminué, et content de l’être. Il se projette en cyborg pour se dispenser de devenir humain. Il veut une intelligence artificielle parce qu’il n’a pas commencé à penser. Il est fasciné par le futur parce qu’il ne sait pas s’émerveiller devant le premier venu — devant l’événement d’une naissance.

Philippe de Villers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu

Le transhumanisme est un projet politique. Et il va nous être imposé tout en douceur, par la société de consommation. Car c’est un narcissisme tentateur, irrésistible. Nous nous éloignons peu à peu de la vision anthropologique dont nous sommes, nous Européens, les héritiers ; celle qui fut transmise par la pensée grecque, l’héritage judéo-chrétien et toute la philosophie occidentale. Car, dans la société post-humaniste, la conception de l’homme aura changé et il n’y aura plus de place pour les handicapés ni pour les faibles d’esprit ou de corps, plus de place pour les « sous-hommes », insuffisamment performants. Toujours la même histoire, l’hubris dénoncée par les Grecs, l’orgueil monstrueux. Le post-humanisme prépare la fin de toutes les charités. Au nom d’un monde meilleur, le meilleur des mondes. Ce monde-là, on peut le visiter dès aujourd’hui. J’ai effectué, à l’occasion de la remise de l’Oscar du « plus beau parc du monde » – le Thea Classic Award – attribué au Puy du Fou à Los Angeles, un voyage en Post-Humanie. Immédiatement après la cérémonie, j’ai répondu à une invitation de la Silicon Valley, j’ai rencontré quelques dirigeants de la « Singularity University », le centre de la pensée transhumaniste. Singulière université, en effet, où les élèves ingénieurs, scientifiques et entrepreneurs millionnaires reçoivent des cours dispensés par des ingénieurs, des scientifiques et des entrepreneurs milliardaires, dans des domaines aussi divers que la finance, la médecine, l’innovation. Un seul coup d’œil sur l’assemblée fait naître une certitude : le transhumanisme n’est pas un rêve de savants fous, mais un projet de businessmen qui ont les moyens de leurs ambitions. Sur place, je demande à rencontrer Ray Kurzweil, cofondateur de l’université, qu’on surnomme le « pape » du transhumanisme. Ce spécialiste de l’intelligence artificielle est l’auteur d’un livre à la gloire de l’Humanité 2.0 dans lequel il affirme que l’intelligence non biologique dominera à partir des années 2030. Les nanorobots détruiront les agents pathogènes dans le corps puis remplaceront les neurones pour engendrer des organismes plus performants qui pourront se substituer au cœur ! Il imagine même qu’à partir des années 2040, nous pourrons changer de corps. Mais le « pape » n’est pas visible. C’est un de ses proches qui me raconte, des étoiles dans les yeux et des galaxies dans la voix, la nouvelle humanité qui se prépare. – « Nous pourrons changer la vie au sens propre et non plus au sens figuré, adopter des clones humains, sélectionner nos gamètes, sculpter notre corps et nos esprits, apprivoiser nos gènes, dévorer des festins transgéniques, voir les infrarouges, écouter les ultrasons, sentir les phéromones, cultiver nos gènes, remplacer nos neurones, ajouter de nouveaux sens, vivre vingt ans ou deux siècles. » Cet homme en baskets et pull à capuche qui me fait voyager dans le futur est intarissable. Derrière la folie lyrique qui habite ce technoprophète, je cherche à deviner l’homme neuf qui va naître. Grâce aux modifications génétiques héréditaires, on pourra augmenter l’intelligence de l’espèce. Et, à force d’imbrications entre le biologique, le mécanique et l’électronique, on en viendra à créer un homme aux organes démultipliés, aux poumons immortels et aux cellules régénérescentes, un homme capable de courir comme un guépard, de sauter comme un kangourou, de voir l’invisible, d’entendre l’inaudible, c’est-à-dire un être libéré de toutes les limites de la matière. Cet affranchissement pose une question cruciale, non pas celle de savoir ce que sera cette humanité nouvelle, mais qui en sera. Ce rêve à portée de main l’immortalité que concoctent aujourd’hui les multinationales comme Google, Apple et les autres, est un rêve sélectif. Seuls les plus riches et les moins scrupuleux y auront accès. Il ne faut pas se faire d’illusion. Dans son principe, le monde transhumaniste ne peut exister qu’au prix d’une inégalité structurelle, entérinée dans le patrimoine génétique de l’espèce : l’immortalité ne pourra être offerte qu’à une partie de l’humanité seulement. Le spectre de la surpopulation imposera une division injuste et arbitraire entre immortels et mortels. Pour les transhumanistes, cette division de l’humanité en deux groupes, en deux catégories – surhommes et sous-hommes, immortels et mortels -, n’est évidemment pas un problème moral. Ce pourrait être un problème politique mais, m’explique-t-on, l’équilibre qui maintiendra ces groupes en paix est déjà trouvé ce sera la loi capitaliste, la loi du marché, la loi de l’économie qui sera seule reconnue comme régulation des rapports humains par les firmes marchandes dont le transhumanisme est issu ; leur philosophie est simple tout se vend, tout s’achète, tout s’échange. Ainsi, les dominants vendront aux dominés, et les dominés aux dominants. Les « immortels » détenteurs de toutes les technologies vendront aux « mortels » quelques menues médecines. Et que vendront