Monseigneur de Ségur, La foi devant la science moderne (chapitre XIX)
La science, dit saint Thomas, est la connaissance des choses par leurs causes. Ce n’est pas simplement la connaissance des choses, c’est la connaissance des causes des choses ; c’est la philosophie de toutes les connaissances humaines. Voilà ce que c’est que la science en général. La science, ou plutôt le savoir de la plupart de nos savants modernes, s’arrête aux causes secondes. Il faut avouer que depuis un siècle, on a fait sous ce rapport des progrès merveilleux : grâce au perfectionnement des instruments dont se servent les savants, principalement en astronomie, en physique et en chimie, on a découvert mille et mille causes secondes extrêmement intéressantes. Quelques savants ont même remonté très-haut dans la pénétration des causes secondes, et nous les entendons avec autant de plaisir que d’admiration nous expliquer le pourquoi et le comment immédiat d’une quantité de phénomènes naturels. Ils expliquent la pluie, l’orage, le tonnerre, la grêle, les phénomènes de la lumière et de l’acoustique, le cours des astres, leurs révolutions et leurs lois spéciales ; ils expliquent des phénomènes anatomiques et physiologiques ; ils pénètrent dans l’intime de beaucoup de choses naturelles inconnues on peu connues jusqu’ici. C’est du savoir, du vrai savoir ; et l’Église est la première, à leur rendre hommage. Mais, pour avoir soulevé le voile qui couvre les causes secondes, est-on véritablement savant ? Cette connaissance est-elle vraiment de la science ? Oui et non. Oui, si par science on entend simplement une forte dose de savoir et une quantité d’observations intelligentes, bien faites, groupées ensemble comme un beau bouquet. Non, si par science on entend la pénétration, la connaissance des choses jusqu’à leur cause première.
Julius Evola, Chevaucher le tigre
La science moderne tout entière n’a pas la moindre valeur de connaissance ; elle se fonde même sur une renonciation formelle à la connaissance au sens vrai du terme. La force motrice et organisatrice de la science moderne ne découle pas, en effet, de l’idéal de la connaissance, mais exclusivement de l’exigence pratique, on pourrait même dire de la volonté de puissance appliquée aux choses, à la nature. Qu’on nous comprenne bien : nous ne parlons pas ici des applications techniques et industrielles, bien qu’il soit évident que la science leur doive principalement son prestige aux yeux des masses, parce que l’on y voit une sorte de preuve péremptoire de sa validité. Il s’agit, au contraire, de la nature même des procédés scientifiques dans la phase qui précède les applications techniques, la phase dite de « recherche pure ». En effet, la notion même de « vérité » au sens traditionnel est étrangère à la science moderne ; celle-ci s’intéresse uniquement à des hypothèses et à des formules permettant de prévoir avec le plus d’exactitude possible les cours des phénomènes, et de les ramener à une certaine unité. Et comme il n’est pas question de « vérité », comme il s’agit moins de voir que de « toucher », la notion de certitude dans la science moderne se réduit à celle de la « plus grande probabilité » : que toutes les certitudes scientifiques aient un caractère exclusivement « statistique », les hommes de science le reconnaissent ouvertement, et dans la toute dernière physique des particules, plus catégoriquement que jamais, le système de la science n’est qu’un filet qui se resserre toujours plus autour d’un quid qui, en soi, reste incompréhensible, à seule fin de pouvoir le maîtriser en vue de buts pratiques.
Ernest Hello, L’Homme : la vie, la science, l’art
L’immense édifice de la science moderne commença bien plus tôt qu’on ne le supposait il y a cinquante ans. Je me garderai bien de dire que le moyen âge ait tout fait. Mais il faut rendre justice aux siècles comme aux hommes. Le moyen âge a travaillé immensément : il a pénétré très avant dans la nature des choses. Enfin, et voici sa gloire : il n’a jamais regardé la création comme une chose à part, isolée du Créateur. Ce fut précisément cette alliance des sciences et de la Science qui lui a valu le mépris des trois derniers siècles. On s’est moqué du moyen âge, parce qu’il parlait de Dieu à propos de tout, et de tout à propos de Dieu. On s’est moqué du moyen âge, parce qu’on a voulu regarder la nature, dans l’oubli de son auteur, la regarder détachée, isolée, la scruter avec des instruments matériels, l’examiner comme un objet, sans respect pour elle, et sans souvenir pour son principe. On a cru que la Science serait plus précise, plus clairvoyante, plus incisive, plus maîtresse, si son regard, détaché du ciel, fouillait la terre, bien loin de Dieu. On a cru qu’elle aurait la réalité, si elle perdait l’idéal : on a cru qu’elle gagnerait en profondeur tout ce qu’elle perdrait en hauteur. La science, il y a trois cents ans, descendit de la montagne où elle avait grandi et où elle allait fleurir sous les rayons de la croix et arriva, il y a cent ans, à ce ravin où, ne levant plus les yeux, elle prit le ciel pour un rêve. C’est qu’elle était descendue si bas qu’elle commençait à mépriser. Quum in profondum venerit, contemnit. Pour mesurer l’horreur de ce second adultère, il faut jeter un coup d’œil sur l’admirable union des sciences et de la Science, union qui était commencée et qui allait éclater dans la lumière, quand Descartes et Bacon ont paru. La tendance du moyen âge fut de sentir partout la vie, de ne rien isoler, et d’assister au travail intérieur de la création. L’antiquité avait été singulièrement privée du sens intime de la vie. L’élément, ou les éléments, dont elle supposait le monde formé ressemblaient au ressort d’une montre qui joue mécaniquement. Pour Thalès, c’était l’eau ; pour Xénophane, la terre ; pour Phérécide, l’air ; pour Héraclite, le feu. Empédocle les avait réunis tous les quatre. Mais ces hypothèses se promenaient autour de la création, comme des profanes autour d’un temple, et ne pénétraient pas dans le sanctuaire. Elles se tenaient à distance de la vie, comme si elles eussent eu peur d’approcher, et peut-être, en effet, avaient-elles peur d’approcher. La Science du moyen âge arrive et dit : Les êtres en général ont deux constitutifs métaphysiques, la Puissance et l’Acte. Les composés en général et les corps en