les « mortels » aux « immortels » ? Ce qu’il leur reste, leur corps – leur ventre, leurs tissus, leurs organes. En Inde, fonctionne déjà la première clinique spécialisée dans la maternité de substitution, où des centaines de femmes indiennes sans emploi peuvent gagner de l’argent en portant des enfants pour les couples sans enfant venant d’Occident. Bien organisés selon un modèle économique rationnel, les « mortels » constitueront un gigantesque vivier de tissus organiques sains à ciel ouvert, propre à constituer le marché du commerce d’organes naturels. En Asie les foies, en Inde les poumons, en Afrique les reins. Devenir du bétail humain : voilà le futur lot de ces nouveaux damnés de la terre, ou plutôt de ces damnés de la technologie. C’est ce que Laurent Alexandre, dans La Mort de la mort, redoute en parlant du « neuro-goulag ». – « Cela vous gêne-t-il beaucoup, par exemple, que l’espèce des tyrannosaures soit éteinte ? Eh bien, le destin des humains ne posera pas plus de problème moral pour les hommes-robots superintelligents du futur. Les humains sont considérés d’ores et déjà comme une expérience ratée. Vous savez, nous pensons qu’en cédant à la compassion, on risquerait de gâcher de grandes opportunités. » L’homme, « une expérience ratée ». Ces gens-là ont à ce point perdu l’intuition de la dimension spirituelle de l’homme qu’ils sont incapables de voir la beauté de la création. Je pense au logo d’Apple : voilà la pomme du Livre croquée, rongée, jusqu’au trognon même. C’est le retour de la promesse mensongère originelle qui se trame en Silicon Valley, et que l’humanité s’apprête une seconde fois à proclamer : Sicut dei eritis, Vous serez semblables à des dieux.

Klaus-Gerd Giesen, L’Observatoire de la génétique (N°16, mars-avril 2004)

En quoi consiste donc cette idéologie de moins en moins underground car alimentant de plus en plus le débat autour de l’acceptabilité sociale de la génétique humaine (et d’autres technologies nouvelles) ? En tout premier lieu, le transhumanisme annonce que l’humanisme classique est désormais dépassé. Dans la dernière version de sa Déclaration transhumaniste, l’Institut Extropy de Max More proclame: « Nous allons au-delà de beaucoup d’humanistes en ce que nous proposons des modifications fondamentales de la nature humaine en vue […] de son amélioration. » La nature humaine ne serait donc pas fixée une fois pour toutes. Elle changerait, et serait même appelée à muter. Le propre du monde des humains, par opposition à celui des animaux, étant précisément la faculté non seulement d’utiliser mais encore de concevoir des outils techniques afin de pallier à ses énormes insuffisances naturelles et d’adapter son milieu à ses désirs (et non pas l’inverse), il conviendrait que l’humanité prenne technologiquement en charge son destin. Cela signifierait qu’elle rompe avec le processus de sélection naturelle mis en évidence par Darwin et qu’elle forge son évolution sur le mode volontariste jusqu’à dépasser la condition humaine : « L’humanité ne doit pas stagner. […] L’humanité estime étape provisoire sur le sentier de l’évolution. Nous ne sommes pas le zénith du développement de la nature. » L’humanisme se présentant le plus souvent comme une « proposition philosophique qui met l’homme et les valeurs humaines au-dessus des autres valeurs » , les défenseurs du transhumanisme partagent avec les « antispécistes », du moins dans un premier temps, l’hypothèse darwiniste selon laquelle la distinction entre l’être humain et l’animal ne serait qu’une question de degré et non de nature, et la hiérarchisation humaniste n’aurait donc aucun fondement biologique. En effet, ils dénoncent les uns comme les autres l’emprise du naturalisme sur notre vision hiérarchisée du monde – dans le sens où l’on parle d’ »ordre naturel » ou d’ »équilibre naturel » pour justifier la domination de l’humain sur l’animal – et placent l’être humain sur une échelle généalogique continue, c’est-à-dire abrogent toute barrière définitive entre les espèces évoluées. Cependant, cette thèse moniste est aussitôt relativisée par l’introduction d’une nouvelle opposition dualiste, cette fois entre l’être humain et l’être posthumain à venir : les transhumanistes prônent sinon un devoir, du moins un droit d’intervenir dans le cours des événements. Pour ce faire, l’être humain doit s’intégrer à la technosphère et tirer, pour son « autoévolution » accélérée, tout le potentiel de l’intelligence artificielle, des nanotechnologies, des neurotechnologies, de la robotique et surtout de la génétique humaine. » L’un des objectifs à long ternie des transhumanistes consiste à combattre la mortalité humaine pour réaliser enfin le vieux rêve d’immortalité de l’être humain. Selon eux, on y réussira par la transformation post-darwiniste de l’espèce humaine en un genre perfectionné qui se serait débarrassé de toute animalité. Écoutons Nick Bostrom : « Un jour nous aurons l’option d’étendre nos capacités intellectuelles, physiques, émotionnelles et spirituelles très au-delà des niveaux qui sont possibles aujourd’hui. Ce sera la fin de l’enfance de l’humanité et le début d’une ère posthumaine. » Pour y parvenir, Bostrom n’hésite pas à recommander vivement ce qu’il appelle « l’ingénierie des cellules souches » (manipulations germinales) et le clonage reproductif. À force de vouloir