particulier ont deux éléments physiques, la matière et la forme. La matière et la forme sont dans l’être physique ce que la puissance et l’acte sont dans l’être métaphysique. Voici un grain de café. Vous pouvez le détruire, mais, après l’avoir détruit, essayez de le refaire ou essayez d’en faire un autre. Analysez toutes les substances qui le composent, ensuite procurez vous une à une toutes ces substances et essayez de faire un grain de café. Pourquoi l’entreprise est-elle impossible ? C’est que le grain de café possédait, outre les substances dont il était composé, quelque chose que vous avez pu lui ôter, et que vous n’avez pu lui rendre ; ce quelque chose est absolument distinct des substances séparées que le corps décomposé vous a présentées une à une. Or, ce quelque chose, c’est la forme. Par la vertu de la forme, le grain de café était du café et non du cacao. La forme le déterminait dans un genre de substance et lui donnait l’être du café. Chose admirable ! Pour avoir la science de la matière, il faut d’abord avoir la science de la forme, vertu invisible qui la substantifie, la spécifie et l’individualise. En d’autres termes, le matérialisme est la négation absolue de la Science des corps. Le pain que l’homme mange devient chair et sang de l’homme. Le pain change donc de substance en changeant de forme. (Il est bien entendu que je prends ici le mot forme dans son acception philosophique.) La transsubstantiation naturelle est donc la loi de la vie. Par la corruption, la matière passe d’une forme supérieure à une forme inférieure ; par la nutrition, la matière passe d’une forme inférieure à une forme supérieure. La substance qui va germer perd d’abord sa forme substantielle et commence par se corrompre autour du germe, point immortel, qui se nourrit de la substance du grain en décomposition, et est le symbole de la résurrection. Et quand le Fils de Dieu a dit : Nisi granum frumenti, cadens in terram, ortuum fuerit, ipsum solum manet ; si autem mortuum fuerit, multum fructum affert. Il a posé la loi de la création, la transmission de la vie et de la mort. Si nous nous servons de cette loi pour nous élever à la loi dont elle est le reflet, le grain de froment va tourner nos regards vers Celui qu’il symbolise : nous allons voir la vie et la mort se rencontrer sur le Calvaire, et la Science va s’asseoir, à sa place, près de la croix, sur son trône. En effet, quelle est son œuvre ? Cherchant partout l’image ou le vestige de Celui qui est, elle recherche et constate comment il a donné aux créatures d’être sans être, comme lui, par elles-mêmes, et de donner l’être, puisqu’elles se transmettent la forme les unes aux autres, sans être, comme lui, créatrices. Plena est omnis terra gloria ejus ! Ce n’est pas une phrase sonore, c’est une réalité. La science est chargée de découvrir à quel point les mondes sont imbibés de la miséricorde éternelle. Nous avons jeté un coup d’œil sur la Science dans l’antiquité et sur la Science dans le moyen âge. En effet, le dix-neuvième siècle jette tous les fleuves dans la mer. Il faut, pour le comprendre, suivre sur la carte la route que les fleuves ont tracée, pendant leur cours, dans la campagne. Or, à partir de Descartes, la Science eut la pensée de se séparer de Dieu, pensée étrange, dont l’habitude seule nous empêche de nous étonner dans la mesure où elle est étonnante. Étonner veut dire foudroyer, et le foudroiement est la seule action naturelle qui ressemble à ce que devrait éprouver l’homme, quand il voit que les hommes ont entrepris de faire une science sans Dieu. Le seizième siècle, qui fit la révolte de la Science, éveille dans l’esprit le souvenir de la catastrophe paradisiaque. Chose remarquable ! Il ne songea pas à nier Dieu, mais il songea à se passer de lui dans la Science. Il admettait Dieu, mais désirait l’éloigner, et l’Arche sainte où il le plaçait avec un respect ennemi était un moyen de l’oublier. Il est vrai que Dieu existe, disait le seizième siècle, mais, pour être savant, l’homme doit faire comme s’il n’existait pas. Puisque Dieu existe, il est nécessairement la vérité. Essayons donc, aurait dit le seizième siècle, s’il eût été franc, essayons de nous passer de la vérité en nous occupant de la science. Créons une science en dehors du Dieu qui est vérité, séparons la Science de la vérité. Il ne l’a pas dit avec cette franchise, mais il l’a fait avec cette brutalité. L’idée de l’indépendance s’est encore présentée à l’esprit humain, et il en est résulté des hallucinations. L’homme a pensé qu’il était honteux pour lui d’être soumis, dans la Science, aux affirmations de la vérité, et qu’il serait plus glorieux quand il ne relèverait que de ses propres études. Et la Science a accepté le rôle qui lui était donné. Oubliant que sa vie est la connaissance de la vérité, elle a consenti à se décapiter, à se suicider, en se séparant du principe et de la fin pour laquelle elle existe. Elle a consenti à être la connaissance du faux, car, en dehors du vrai, il n’y a que le faux. Ayant consenti à être la connaissance du faux, elle s’est admirée elle-même, elle s’est complu dans sa force et son indépendance, car l’amour-propre grandit toujours avec la honte. Le jour où le crime fut accompli, la Science tomba foudroyée ; car elle ne se priva pas seulement des lumières surnaturelles que seize siècles avaient allumées devant elles : elle se sépara intérieurement, par l’esprit de révolte qui entra en elle, de l’ordre naturel. L’Union nécessaire, évidente, de la Science et de la vérité commence dans l’ordre naturel et se consomme dans l’ordre surnaturel. L’esprit de révolte qui s’insinua dans la Science rompit avec l’un et avec l’autre, sous prétexte d’étudier le premier, sous prétexte de respecter le second. Voici une loi générale : L’esprit de révolte est hostile à toute science, parce que la Science suppose l’adhésion de l’intelligence à la nature des choses ; aussi, quand il est entré, l’esprit de révolte ne s’arrête pas aux négations logiques qu’entraîne sa première négation. Il va devant lui, dans la négation, niant pour le plaisir denier, et s’enfonçant dans les ténèbres parce qu’il les aime. Hegel est fils de Descartes, non par la logique de la raison, mais par la logique du cœur. Les raisonnements de Descartes n’appellent pas forcément ceux d’Hegel ; mais l’Esprit qui a fait Descartes a éveillé l’esprit qui a fait Hegel. L’ordre naturel s’est couvert aussi d’un voile, parce que l’œil qui avait voulu l’étudier n’était pas pur, et l’homme a fini par nier Dieu, parce qu’il avait regardé la création avec les yeux d’un révolté. Alors les nations virent un spectacle extraordinaire, mais non pas inouï: les sciences se détachèrent de Dieu, et, par une justice qu’elles n’évitèrent pas, se détachèrent les unes des autres. Leur adhérence réciproque fut détruite quand elles cessèrent d’adhérer à l’unité de Dieu. Ne tenant plus à lui, elles ne tinrent plus entre elles. Les sciences se livrèrent néanmoins à une multitude de recherches, elles possédèrent des connaissances nombreuses. Elles étudièrent, avec un soin minutieux et un travail infatigable, les manières d’être des choses, mais elles perdirent l’unité qui constitue la Science et qui est le nom de sa gloire. Elles crurent même (il faut parler d’elles au pluriel) que la science philosophique pouvait gêner les connaissances de détail qui étaient devenues l’objet de leur ambition, que l’Être était un rêve dont la préoccupation pouvait gêner ceux qui avaient le microscope à la main pour regarder les êtres. Elles ne descendirent pas d’un seul bond à ce degré : elles mirent deux siècles à faire cette chute qui dura du seizième au dix-huitième siècle, de Descartes à l’Encyclopédie. L’Encyclopédie représente l’état des sciences détachées de Dieu, détachées de la science, penchées sur les animalcules microscopiques, niant tout ce qu’elles ne voient pas, ne comprenant rien aux petites choses qu’elles voient, parce qu’elles ont perdu la clef des êtres, mais cherchant à découvrir les détails de la création ; heureuses et fières quand, à force d’aveuglement, elles croyaient trouver dans un fait qu’elles voyaient mal, l’occasion de railler une vérité qu’elles ne voyaient pas. La Science doit proclamer l’harmonie des faits qu’elle observe avec les vérités qui les contiennent, les embrassent et les dominent. Les sciences au dix-huitième siècle oublièrent les vérités de la création, dénaturèrent les faits de la création et mirent leur bonheur à proclamer la contradiction de ces faits dénaturés et de ces vérités oubliées. Ces deux ignorances venant au secours de la mauvaise volonté, le dix-huitième siècle jeta sur la nature un regard trouble et impur, et l’Encyclopédie parut. L’esprit du dix-huitième siècle fut un souffle empoisonné qui semblait avoir la propriété de s’infiltrer à travers les pores dans le sang et de faire tomber en pourriture la substance qu’il pénétrait. Ce souffle toucha la Science : elle disparut pour faire place aux sciences. Ce souffle toucha l’Art : il disparut pour faire place aux arts. L’élément spirituel, qui garde l’unité, s’envola et, la substance des êtres, abandonnée de l’esprit, s’en alla en poussière. Florian représenta la littérature, Boucher et Fragonard représentèrent la peinture, Voltaire représenta la philosophie, les Encyclopédistes représentèrent la Science.C’était la poussière qui régnait. Ainsi se montra la loi des rayons du cercle. Plus ils s’éloignent du centre, plus ils s’éloignent les uns des autres. « S’ils s’en éloignent davantage, dit saint Denys, ils continuent à se séparer dans la même proportion ; en un mot, plus ils sont proches ou distants du point central, plus aussi s’augmente leur proximité ou leur distance respective. » Ainsi plus les branches de la Science et de l’Art, qui sont les rayons d’un cercle, s’écartent de la vérité, plus elles s’écartent les unes des autres, et quand elles ont tout à fait perdu de vue la vérité, elles se perdent de vue les unes des autres.
Père Emmanuel, Le naturalisme
Ce qui distingue la science de la religion, dit l’incroyant, c’est la notion même du surnaturel. Si ce dernier avait voulu dire que la science est un bien de l’ordre naturel, et la religion un bien de l’ordre surnaturel, nous ne pourrions qu’applaudir à son langage. Mais sa pensée est loin de là ; et, pour lui, la science est la science parce qu’elle rejette la notion du surnaturel. Et nous disons, nous, que cela n’est pas du tout scientifique. Nous voyons, en effet, la science agir de diverses manières sur les natures qui nous sont inférieures. Tantôt l’homme décompose un corps, le transforme, le fait pour ainsi dire passer d’une nature en une autre. Tantôt, prenant un agent naturel, il le fait opérer d’une manière tout à fait extra-naturelle pour le corps ainsi dominé par la science. Est-il naturel au feu de conduire sur la terre les voitures, et sur la mer les navires ? Est-il naturel au fer de transmettre la pensée à des distances incommensurables avec une rapidité que rien n’égale sinon la foudre ? Ne voyons-nous pas là une action humaine, réellement naturelle en l’homme, mais extra-naturelle et dès lors quasi surnaturelle en la matière élevée par la science à une puissance qu’elle n’avait pas ? Et si l’homme exerce ainsi son pouvoir, en élevant, à la hauteur de la science, les natures qui lui sont inférieures, n’est-il pas logique d’admettre que Dieu peut exercer un pouvoir analogue sur sa créature, et élever l’homme à l’état surnaturel ?
Saint Alphonse de Liguori, Dissertation contre les erreurs des incrédules
Ne serait-ce pas une folie de croire que le hasard aveugle, dénué d’ordre et de raison, ait pu ordonner avec autant de science et de stabilité les choses de l’Univers ? Que le hasard ait décrit au soleil le cours qu’il accomplit invariablement tous les ans, et tous les jours ? Que le hasard ait réglé la génération des hommes et des brutes, et qu’il ait commandé qu’ils ne se reproduisaient toujours que selon leur espèce ? Pourrons-nous croire que les arbres, en portant constamment les mêmes fruits et dans les mêmes saisons, obéissent aux lois du hasard ? Cicéron plaisante ceux qui prétendent que le monde est composé par la combinaison fortuite des atomes. Si le concours fortuit des atomes a pu former le monde, pourquoi ne fait-il pas un portique, un temple, une maison, une ville, qui sont beaucoup plus faciles ? Et le même païen, en parlant de l’ordre admirable qui préside au mouvement des planètes, s’exprime ainsi : Que peut-il y avoir de plus évident, lorsque nous contemplons les cieux, que l’existence d’une divinité douée d’une sagesse excellente qui dirige toutes ces merveilles ?