apporter des améliorations et des reprogrammations à l’être humain – par analogie avec les versions successives d’un logiciel d’ordinateur – l’auteur perpétue la métaphore foncièrement antihumaniste de l’homme-machine, ainsi que le mythe d’un progrès infini. Hormis que l’humain n’est plus destiné à devenir meilleur par l’éducation (humaniste), et le monde par des réformes sociales et politiques, mais simplement par l’application de la technologie à l’espèce humaine. Nous y trouvons aussi le vieux fantasme eugéniste selon lequel la valeur intrinsèque d’un être humain se mesure à l’aune de la qualité de sa base héréditaire. Raisonnant, comme la plupart des philosophes transhumanistes, en ternies purement utilitaristes, Bostrom écrit : « Très probablement il y aura quelques conséquences négatives de l’ingénierie germinale humaine qui ne peuvent être ou ne seront pas anticipées. Inutile de dire que la seule existence d’effets négatifs n’est pas une raison suffisante pour ne pas y procéder. Toute technologie majeure […] a quelques conséquences négatives, y compris quelques conséquences imprévues. Et il en va de même pour le choix de préserver le statu quo. Ce n’est qu’après une comparaison équitable des risques et des probables conséquences positives que l’on peut parvenir à une conclusion fondée sur une analyse en termes de coûts-bénéfices. » James Hughes approuve, lui aussi, le recours à l’approche utilitariste des coûts et des bénéfices lorsqu’il s’agit d’évaluer prospectivement un upgrade génétique. De toute façon, nous prévient Bostrom, « un clone humain serait une personne unique méritant autant de respect et de dignité que n’importe quel autre être humain ». Toute résistance de principe (déontologique) à de tels procédés techniques serait particulièrement mal venue lorsqu’elle se fonde sur les supposées difficultés de l’enfant à naître : « Peut-être le rehaussement germinal conduira à plus d’amour et d’attachement parentaux. Peut-être certains pères et mères trouveront plus facile d’aimer un enfant qui, grâce aux améliorations génétiques, sera brillant, beau et en bonne santé. » Nous découvrons ici l’eugénisme hyperindividualiste – les transhumanistes s’opposant avec virulence à toute régulation politique de la génétique humaine et donc à l’eugénisme collectif – et le modèle consumériste qui président à leur idéologie. Certains, à l’instar de James Hughes, mobilisent même une image qui annonce sans équivoque la nouvelle ère : « Si vous sélectionnez, sur catalogue, la plupart des gènes de votre enfant, cette sélection renforcerait probablement l’importance de vos liens parento-sociaux avec vos enfants. » L’amour que les parents porteront à leur enfant-produit obtenu sur commande sera donc directement fonction des désirs et attentes que les premiers inscrivent dans les « options » et les « accessoires » d’un corps de progéniture ramené au rang de matériau et dépourvu de toute signification symbolique. Au-delà de la référence consumériste se dessine, plus en profondeur, le principe hédoniste, explicitement évoqué par David Pearce, exaltant les plaisirs de l’immédiateté et du corps. Or, ce principe se transmue aussitôt en un eugénisme de la normalisation, car depuis Canguilhem et Link nous savons que chaque époque et ses imaginaires dominants produisent une normalité spécifique. Comme le remarque à juste titre Jacques Ricot : « Alors que l’aléatoire de la naissance garantissait jusqu’à présent l’altérité, l’intervention technique dans la fécondation [et a fortiori dans la base génétique] laisse entrevoir une possible maîtrise de l’homme actuel sur les hommes à venir. » Un autre effet pervers de ce déterminisme génétique, qui décidément semble gagner du terrain aujourd’hui, réside dans le fait que l’autoproduction de l’homo sapiens est appelée à se fonder entièrement sur l’altruisme individuel. Après tout, en matière de reproduction les « parents » du futur n’effectueraient leurs choix individuels que de façon hautement responsable. La Déclaration transhumaniste de More l’explique : « La responsabilité et l’autonomie personnelles vont de pair avec l’autoexpérimentation. Les extropiens [comme les transhumanistes américains se nomment eux-mêmes] prennent la responsabilité pour les conséquences de leurs choix. […] L’expérimentation et l’autotransformation exigent la prise de risques ; nous souhaitons être libres d’évaluer les éventuels risques et bénéfices pour nous-mêmes, de procéder à nos propres jugements et d’en assumer la responsabilité en ce qui concerne les résultats. Nous nous opposons vigoureusement à toute coercition de la part de ceux qui tenteraient d’imposer leurs jugements en matière de sécurité et d’effectivité des différents moyens d’autoexpérimentation. […] La protection paternaliste de l’individu est inacceptable pour nous. […] Comme l’autodétermination s’applique à tout un chacun, ce principe exige que nous respections l’autodétermination des autres. » Dès lors, les transhumanistes transposent l’approche néolibérale de l’économie à la génétique humaine : une sorte de main invisible régulerait automatiquement les microdécisions individuelles et garantirait les mutations successives de l’espèce humaine vers une nouvelle espèce. Nous avons en effet affaire à la parabole d’un marché autorégulateur qui, là aussi, supprime la sphère