Louis Jugnet, Problèmes et grands courants de la philosophie
La science, en effet, dans sa partie la plus développée et la plus spectaculaire, c’est-à-dire la physique mathématisée, ne retient des choses concrètes que l’aspect quantitatif mesurable. Elle établit des lois, c’est-à-dire des rapports ou relations entre les phénomènes observables, puis les coordonne suivant quelques principes très abstraits en une vaste théorie d’ensemble, qui subit continuellement la remise en question la plus radicale s’il le faut. C’est ce qui fait dire au célèbre physicien Eddington que « les symboles mathématiques utilisés par la physique actuelle ressemblent aussi peu aux faits réels que le numéro de téléphone au visage de l’abonné qu’il permet d’appeler. » II serait donc insensé d’attendre de la pure science expérimentale une réponse aux problèmes philosophiques fondamentaux. C’est ce que reconnaît sans difficulté un savant logicien et mathématicien, fort connu lui aussi, Wittgenstein, lorsqu’il déclare : « …même si toutes les questions scientifiques étaient résolues, nos problèmes de vie ne seraient même pas touchés. » Jean Fourastié, lui-même grand admirateur pourtant de la Science et de la Technique, écrit : « La Science nous apprend à peu près comment nous sommes là ; elle ne nous apprend ni pourquoi nous sommes, ni où nous allons, ni quels buts nous devons donner à nos vies et à nos sociétés. » La philosophie peut donc se construire, quant à son armature fondamentale, en partant des données tout à fait fondamentales de l’expérience et de la raison, que justifie réflexivement la critique de la connaissance. La science lui fournit des matériaux, des illustrations, des problèmes nouveaux, mais ne constitue pas son point de départ essentiel.
Abel Bonnard, Éloge de l’ignorance
Le mot de Science est une des idoles du temps. Ce mot reste dans la tête de ceux à qui l’on n’a précisément rien appris. […] Ils croient à la Science, sans rien savoir.
François-René de Chateaubriand, Génie du christianisme (Partie 3, Livre 2, Chapitre I)
De quelque côté qu’on envisage le culte évangélique, on voit qu’il agrandit la pensée et qu’il est propre à l’expansion des sentiments. Dans les sciences, ses dogmes ne s’opposent à aucune vérité naturelle ; sa doctrine ne défend aucune étude. Chez les anciens, un philosophe rencontrait toujours quelque divinité sur sa route ; il était, sous peine de mort ou d’exil, condamné, par les prêtres d’Apollon ou de Jupiter, à être absurde toute sa vie. Mais comme le Dieu des chrétiens ne s’est pas logé à l’étroit dans un soleil, il a livré les astres aux vaines recherches des savants ; il a jeté le monde devant eux comme une pâture pour leurs disputes. Le physicien peut peser l’air dans son tube sans craindre d’offenser Junon. Ce n’est pas des éléments de notre corps, mais des vertus de notre âme, que le souverain Juge nous demandera compte un jour. […] Les mathématiques, d’ailleurs, loin de prouver l’étendue de l’esprit dans la plupart des hommes qui les emploient, doivent être considérées, au contraire, comme l’appui de leur faiblesse, comme le supplément de leur insuffisante capacité, comme une méthode d’abréviation propre à classer des résultats dans une tête incapable d’y arriver d’elle-même. Elles ne sont en effet que des signes généraux d’idées qui nous épargnent la peine d’en avoir, des étiquettes numériques d’un trésor que l’on n’a pas compté, des instruments avec lesquels on opère, et non les choses sur lesquelles on agit. Supposons qu’une pensée soit représentée par A et une autre par B : quelle prodigieuse différence n’y aura-t-il pas entre l’homme qui développera ces deux pensées dans leurs divers rapports moraux, politiques et religieux, et l’homme qui, la plume à la main, multipliera patiemment son A et son B en trouvant des combinaisons curieuses, mais sans avoir autre chose devant l’esprit que les propriétés de deux lettres stériles ?
Emile Bisson, L’état naturel et la part du prolétaire dans la civilisation
Cet ouvrier, qui reste tout le jour devant les fours par une température de 40 à 60 degrés, qui l’a anémié, qui l’a mis dans cet état déplorable ? La Science ! Qui a apporté l’usage des toxiques, que l’on ne trouve dans la nature qu’à l’état neutre, c’est-à-dire à l’état de corps simple ? La Science ! Qui a apporté l’usage de la céruse, du phosphore qui donne la nécrose, des acides nombreux, et de tant d’autres choses qui chaque année font une si effroyable consommation d’humains ? La Science ! Qui a embrigadé l’homme pour le faire descendre dans les mines où il ne reçoit ni lumière, ni air respirable ? La Science ! Qui a apporté l’usage de la lumière artificielle qui atrophie la vue ? La Science ! Qui a construit ces lourds vaisseaux chargés d’hommes qui si souvent s’abîment sous les flots et dont les victimes ne peuvent plus se compter ? La Science ! Au lieu d’accuser faussement la nature, qui nulle part cependant ne nous oblige à braver les éléments, pourquoi l’homme devant ces grandes catastrophes, ne songe-t-il pas à en accuser son imprudence, c’est-à-dire : La Science ! Et les chemins de fer ? C’est l’invention qui a peut-être fait le plus de mal a l’humanité, et, au lieu de lui apporter ce qu’il était en droit d’en attendre, l’ouvrier, au contraire, n’a vu que s’accroître sa misère et son esclavage, les chemins de fer ayant surtout favorisé la spéculation, l’agiotage et particulièrement la concurrence. C’est donc encore un méfait de la science ! Nous ne parlerons que pour mémoire des milliers de victimes écrasées chaque année. Les partisans quand même du progrès font grand tapage quand leur science a découvert quelque remède à nos maux ; mais ils s’abstiennent de nous dire que c’est cette même science qui nous a apporté nos maladies, puisque dans l’état primitif la maladie y est pour ainsi dire inconnue. Au point de vue moral, je ne vois pas que la science nous soit très profitable ! Au contraire : en pénétrant l’individu de son rationalisme outrancier, elle a incontestablement tué chez lui tout idéal. Ce n’est peut-être pas une chance.
Jules de Gaultier, La fiction universelle
Le monde est un spectacle à regarder et non un problème à résoudre.