politique, c’est-à-dire les décisions collectives. Il est vrai que les transhumanistes sont dans leur immense majorité des libertariens anarcho-capitalistes convaincus des seules vertus du marché, et que les œuvres du théoricien néolibéral Friedrich von Hayek figurent sur pratiquement toutes les listes de lectures recommandées. Mais leur inégalitarisme décomplexé et leur méritocratie implacable se réduisent en réalité à un fétiche biologique : le désespoir de trouver des solutions sociales et politiques à nos problèmes sociopolitiques d’aujourd’hui les incite à tout ramener au gène héréditaire, en tant que fantasme de la toute-puissance retrouvée de l’individu, quitte à métamorphoser le sujet (humain) en projet (posthumain). Véritable messianisme de substitution, elle est, comme le note Jean-Claude Guillebaud : « Devenue l’idéologie par défaut. En désespoir de cause, c’est à elle qu’on a confié toutes les attentes et utopies qui habitent naturellement l’esprit des hommes : la connaissance parfaite, la divination (la prédictabilité génétique), la métamorphose magique (les manipulations), la transformation prométhéenne, etc. » Plus encore il s’agit, selon Dominique Lecourt, d’une véritable gnose, car : « Ce que proclament aujourd’hui tout haut les techno-prophètes américains dans leur étrange style néo-biblique qui les rapproche des télé-évangélistes, c’est qu’ils tiennent l’application des sciences à la technique pour une tâche sacrée susceptible de permettre à l’être humain de surmonter les conséquences de la Chute, de le préparer à la rédemption et de retrouver le bonheur d’Adam au paradis terrestre. » Enfermant la figure du surhomme nietzschéen – par ailleurs une référence constante chez les transhumanistes – dans un absurde matérialisme biologique qui amuserait sans doute beaucoup le philosophe allemand, les transhumanistes poussent leur nihilisme jusqu’à « Spéculer sur les membres de la strate privilégiée de la société qui amélioreront éventuellement eux-mêmes et leur progéniture à un tel point que l’espèce humaine se partagerait […] en deux d’espèces, ou plus, n’ayant plus grand-chose en commun, à l’exception de leur histoire partagée. Les génétiquement privilégiés pourraient être sans âge, en bonne santé, des supergénies d’une beauté physique sans défaut… Les non privilégiés resteraient au niveau d’aujourd’hui, mais seraient peut-être privés d’un peu de leur estime de soi et souffriraient occasionnellement de sursauts de convoitise. La mobilité entre la classe inférieure et la classe supérieure pourrait être réduite à pratiquement zéro. » La force et l’originalité doctrinales résident précisément dans la combinaison inédite des deux éléments idéologiques que sont une gnose eschatologique et un néolibéralisme inégalitaire qui va jusqu’à admettre la possible émergence d’une société de castes génétiques dominée par des surhommes.

Jacques Caribou, La mécanisation de l’esprit

La disparition des maladies, un cerveau plus performant, l’éternelle jeunesse et l’immortalité sont les principales promesses annoncées par les transhumanistes. Cela se traduit par un homme augmenté/amélioré qui voudra vivre mieux et plus longtemps, avec un esprit amélioré par la modification génétique, l’amélioration cognitive et affective et la prolongation de la vie, mais une vie meilleure, sans maladies, dans un corps développé par toutes ses capacités physiques. Laurent Alexandre, chirurgien-urologue français, est un des apôtres les plus zélés. Dans un entretien au Figaro, le 2 juin 2017, il expose ce que nous pouvons attendre du transhumanisme : « L’augmentation cérébrale ne peut se faire que de deux façons : par sélection et manipulation génétique des embryons ou par action électronique sur notre cerveau (implants intracérébraux). », plus loin, il ajoute : « L’homme se réduit à son cerveau. Nous sommes notre cerveau. La vie intérieure est une production du cerveau. L’Église refuse encore l’idée que l’âme soit produite par nos neurones, mais elle l’acceptera bientôt, comme elle a reconnu en 2003 que Darwin avait raison, 150 ans après que le Pape déclare que Darwin était le doigt du démon. » Claire illustration du réductionnisme matérialiste. Le scientisme du XIXème siècle est encore d’actualité pour certains scientifiques et chercheurs. « Les parents vont vouloir le meilleur pour leurs enfants, comment les en blâmer ? Ils vont vouloir choisir la taille, la couleur des yeux et des cheveux de leurs enfants ; ils réclameront aussi un rôle déterminant dans la réussite sociale ». Nous voyons ici la tentation eugéniste du transhumanisme dont nous reparlerons. Les promesses du transhumanisme sous-entendent l’idée que l’homme a toujours développé la technique – outils, armes, lunettes, prothèse puis machines – pour augmenter ses facultés et maîtriser la nature. Il y a ensuite l’idée que ce progrès technique dans lequel l’humanité se laisse emporter est inéluctable et, aujourd’hui, avec toutes les technologies apparues, on ne peut l’empêcher de s’arrêter puisque c’est pour notre bien-être futur et notre amélioration. Qui oserait s’opposer aux recherches médicales sur le cancer et autres maladies génétiques ? Il y a donc une continuité, depuis l’aube de l’humanité, dans les développements techniques dont nous pourrons bénéficier. Si le malaise et les inquiétudes persistent face au transhumanisme, cela tient au fait que sont négligées les limites des nouvelles technologies : limites entre la médecine de prévention et la médecine d’amélioration ; les limites inhérentes à la continuité de ces nouvelles technologies qui promettent un changement de la condition humaine : il y aurait donc rupture de continuité. Les transhumanistes répondent que la construction de l’homme par l’homme consiste à prendre en main notre destin biologique. Dans un monde soumis au hasard et à la nécessité, comme le pensait Jacques Monod, pourquoi ne pas rectifier les imperfections de notre corps qui viennent de l’évolution darwinienne ? Nous sommes alors passés du cerveau comme machine à la nature comme machine. Or nous savons reconnaître le vivant. Certains biologistes s’accordent pour définir un système vivant comme un « système capable d’autoproduction et d’autoconservation » ; en quoi cette définition, souligne malicieusement Olivier Rey, nous aide-t-elle à reconnaître le poisson vivant ou l’oiseau volant dans les airs ? Notre perception nous donne immédiatement l’expérience du vivant. Certes, ce n’est pas très scientifique, mais souvenons-nous de la définition de Bichat : « La vie est la somme totale des fonctions qui résistent à la mort »96. Il est question de « résistance » et il y a de la finalité. Mais Jacques Monod, comme une majorité de biologistes, rejette la finalité pour la réintroduire subrepticement sous le terme de téléologie : « Toutes les adaptations fonctionnelles des êtres vivants accomplissent des projets particuliers qu’il est possible de considérer comme des aspects ou fragments d’un projet primitif unique, qui est la conservation et la multiplication des espèces ». La théorie darwinienne décrit les notions de lutte pour la vie et la sélection des mieux adaptés. On sait que le darwinisme et la génétique ont donné naissance au néo-darwinisme dont Richard Dawkins (1941-) biologiste britannique, est un représentant : dans la préface de son livre Le Gene égoïste, il dit que chaque gène cherche à perdurer et à se dupliquer ; et les organismes sont les moyens qui servent leurs fins individuelles. Par exemple, le gène se sert de la poule pour se reproduire. Cette théorie peut permettre de justifier toutes sortes de manipulations génétiques. Richard Dawkins se définit comme humaniste, sceptique et rationaliste. Il se déclare agnostique, quasi certain de la non-existence de Dieu. Il critique les religions parce que la foi – croyance qui n’est pas fondée sur des preuves – est l’un des grands maux terrestres. Pour lui, si l’athéisme est une extension logique de la compréhension de l’évolution, la religion est intrinsèquement incompatible avec la science. À l’examen des promesses du transhumanisme, nous pouvons nous demander : avons-nous affaire à une philosophie ou une idéologie ? Ou simplement un phénomène de mode ? Les auteurs de l’anthologie du transhumanisme se demandent s’il s’agit d’un « symptôme de notre situation présente, un condensé de questions de société – néolibéralisme, place de la technoscience, désenchantement et réenchantement du monde, individualisation, post-genre, etc. » S’agit-il d’un mouvement gnostique ou millénariste ? S’agit-il d’une stratégie de manipulations des imaginaires sociaux par les GAFAM (les responsables de Google semblent très impliqués dans le développement des nanotechnologies) ? S’agit-il d’une stratégie de survie de l’espèce pour dépasser sa condition biologique vulnérable ? Une étape nouvelle de l’hyperindividualisation de la rationalité occidentale ? Une dépression civilisationnelle (la fatigue d’être soi selon la thèse de Gunther Anders) ? Une mutation de la rationalité scientifique – dans le domaine des nanosciences ou du traitement des données (selon Ray Kurzweil) ? Toutes ces interrogations prouvent les nombreuses ambiguïtés liées au transhumanisme dont on ne peut accepter les promesses sans examen ni critique et nous devons rationnellement nous tenir informés pour rejeter les dérives possibles et dangereuses pour notre espèce. Pour le transhumanisme, il n’y a pas de nature humaine. « De nombreux transhumanistes soulignent que la notion de nature humaine, en tant que donnée naturelle fixe et immuable, n’est rien moins qu’évidente. Les qualités de l’homme, comme toute espèce vivante, sont parties prenantes de l’évolution biologique (…) Le hasard sans finalité (mutation génétique) et la nécessité aveugle (sélection naturelle favorisant les mutations les mieux adaptées à l’environnement) sont partout les deux grandes lois de l’évolution du vivant, et l’espèce humaine ne fait pas exception. » Et plus loin, « Le projet transhumaniste refuse de se voir opposer le respect absolu d’une nature humaine éternelle », Alain Gallerand cite Tristam Engelhardt (1941-), philosophe américain, docteur en philosophie et en médecine : « Si la nature humaine n’a rien de sacré (…), il n’y a aucune raison pour ne pas la transformer radicalement. » Évacuer ainsi le thème de la nature humaine sans argumentation autre que le refus de l’idée est simpliste, selon nous. Le problème prend dimensions plusieurs – philosophiques, anthropologiques et biologiques, à tout le moins et le réduire à la seule dimension biologique est simplificateur surtout si l’on considère que les sciences biologiques ont le dernier