Marie-Hélène Parizeau, Biotechnologies, nanotechnologies, écologie, entre science et idéologie
Pour que cet amour fût le mobile du savant dans son effort épuisant de recherche, il faudrait qu’il eût quelque chose à aimer. Il faudrait que la conception qu’il se fait de l’objet de son étude enfermât un bien. Le scientisme affirme qu’en dehors de la connaissance scientifique, aucune autre forme de connaissance n’est légitime, car seule la connaissance scientifique est positive et vraie. C’est une forme de réductionnisme où seules les connaissances valides sont scientifiquement prouvées, le reste étant irrationalités, croyances ou idéologies. Se trouvent ainsi disqualifiés d’emblée les savoirs traditionnels des populations autochtones ou encore ceux des « non-scientifiques », les savoirs populaires et les savoirs paysans.
Hilaire de Barenton, La Bible et les Origines de l’Humanité (Pages 58-59)
L’emploi malheureux du mot science et scientifique. Ce mot a un sens strict et un sens large. Au sens strict, est scientifique tout ce qui a trait à l’étude des phénomènes naturels et de leurs lois. Et par phénomènes naturels on entend uniquement ce qui tombe sous nos sens et est susceptible d’être soumis à l’expérimentation. Rentrent, dans cette orbite de la science, les mathématiques, la physique, la chimie, l’histoire naturelle, à titre principal, puis la philosophie, l’histoire, les sciences sociales, morales et politiques, à un titre moindre. La théologie chrétienne en est exclue, parce qu’elle étudie des choses qui ne tombent pas sous les sens, ni sous l’observation. Au sens large et populaire, le mot scientifique est synonyme d’objet de certitude et désigne tout ce qui relève ou est susceptible d’une démonstration conduisant à la certitude. Or, la perfidie des ennemis du christianisme consiste à confondre ces deux sens. Pour eux, seules les sciences, dont l’objet tombe sous les sens et peut être soumis à l’expérimentation, méritent le nom de science, et seules elles sont objet de certitude. La théologie chrétienne, en conséquence, qui étudie des choses soustraites à l’observation des sens ou du moins à l’expérimentation, n’est pas scientifique, et de plus elle n’atteint pas à la certitude ; elle n’aboutit qu’à des opinions qui relèvent du libre choix de chacun, et qui, dès lors, ne peuvent s’imposer avec le caractère d’obligation. C’est sur ces principes philosophiques qu’est fondée toute la religion dite de la Libre Pensée. Il est donc dangereux et maladroit de concéder à de tels adversaires que « l’explication du monde par les causes purement naturelles, sensibles, susceptibles d’expérimentation, soit seule scientifique ». C’est leur concéder que la théologie et l’exégèse catholiques, qui s’appuient sur la révélation et le miracle, ne peuvent atteindre à la certitude, et, dans leurs thèses, n’agitent que des opinions dépourvues de certitude et conséquemment de tout caractère obligatoire. Bien loin de faire une telle concession, il faut proclamer bien haut que notre théologie et notre exégèse, bien qu’appuyées sur la révélation et le miracle, ou mieux parce que appuyées sur la révélation et le miracle., atteignent à la plus haute certitude, et, en ce sens, sont une vraie science et la reine des sciences. C’est là l’enseignement traditionnel.
R.P. Pierre Toulemont, La providence et les châtiments de la France
La Science ! Voilà en effet la grande formule par laquelle on prétend mettre à néant les vieilles croyances, ou, comme ils disent, les vieilles hypothèses. La Science ! Et nous aussi nous sommes prêts à nous incliner devant ses arrêts que nous ne comptons certes pas pour peu de chose. Il nous est bien permis cependant de poser au préalable deux conditions, assez raisonnables l’une et l’autre : la première c’est qu’on nous mettra sous les yeux des preuves certaines, inattaquables, et non des affirmations gratuites, et des hypothèses mille fois plus difficiles à croire que nos prétendues hypothèses ; la seconde, c’est que la Science nous signifiera ses arrêts par ses interprètes authentiques, par ses organes autorisés, et non par les « affreux petits rhéteurs » qui n’ont absolument aucun titre pour parler en son nom. La Science ! Mais est-ce qu’elle est athée ou fataliste, comme ces gens veulent bien le dire ? J’interroge les immortels génies qui furent les créateurs de nos sciences modernes : Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Newton, Pascal, Leibnitz, Boërhave, Linné, Haüy, Volta, Cuvier ; sans compter une foule d’autres non moins illustres, comme ces Ampère, ces Cauchy, ces Biot, qui jetaient naguère tant d’éclat sur la France et dont la France n’est peut-être pas assez fière… Eh ! bien, est-ce que ces grands hommes repoussaient au nom de la Science les dogmes d’un Dieu créateur et d’une Providence ? Écoutons maintenant Newton – Newton le plus grand nom de la Science ! À ceux qui lui demandaient si ses immenses découvertes ne serviraient pas à confondre les impies : « N’en doutez pas, répondait-il, il est absurde de supposer que la nécessité préside à l’univers ; car une nécessité aveugle étant partout la même en tout temps et en tout lieu, la variété des choses ne saurait provenir d’une telle cause ; et par conséquent l’univers, avec l’ordre de ses parties approprié à la variété des temps et des lieux, n’a pu tirer son origine que d’un être primitif ayant des idées et une volonté. » Il disait encore : « L’astronomie trouve à chaque pas la limite des causes physiques, par conséquent la trace de l’action de Dieu. Si l’on suppose une infinité d’éléments matériels distribués dans toutes les parties d’un espace sans bornes, j’accorde qu’à moins d’une égalité de répartition mathématiquement rigoureuse, et partant tout à fait improbable, les attractions mutuelles de toutes ces molécules les porteront à se rapprocher de divers centres, et finiront par les condenser en masses d’inégale grosseur, telles que les étoiles, les planètes et les satellites. Mais il est certain que les mouvements actuels des planètes ne peuvent provenir de la seule action de la gravité ; car cette force poussant les planètes vers le soleil, il faut pour qu’elles prennent un mouvement de révolution autour de cet astre, qu’un bras divin les lance sur la tangente de leurs orbites… » En un mot « tous ces mouvements réguliers des cieux supposent une Cause première qui n’est plus une cause mécanique : Et hi omnes motus regulares originem non habent ex causis mechanicis ; l’ordonnance admirablement belle du soleil, des planètes et des comètes, ne peut être expliquée que par le dessein et l’empire d’un Être intelligent et puissant : Elegantissima hœcce solis, planetarum et cometarum compages nonnisi consilio et dominio Eretis intelligentis et potentis oriri potuit. » C’est ainsi que parle la Science, j’entends la grande Science, celle qui ne se crève pas un œil pour ne rien voir au-delà des faits, des formules et des lois abstraites ; celle qui, au lieu de se confiner dans les mines obscures de la recherche spéciale et exclusive, s’élève de temps en temps pour respirer dans l’air pur et s’épanouir à la lumière d’un généreux spiritualisme. Quant à la science qui nie et blasphème les réalités invisibles parce qu’elle ne les a pas rencontrées sous le scalpel, au fond de la cornue ou bien au bout du télescope ; cette science-là est incomplète et fausse, et je ne puis mieux la comparer qu’à cette femme dont un ancien a dit assez plaisamment : « Elle ne sait pas qu’elle est aveugle, et elle dit que c’est la maison qui est obscure ». Pauvre science en effet, qui ne voit pas Dieu dans l’ouvrage de Ses mains, dans les cieux qui racontent Sa gloire, dans tout ce merveilleux ensemble de la création qui est Son palais et Son temple ! »
Léon Bloy, Exégèse des Lieux Communs
Et voilà le labarum des imbéciles. La science ! Avant le vingtième siècle, la médecine pour ne parler que de cette gueuse, n’avait aucun besoin de la science et daignait à peine s’en recommander. Depuis fort longtemps, elle croupissait dans les déjections de ses malades. Maintenant elle piaffe dans sa propre ordure. La putréfaction se plaignait de n’avoir pas son prophète. Alors Pasteur est venu, Pasteur au nom doux et mélibéen, et le Microbe, en retard de soixante siècles sur la création, est enfin sorti du néant. Quelle révolution ! À partir de lui, tout change. La recherche de la petite bête remplace l’ancien esprit des Croisades. On ne connaît plus que la science, et chaque matassin revendique son animalcule. Tous les sérums, toutes les pestes liquides, tous les écoulements des morts, tout ce qui se passait naguère au fond des sépulcres, est aujourd’hui restitué à la lumière, préconisé, mobilisé, injecté, avalé. La rage, la tuberculose et le choléra sont devenus des apéritifs ou des pousse-café. Le moujick de la bande vient de découvrir même un jus contre la vieillesse. Il ne tient qu’aux parents d’avantager leurs enfants de quarante ferments d’infection, dès le berceau, et de faire de leurs corps des vases de purulence. Ils sont à l’Institut Pasteur tout un lot de citoyens utiles exclusivement voués à la recherche des moyens de pourrir.
Matthieu Lavagna, Les travers de la zététique
« La méthode scientifique est la seule démarche dont nous disposons pour produire une connaissance objective, c’est-à-dire une connaissance qui reste vraie quelle que soit la culture, l’époque, l’humeur ou l’idéologie de l’individu. […] Les théories scientifiques constituent par conséquent le nec plus ultra de la connaissance objective. » Le comble est que cette affirmation est contradictoire en elle-même. En effet, « la méthode scientifique est la seule démarche dont nous disposons pour produire une connaissance objective » est une affirmation de type… philosophique ! Aucune méthode scientifique ne pourra jamais vérifier cette affirmation. Par conséquent, cette assertion est auto-réfutée. Elle implique logiquement sa propre fausseté. De plus, il existe beaucoup de domaines de connaissances qui sont intrinsèquement inaccessibles à la science : – Les vérités mathématiques et les lois de la logique ne peuvent pas être prouvées par les sciences expérimentales. Celles-ci les présupposent pour fonctionner. – Les vérités métaphysiques, comme l’impossibilité qu’un être soit cause de lui-même ou le fait que le néant n’ait pas de pouvoir causal, sont des vérités non démontrables par la science. – Les vérités éthiques sur la valeur de la vie humaine ne peuvent pas être prouvées par la science (la science ne pourra pas vous dire s’il était moralement bon ou mauvais de faire des expériences sur les Juifs dans les camps de concentration ; seule la philosophie morale peut le faire). – Les vérités esthétiques et la notion de « beauté » ne peuvent pas être vérifiées scientifiquement (la science ne pourra jamais vous dire si telle œuvre d’art est belle ou si un coucher de soleil est beau). – Enfin, la science elle-même présuppose certaines vérités pour pouvoir fonctionner, comme la réalité du monde extérieur, la constante application de lois de la physique, etc. Par conséquent, cette affirmation est indubitablement fausse. Nous ne pouvons pas restreindre nos connaissances objectives aux théories scientifiques.
Abel Bonnard, Éloge de l’ignorance
Nous en avons tous connu, de ces ignorants qu’on veut nous forcer à mépriser, hommes attachés à une terre ou à un outil, vieilles femmes consacrées aux soins du foyer, comme des prêtresses obscures. Souvent ils ne savaient ni lire ni écrire. Étaient-ils pour cela hésitants, perdus dans le vaste monde ? Au contraire, fermement établis à leur place, patriarches et magistrats dans leur famille, maîtres dans leur art, ils nous apparaissent parmi les personnages les plus imposants que nous ayons rencontrés. C’est qu’en vérité il est plus d’une manière de se rattacher à l’âme universelle. Ces ignorants de la science étaient des savants de la vie.
Otto Weininger, Des fins ultimes (Pages 217-218)
Le nombre, la statistique, l’analyse pondérale règnent en despotes. […] Malheur à celui qui oserait douter de la science qu’elles représentent, de cette science qui est leur raison de vivre ! Malheur à celui qui oserait toucher au droit de la science à utiliser les malades des hôpitaux pour faire des expériences sur les nouveaux vaccins : c’est un obscurantiste et un antisémite. […] Si l’on n’a pas encore proclamé officiellement que le plus infime résulta de la microchimie a plus d’importance pour l’humanité que le poème le plus grandiose, c’est peut-être simplement parce que cette science est une démocratie sans président détenant le pouvoir de parler en son nom. L’art, la religion, la philosophie sont ressentis comme superflus par le véritable homme de science ; si l’un de ces disciples de la science s’intéresse à eux, il est suspect aux yeux de des collègues : cela ne fait pas sérieux. En effet, le Moloch de la science-catalogue exige l’homme tout entier pour lui, et seul celui qui se sacrifie à lui est jugé digne du nom d’homme.