mot. Affirmer que les avocats de l’idée de nature humaine en font une nature éternelle, fixe et immuable consiste alors à ne pas se donner la peine de rechercher des arguments et « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Le biologiste américain Stephen Jay Gould (1941-2002) était plus conséquent dans son débat avec Richard Dawkins, en s’opposant à lui. Il propose de distinguer le domaine de la recherche des faits et celui de la recherche du sens; ce qu’il appelle le principe de non-recouvrement des magistères (NOMA : Non-Overlapping Magisteria). Il demande le respect mutuel de ces deux composantes. […] L’anthologie du transhumanisme est un guide précieux pour comprendre les principaux auteurs et les textes qui s’inscrivent dans ce courant ; il permet de s’y reconnaître parmi les différentes variétés de points de vue. Après une présentation des « figures tutélaires », sont mentionnés les textes fondateurs des courants transhumanistes pour se terminer par une vue prospective du transhumanisme. Parmi les figures tutélaires, la présence de Julian Huxley, dont nous avons déjà parlé, n’est pas surprenante puisqu’il a mis le terme transhumanisme en circulation, en 1957, dans l’essai qui porte ce titre. Est-ce le même transhumanisme que celui des transhumanistes contemporains ? Huxley distingue la phase inorganique (la matière) de la phase biologique (l’émergence de la vie) et d’une phase psychosociale (l’esprit). Il souhaite la transformation de la condition humaine par le développement de techniques sophistiquées visant à augmenter de façon radicale l’intelligence humaine et à améliorer sa physiologie. Ce programme dans le but de faire de l’exception la règle : ce qui était le privilège de grands esprits ou des individus d’exception peut devenir la norme par des techniques biologiques, bioniques ou informatiques. La dimension eugénique est évidente, nous l’avons vu. Mais il y a une différence notable entre les transhumanistes contemporains et Julian Huxley : pour ce dernier, la nature humaine est une limite qu’il n’est pas possible d’outrepasser. S’il est possible, pour lui, d’actualiser ses potentialités, il n’est ni possible ni souhaitable d’aller au- delà de cette nature. L’homme reste l’homme, mais il se transcende en réalisant de nouvelles possibilités, de et pour sa nature humaine, dans les limites inhérentes ou imposées par les faits de la nature. L’apparition de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) peut surprendre, mais les auteurs de l’anthologie l’incluent parmi les figures tutélaires pour ses développements sur le phénomène humain, titre d’un de ses livres, et les idées assez peu précises d’ultra-humain ou de noosphère. Dans les années 1960, la France a connu un engouement pour le jésuite qui vendait des milliers de livres même si peu le lisaient. Puis le phénomène de mode est passé. Ruyer estimait que la pensée de Teilhard de Chardin manquait de sérieux. Le paléontologue américain, G.G. Simpson (1902-1984), critiquait l’imprécision et les contradictions des définitions de Teilhard de Chardin. Pourtant, des transhumanistes se réfèrent souvent à ses écrits. Ils sont certainement attirés par l’idée de « dépasser les limites de nos corps biologiques et de nos cerveaux » et il prophétisait : « il n’y aura aucune distinction entre l’homme et la machine ou entre la réalité physique et virtuelle ». Cela pourrait expliquer que certains catholiques semblent trouver de l’intérêt au transhumanisme, comme Dominique de Gramont, par exemple qui pense que le transhumanisme est compatible avec le Christianisme « en s’appuyant sur René Girard et Pierre Teilhard de Chardin, il mentionne l’idée de Theosis selon laquelle l’homme aspire à retrouver sa nature divine initiale ». La Conférence épiscopale française se montre plus prudente et réservée quant au transhumanisme, dans le document « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? » en écrivant : « les formidables avancées en neurosciences ne permettent pas d’affirmer que l’esprit humain est déterminé par la structure de son cerveau ». Nous ne nous arrêterons pas sur le penseur russe Nicolas Fiodorov (1829-1903), mais retrouverons dans la liste John Desmond Bernal (1901-1971), physicien britannique qui fut avec J.B.S. Haldane, dont nous avons déjà parlé, considéré, avec Huxley, parmi les premiers théoriciens du transhumanisme. Tous deux eugénistes de gauche et membres du parti communiste britannique. Selon Bernal, « créer la vie sera seulement l’étape préliminaire parce que dans ses phases les plus simples la vie est peu différente de la matière inanimée » et « les hommes ne se contenteront pas de manufacturer la vie : ils voudront l’améliorer ». Il n’est pas étonnant de voir figurer Marvin Minsky, un des pères fondateurs de l’IA, nous l’avons dit. Il y a bien un fil conducteur de l’IA au transhumanisme. Avant de voir les perspectives actuelles, il y a des textes annonciateurs du mouvement comme ceux de Robert Ettinger (1918-2011), professeur de physique américain, père de la cryogénisation, initiateur du mouvement cryonique ; il crée le Cryonics Institute à Détroit, en 1976 et la même année The Immortalist Society. Selon lui, « la plupart d’entre nous qui sommes aujourd’hui en vie ont une chance d’accéder à l’immortalité personnelle et physique ». Partant du principe que