Norbert Roby, ancien professeur de mathématiques à l’université de Montpellier,
II existe un cosmopolitisme scientifique tout comme il existe un cosmopolitisme politique et un cosmopolitisme financier. Il se trouve que l’un comme l’autre ont, pour l’établissement de leurs centrales, fait élection de domicile sur le territoire des États-Unis, et le langage cosmopolite qu’ils ont choisi est la langue anglaise. C’est pour cette raison que sont groupés aux USA les principaux organismes procédant à l’archivage de toutes les publications scientifiques effectuées dans le monde. […] La carrière de tous les universitaires dans le monde est réglée de la même manière. L’accession d’un candidat aux grades de quelque importance est toujours subordonnée à la preuve d’une notoriété déjà acquise dans sa spécialité. L’examen de ce point est le critère essentiel de toute sélection universitaire. Cette preuve peut-être fournie par la participation active à des congrès ou colloques internationaux, par des invitations à séjourner dans des universités étrangères, à y enseigner, à y faire des exposés ou des recherches. Les attestations élogieuses en provenance de grands maitres étrangers sont des éléments d’appréciation extrêmement importants. Des références seulement nationales font, en comparaison, assez piètre figure. Mais ce sont les publications qui constituent habituellement l’essentiel d’un dossier. Les publications sont des articles, pouvant faire de trois ou quatre pages à quelquefois plus de deux cents, où l’auteur expose les résultats nouveaux et originaux qu’il a obtenus dans sa spécialité. Souvent ces travaux complètent ou développent des travaux antérieurement publiés par d’autres, de toutes nationalités. Ainsi se créent des écoles multinationales pouvant constituer au cours des ans de véritables clans, avec aussi leurs exclusives. Leur spécialisation extrême et leur langage réservé rendent difficile la connaissance exacte de leurs activités par d’autres. Ainsi les critères d’évaluation restent-ils soumis à la seule appréciation de leurs membres. […] Les articles sont filtrés et choisis par des comités de lecture généralement internationaux constitués de spécialistes universitaires. Mais comme les revues sont le plus souvent des entreprises privées, ces spécialistes sont choisis selon les critères et le bon vouloir de la maison d’édition. Leur compétence est toujours extrême. Par contre, leur impartialité n’est pas garantie, bien qu’il soit fort mal venu de la mettre en doute. Souvent, les mêmes spécialistes siègent dans plusieurs revues, ce qui offre des possibilités de barrages tous azimuts. C’est dans ce système qu’est obligé de s’engager, quel que soit son pays, celui qui veut faire une carrière universitaire. Bien que dépendant, en principe, du seul État, c’est sur l’acceptation et sur l’appréciation de ses œuvres par des conseils éditoriaux privés, le plus souvent étrangers, sur lesquels l’État lui-même n’a aucun droit de regard, que se décident les conditions de la carrière d’un universitaire français. En outre, le témoignage d’un universitaire étranger est toujours tenu pour probant, dès l’instant que quelques compères français affirment qu’il a les titres requis. Aucune instance nationale n’a les moyens de s’assurer que la compétence est incontestable. Les seuls experts possibles en la matière se limitent souvent aux parties concernées. Pour la délivrance des titres et diplômes tels que le doctorat, le pouvoir d’universitaires étrangers invités sur simple proposition de quelques universitaires français locaux en quête d’un jury est identique à celui d’un professeur français. Il existe donc de fait une caste internationale habilitée à la collation mondiale des diplômes. Il est en outre fréquent de voir de récents diplômés participer comme membres aux jurys du groupe dont ils sont issus. Ainsi se forment des équipes endogènes qui se développent par réaction en chaîne et qui, en raison du caractère ésotérique de leurs activités, restent soustraites à tout contrôle intellectuel autre que le leur. L’État est désarmé en présence de telles féodalités scientifiques. […] Il suffit souvent que quelqu’un ait réussi à se constituer un groupement de deux ou trois personnes étrangères, comme lui et pour la même raison en quête de relations, pour que sa réputation internationale soit établie. Le Français F saura, dans ses dossiers de candidature et ses rapports d’activité, mettre en relief les relations scientifiques qu’il entretient avec l’Américain A, le Brésilien B et le Canadien C. Mais en allant voir sur place ce qui se passe au Brésil par exemple, On s’apercevra que la réputation de B repose essentiellement sur l’affirmation qu’il travaille en relation avec le Français F. Chacun invitant l’autre à tour de rôle, chacun citant abondamment les autres dans ses publications et recueillant soigneusement, afin de s’en prévaloir dans son dossier, toutes les citations que les autres font abondamment de lui dans leurs œuvres, des réputations s’élaborent. Une rumeur soigneusement entretenue fait savoir au monde extérieur l’existence de ces relations. On y tiendra cela pour convaincant, car on n’a aucun moyen de procéder à une investigation véritable. […] On peut ainsi, pour la gloire inutile de deux ou trois personnes et parfois moins, au seul bénéfice de leur carrière professionnelle, faire venir du bout du monde des conférenciers pour une communication de quarante minutes, tous frais payés, y compris l’avion et l’hôtel, et qui n’auraient même pas eu droit chez eux à autant d’égards. Il est évident que, confronté à de telles pratiques, l’authentique savant honnête, souvent modeste par nature et respectueux en outre de l’argent des contribuables de son pays, fera très rapidement figure de petit esprit. […] Le problème de l’exclusion sur des critères éthiques et idéologiques me paraît particulièrement grave. Je ne crois pas qu’un jeune doctorant, si brillant fût-il, connu pour ses sympathies pour l’extrême droite, pourrait faire même une médiocre carrière dans l’enseignement supérieur. Déjà les signes extérieure d’une appartenance de droite sont suspects. […] Je crois en outre que des listes noires existent et circulent jusqu’aux États-Unis, qui interdiront à un exclu de publier quoi que ce soit. Ses manuscrits lui seront retournés après un an d’attente, on lui dira que le sujet est d’un intérêt trop limité, qu’il concerne seulement un trop faible nombre de lecteurs, que la motivation de ses recherches n’est pas apparente, que ses travaux ne s’insèrent pas dans les préoccupations du moment, ou plus simplement que le rapport du « referee » a été négatif, sans autre explication. Il n’y a aucun recours. Ainsi, par une conjuration cosmopolite irresponsable devant la nation, toute possibilité de carrière pour un national peut se trouver tuée à la source.