naître humain est une affliction, une maladie dont il faut se déprendre, l’homme peut se faire sculpteur de lui-même et prendre la place des hasards de l’évolution naturelle. Il est temps de prendre en main notre évolution, car aller de l’avant, c’est risquer un désastre, mais rester immobile, c’est le garantir. Il est dangereux de « jouer à Dieu », disent certains ; c’est faire la politique de l’autruche pour Ettinger. Le risque serait d’anéantir les processus « normaux » et « ordonnés » de la nature, mais, répond Ettinger, les processus normaux de l’évolution constituent un gaspillage et sont cruels. Enfin, la nature ne connaît que deux critères de réussite biologique : la survie et la prolifération. Alors vient la question que posent presque tous les transhumanistes : devons-nous proscrire toute amélioration artificielle de résistance aux maladies ? Pour emporter l’adhésion, on passe de « prendre en main notre évolution » à « améliorer notre résistance aux maladies », comme si en refusant la première partie on refuserait la seconde partie ou à l’inverse, plus sournoisement, refuser d’améliorer notre résistance aux maladies, c’est refuser de prendre en main notre évolution. Lire les arguments en faveur de la cryogénisation sur le site tomorrowbiostasis.org est instructif : on nous explique tout d’abord ce qu’est la biostase, que l’on peut définir comme ce qui permet de figer l’organisme à un instant T et de le conserver indéfiniment ; il s’agit donc de parier sur les technologies futures qui permettront la réanimation de l’organisme. Éric Drexler (1955-), ingénieur américain, pionnier des nanotechnologies, estime que ce pari sur l’avenir ne semble pas une idée naturelle, évidente, parce que les machines de réparation cellulaire ne sont pas encore là. Pourtant, dit-il, Robert Ettinger a proposé une technique de biostase en 1962 par congélation. Alors, qu’est-ce qui fait obstacle à l’adoption de cette technique ? Trois éléments : le coût, l’inertie humaine et peut-être et surtout le fait qu’il n’est pas prouvé que cela fonctionne. Les auteurs du site écrivent que « pour l’instant, il n’existe aucune raison scientifique réelle prouvant que cela ne fonctionnera pas » et que nous ne pouvons pas dire exactement quelles sont les chances de succès de la Biostase, mais qu’il y a de fortes chances que la réanimation finira par fonctionner. Nous sommes donc devant un phénomène de croyance : il faut avoir foi en cette technologie, sans assurance que tout fonctionnera bien. Ils vont même plus loin : « il se peut qu’à l’avenir, nous soyons en mesure de recréer une personne entière à partir d’une seule chaîne d’ADN ». Vient alors la démonstration : toute la science de la cryogénisation repose sur l’idée que ton Vrai toi est conservé dans le cerveau. (Il faut noter le passage au tutoiement pour emporter la conviction. Le discours devient apologétique, avec le même ton que celui des discours des prêcheurs américains !). Cette idée provient de l’état actuel des connaissances scientifiques, ajoutent-ils. La cryogénisation va interrompre le processus de dégradation du cerveau pour éviter l’info-mort ou mort théorique de l’information résultat de la dégradation des neurones. Mais, en principe, selon eux, « dans la plupart des cas, lorsque tu es déclaré légalement mort, ton cerveau est encore intact ». Puis l’examen des arguments contre la cryogénisation et leur réfutation : C’est trop cher – 28.000$ pour être conservé indéfiniment, le corps plongé dans de l’azote liquide – mais les coûts vont baisser, affirment-ils. C’est un choix égoïste, mais vouloir vivre plus longtemps n’est pas égoïste. « Tu ne pourras pas t’adapter à l’avenir et la cryogénisation perturbe l’ordre naturel de la vie et de la mort, mais tout au long de l’Histoire, nous avons trouvé différents moyens d’allonger la vie – les antibiotiques, les vaccins, la transplantation d’organes, la Biostase est basée (sic) sur la même idée, mais à plus long terme. Les gens rejoignent la communauté Biostase parce qu’ils aiment la vie. Ils sont prêts à investir dans une technique expérimentale ». Tel est le style de discours pseudo-religieux qui se termine par : « Rejoins- nous ! ». L’injonction à peine sous-entendue : si vous aimez la vie, qu’attendez-vous pour rejoindre la communauté ? À peu près à la même époque, aux États-Unis, ce qui sera décrit comme la contre-culture, le mouvement hippie, les drogues, apparaissent des personnages comme le psychologue Timothy Leary (1920-1996), le plus célèbre partisan des bienfaits du LSD ou John Lilly (1915-2001) médecin, neuropsychologue, qui fait partie de la contre-culture californienne. Ils partagent la conviction que la technologie permet de dépasser les contraintes de la nature humaine. Ils revendiquent une sorte de Gnose, mélange d’ésotérisme et d’agnosticisme total. Timothy Leary tombera dans l’occultisme, peut-être en raison de l’abus de drogues variées et de champignons hallucinogènes qui ne facilitent pas un bon équilibre mental. Les auteurs de l’anthologie du transhumanisme les rangent dans la catégorie des transhumanistes psychédéliques. Si cette mode excessive a disparu depuis bien longtemps, les consommateurs de drogues, cocaïne, marijuana, etc. représentent un marché qui continue de s’étendre dans le monde, mais n’a rien à voir avec le transhumanisme. Il en est de même pour le New Age qui hérite de toutes les dérives pseudo-gnostiques, ésotériques ou Occultistes de cette époque, aujourd’hui bien oubliée, heureusement. Si le transhumanisme désire aussi une transformation de la civilisation, elle se fera par la convergence des technologies : science cognitive (penser), biologie (appliquer), technologies de l’information (contrôler), et nanotechnologies (fabriquer). Le rapport NBIC, commandité par la NSF – National Science Foundation – et le Département du Commerce aux États-Unis, est un florilège de perspectives « révolutionnaires » : « C’est un moment unique dans l’Histoire des réalisations techniques ; l’amélioration des performances humaines devient possible par l’intégration des technologies ». C’est un appel à l’urgence pour une Nouvelle Renaissance, cruciale pour l’avenir de l’Humanité. Les représentants les plus célèbres aujourd’hui du transhumanisme sont Ray Kurzweil, Julian Savulescu et Nick Bostrom. Nous nous contentons d’évoquer le mélange de transhumanisme et transgenre représenté par Martine Rosenblatt ou Kate Bornstein pour qui « les personnes transgenres choisissent une nouvelle forme, tout en restant la même personne ». Une des constantes du transhumanisme est d’affirmer « l’impératif hédoniste c’est-à-dire le bonheur à vie d’une intensité désormais physiologiquement inimaginable qui peut devenir la norme héréditaire de la santé mentale » résume Marina Maestrutti, (1968-2021) philosophe et sociologue, maitre de conférences à l’université de Paris 1, Panthéon Sorbonne. Ray Kurzweil (1948-), ingénieur, dirige depuis 2012 la direction de l’ingénierie chez Google (nouveaux projets, apprentissage automatisé et traitement informatique des langues). Il n’hésite pas à prophétiser dans son livre que les nanorobots, c’est-à-dire des robots de la dimension d’une cellule sanguine, devraient arriver raisonnablement à maturité d’ici à 2020. Nous sommes en train de devenir des Cyborgs : à terme nous deviendrons plus non biologiques que biologiques. Les nanotechnologies seront omniprésentes dans les années 2020. D’ici à 2030, l’électronique utilisera des circuits de la taille d’une molécule, la rétro-ingénierie du cerveau humain sera terminée. L’application la plus importante des nanorobots d’ici à 2030 consistera à littéralement élargir notre esprit. D’ici à 2040, la partie non biologique de notre intelligence sera beaucoup plus puissante que la partie biologique. Cependant elle fera toujours partie de la civilisation homme-machine, dérivée de l’intelligence humaine, c’est-à-dire créée par l’homme (ou de machines créées par l’homme) et basée (sic) au moins en partie sur la rétro-ingénierie du système nerveux humain. Le plus inquiétant serait que la direction et les cadres de Google partagent ces vues à ranger dans les délires de la science-fiction. Nick Bostrom (1973-) est un philosophe suédois qui enseigne à Oxford où il dirige le Future of Humanity Institute et à l’université de Yale, aux États-Unis. En 1998, il fonde la World Transhumanist Association (WTA) qui devient en 2008, Humanity +. Son livre Superintelligence paru en 2014 a été traduit en français. Bostrom parle d’un biais cognitif, au niveau individuel et au niveau collectif, qui nous pousse à préférer en général une situation connue ou une condition maitrisée à un changement porteur de nouveautés – même si elles sont potentiellement positives. Les auteurs de l’anthologie du transhumanisme objectent, avec raison, un biais de changement qui postule que le changement et l’évolution sont préférables a priori au statu quo. Bostrom reprend aussi la distinction déjà évoquée entre médecine thérapeutique – qui se limite à rétablir une condition de « normalité » et une médecine d’amélioration qui vise à améliorer les conditions et performances d’une personne saine. Les auteurs de l’anthologie du transhumanisme écrivent que Nick Bostrom se serait de plus en plus éloigné du mouvement transhumaniste, mais nous ne pouvons pas confirmer ce point. Julian Savulescu (1962-) se spécialise en neurologie après des études de médecine. Il est en faveur du droit des parents de choisir le sexe de leur futur enfant. Il est un des auteurs du rapport NBIC dont nous venons de parler. Selon lui, nous sommes inadaptés pour le futur. Il est un représentant du nos sociétés réductionnisme génétique persistant dans contemporaines en affirmant que les gènes sont les principes directeurs des morphogenèses du vivant. Il défend les solutions techniques pour résoudre les problèmes humains; ce qui est la caractéristique commune du transhumanisme.

Élisabeth Badinter, Juive,

Aujourd’hui on peut être enceinte sans faire l’amour, emprunter un ovocyte à X, du sperme à Y, féconder le tout in vitro, se faire réimplanter l’embryon ou le faire porter par une autre. Il n’est peut-être pas loin le temps où une mère artificielle pourrait se substituer à une mère de chair et de sang.

Bibliographie

  • Dr Jean-Pierre Dickès, L’ultime transgression / L’homme artificiel / La fin de l’espèce humaine
  • Bruno Couillaud, Manières de penser
  • Joël Hautebert, Le transhumanisme
  • Nicolas Le Bault, Le Transhumanisme – stade terminal du capitalisme
  • Père Joseph-Marie Verlinde, La fabrique du post-humain
  • Yohan Picquart, Comprendre et penser le transhumanisme quand on est chrétien