Francis Parker Yockey, Imperium (Pages 46-47)
La pensée scientifique est au sommet de sa puissance dans le domaine de la matière, qui possède l’extension, mais pas de direction. Les événements matériels peuvent être contrôlés, sont réversibles, produisent des résultats identiques dans des conditions identiques, sont récurrents, peuvent être classés, peuvent être appréhendés avec succès comme s’ils étaient soumis à une nécessité à priori, mécanique, en d’autres mots à la causalité. La pensée scientifique est impuissante dans le domaine de la vie, car ses événements sont incontrôlables, irréversibles, sans retour, uniques, ne peuvent pas être classés, ni soumis à un traitement rationnel, et ne sont possédés par aucune nécessité externe et mécanique. Chaque organisme est quelque chose de jamais vu auparavant, qui suit une nécessité intérieure, qui passe pour ne jamais réapparaitre. Chaque organisme est un ensemble de possibilités dans un certain cadre, et sa vie est le processus de réalisation de ces possibilités.
Adrien Arcand, Le malaise qui angoisse le monde actuel est-il voulu (Pages 55-56)
Le scientisme, forme grandiloquente du naturalisme, est la nouvelle religion que le gauchisme veut imposer au monde, depuis les libéraux avancés comme feu W.L. Mackenzie King jusqu’aux communistes comme Staline et Chou-En-Lai. Cette erreur grossière provient de la matérialisation de la Vérité, quand ce n’est pas sa totale omission. Car l’évidence, la démonstration que la science peut apporter n’est nullement la Vérité. L’évidence de la Nature et ses phénomènes est accessible même aux animaux : lumière, ténèbres, douleur, couleur, chaleur, froid, hauteur, distance, consistance, senteur, goût, foudre, vent, fumée, vapeur, vibrations, etc. Tout ce que l’homme peut faire, de plus que l’animal, c’est d’analyser et mesurer les phénomènes, de constater les lois qui les régissent ; mais ni la Nature ni la raison humaine ne peuvent expliquer l’origine, le début de ces lois, qui les a imaginées et imposées. Par contre, la Vérité, inaccessible à tout être dépourvu d’une âme, a sur l’évidence la même supériorité que l’Esprit sur la matière. La Vérité ne concerne que le monde spirituel et les fonctions de l’esprit humain, même lorsqu’il s’agit pour celui-ci d’apprécier des évidences. La Vérité s’identifie à Dieu comme l’évidence s’identifie au monde matériel. C’est pourquoi le matérialisme, qui nie Dieu, ne peut connaître et encore moins avoir la Vérité. Cela explique comment, en notre ère des plus prodigieux développements matériels, l’homme s’éloigne de la vision de Dieu dans la mesure qu’il s’extasie devant les découvertes humaines, il sombre dans la pénurie spirituelle et morale en proportion de la foi plus exclusive qu’il accorde aux déploiements et transformations de la matière, il erre dans la confusion et le désordre quand il s’imagine que sa science et ses réalisations sont le fondement de l’Ordre sur la terre. L’évidence scientifique ne peut apporter qu’une vague lueur, par le faible moyen de l’induction, des réalités spirituelles ; tandis que la Vérité, connue par la Révélation et acceptée par la Foi, éclaire d’une éblouissante lumière toutes les facultés de l’âme, lui apportant la connaissance de réalités plus saisissantes et plus vivantes que toutes celles du monde matériel, donnant même à ce dernier ses proportions et son sens réels. La physique moderne en est rendue à affirmer que la matière n’est pas autre chose qu’énergie vibratoire dans des modalités aux présentations variées ; et cette énergie vibratoire pluriforme et polymanifeste est essentiellement unitaire en même temps que de « composition » trinitaire, que ce soit dans les domaines atomique, électrique, magnétique, moléculaire, etc., dans le jeu des lois d’attraction, cohésion, gravitation, reproduction, etc. C’est à croire qu’il n’y aurait qu’une seule et unique loi régissant le monde, loi de « trinité en unité » qui se présente en des centaines, des milliers de variations et d’aspects différents. Serait-ce parce que l’Auteur de cette loi unique aux manifestations multiples y a gravé sa signature ? Pour répondre à cette question, je crois que la Vérité est plus compétente que l’évidence. « La Vérité est une, inchangeante, éternelle, universelle. C’est pourquoi elle est infaillible et reste l’unique source de certitude. Si elle ne s’appliquait qu’en un endroit, une circonstance particulière ou un temps déterminé, ce ne serait pas la Vérité. Dans le monde humain, doué d’esprit, la Vérité une et infaillible ne peut reposer qu’en un seul homme, chargé d’une autorité que lui confère l’infaillibilité, autorité que seul a pu transférer Celui qui a pu dire: « Je suis la Vérité ».
Abbé Léonard Dessailly, Le paradis terrestre et la race nègre devant la science (Pages 85-86)
Qu’on y prenne garde, notre siècle a son fétichisme, tout aussi réel, puéril et dégradant que le fétichisme des peuplades de l’Afrique ; ce fétichisme est celui non de la science, mais des apparences de la science. Qu’une phrase, qu’une page, qu’un méchant livre revête un apparat scientifique, c’est fini : les voilà lancés comme une expression de vérité dans le courant de l’opinion : gare à la Bible, gare à l’Église, gare aux exégètes. Abaissez votre drapeau, amenez votre pavillon, professeurs et écrivains catholiques, la science a parlé, ce qui veut dire les savants, c’est-à-dire le plus souvent l’illogisme, l’inconséquence, une demi-connaissance, l’esprit systématique, quelquefois même la haine qui fausse le jugement. N’importe ; parce que le savant a parlé, c’est la science, que la Bible se taise, que l’Église garde le silence, que les exégètes s’inclinent. Hélas ! Oui, trop se sont inclinés et s’inclinent tous les jours ; ils s’inclinent devant des puérilités, des niaiseries, de ridicules audaces, qu’ils n’ont pas le courage de regarder en face, brillants sauvages de l’Europe civilisée, épouvantés par le fétichisme de la critique scientifique.
Bibliographie
- Dr Marc Emily, La foi justifiée par la science
- Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, Dieu – La science – Les preuves
- Michael D. Aeschliman, La restauration de l’homme