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Inquisitions

Pierre Chaunu, Église, culture et société

La révolution française a fait plus de morts en un mois au nom de l’athéisme que l’Inquisition au nom de Dieu pendant tout le Moyen Age et dans toute l’Europe.

Bartolomé Bennassar, L’Inquisition espagnole

Si l’Inquisition espagnole avait été un tribunal comme les autres, je n’hésiterais pas à conclure, sans crainte de contradiction et au mépris des idées reçues, qu’elle leur fut supérieure. Plus efficace à n’en pas douter, mais aussi plus exacte, plus scrupuleuse. Une justice qui pratique un examen attentif des témoignages, qui accepte sans lésiner les récusations, par les accusés, des témoins suspects, une justice qui torture fort peu, une justice soucieuse d’éduquer, d’expliquer à l’accusé pourquoi il a erré, qui réprimande et qui conseille, dont les condamnations définitives ne frappent que les récidivistes.

Joseph Pérez, La légende noire de l’Espagne

C’est à Jaime Contreras et à Gustav Henningsen que nous devons les efforts les plus sérieux pour évaluer le nombre des victimes de l’Inquisition espagnole. Ces deux historiens estiment qu’entre 1540 et 1700 le Saint-Office a poursuivi 49 092 individus. En procédant à des extrapolations prudentes pour les époques antérieure et postérieure, ils calculent qu’au total 125 000 procès ont été intentés. C’est trois fois moins que ne le suggérait Llorente. Dans ces procès, les propos mal sonnants et les blasphèmes représenteraient 27 % du total ; on trouverait ensuite le « mahométisme » (24 %), les judaïsants (10 %), les luthériens (8 %) et, enfin, les superstitions diverses, dont la sorcellerie (8 %). En ce qui concerne les peines infligées, Contreras et Henningsen estiment que la peine de mort a été votée dans 3,5 % des cas, mais que 1,8 % seulement des condamnés auraient été effectivement exécutés ; les autres auraient été brûlés en effigie. En d’autres termes, entre 1540 et 1700, huit cent dix personnes auraient été exécutées. Nous savons que les condamnations à mort ont été très nombreuses avant 1500 et qu’il y en a eu encore quelques-unes après 1700. Il est donc raisonnable d’évaluer à moins de dix mille les condamnations à mort suivies d’exécution prononcées par l’Inquisition au cours de son histoire. On est loin des chiffres habituellement proposés.

Guy Bedouelle, Le Vif l’Express (n°3259)

Agostino Borromeo, un des meilleurs spécialistes, estime que, pour l’Inquisition espagnole, sur 44 674 inculpés, quelque 800 furent condamnés à mort.

Patrick Hentiet, Histoire de la papauté

Il ne fait aucun doute qu’au XIIIe siècle, comme encore par la suite, la justice inquisitoriale s’est montrée beaucoup moins expéditive que celle des cours civiles.

Plaque commémorative à Séville

En l’an du Seigneur 1481 a commencé en ce lieu le Saint Office de l’Inquisition contre les hérétiques judaïsants, pour l’exaltation de la foi. Par lui, depuis l’expulsion des juifs et des Sarrasins jusqu’en l’année 1524 plus de vingt mille hérétiques ont abjuré leurs criminelles erreurs, et plus de mille obstinés dans l’hérésie ont été livrés aux flammes, après avoir été jugés conformément au droit.

Bernard Gui, Manuel de l’inquisiteur

Parmi les difficultés et les incidents contraires, il doit rester calme, ne jamais céder à la colère et à l’indignation. Il doit être intrépide, braver le danger jusqu’à la mort ; mais, tout en ne reculant pas devant le péril, ne point le précipiter par une audace irréfléchie. Il doit être insensible aux prières et aux avances de ceux qui essaient de le gagner ; cependant, il ne doit pas endurcir son cœur au point de refuser des délais ou des adoucissements de peines, suivant les circonstances et les lieux… Dans les questions douteuses, il doit être circonspect, ne pas donner facilement créance à ce qui paraît probable et souvent n’est pas vrai ; car ce qui paraît improbable finit souvent par être la vérité. Il doit écouter, discuter et examiner avec tout son zèle, afin d’arriver patiemment à la lumière. Que l’amour de la vérité et la pitié, qui doivent toujours résider dans le cœur d ’un juge, brillent dans ses regards afin que ses décisions ne puissent jamais paraître dictées par la convoitise et la cruauté.

Henri-Dominique Lacordaire, Mémoire pour le rétablissement en France de l’ordre des Frères prêcheurs

L’inquisition est un progrès véritable comparée à tout ce qui avait eu lieu dans le passé. À la place d’un tribunal sans droit de grâce, assujetti à la lettre inexorable de la loi, on avait un tribunal flexible duquel on pouvait exiger le pardon par le repentir, et qui ne renvoya jamais au bras séculier que l’immense minorité des accusés. L’inquisition a sauvé des milliers d’hommes qui eussent péri par les tribunaux ordinaires ; les Templiers réclamèrent sa juridiction, sachant bien, disent les historiens, que s’ils obtenaient de tels juges, ils ne pourraient plus être condamnés à mort.

Ézéchiel XVIII, 23

Prendrai-je plaisir à la mort du méchant ? N’est-ce pas plutôt à ce qu’il se détourne de ses voies et qu’il vive ?

Maria Elvira Roca Barea, Imperiofobia y leyenda negra

Le fait de se constituer de manière très organisée, réglementée et stable sur le plan judiciaire pour traiter des dissidences religieuses, a évité les massacres que celles-ci ont provoqués du côté protestant. […] L’Inquisition a jugé 44.000 causes au total depuis 1562 jusqu’à 1700, avec au final 1.340 morts environ. Et voilà toute l’histoire. Calvin a envoyé au bûcher 500 personnes en vingt ans seulement, pour hérésie.

William Cobbett, Histoire de la Réforme protestante en Angleterre et en Irlande

La cruauté d’Élisabeth d’Angleterre, reine sanguinaire, a fait mourir plus de monde, en une année, que l’Inquisition pendant toute la durée de son existence.

Michel Feretti, L’Église et ses Inquisitions (Pages 46-47)

Avant de livrer l’accusé au juge séculier qui infligeait la question ou la torture, l’inquisiteur devait épuiser tous les autres moyens, surtout la persuasion, pour obtenir les aveux nécessaires, et ne recourir ou ne se résigner à celui-là que dans les cas où l’inculpé avait déjà contre lui des preuves sérieuses, capables de persuader à l’inquisiteur sa volonté obstinée de nier systématiquement.

Abbé Auguste Boulenger, Manuel apologétique

L’INQUISITION 1° Rappel des faits. a) Origine. — On donne le nom d’Inquisition aux tribunaux établis dans certains pays pour rechercher et réprimer l’hérésie. La croisade des Albigeois n’avait pas réussi à étouffer l’hérésie. De la nécessité de la combattre par d’autres moyens naquit l’Inquisition. Sans doute, les officialités diocésaines existaient déjà. Après le IIIème concile de Latran et le synode de Vérone, le concile de Narbonne, en 1227, le concile de Toulouse, en 1229, avaient ordonné aux évêques l’institution dans chaque paroisse, d’une commission inquisitoriale chargée de rechercher les hérétiques ; mais, pour les raisons que nous avons signalées, les officialités et les commissions n’atteignaient pas le but poursuivi. C’est alors que le Pape Grégoire IX institua, à partir de 1231, des tribunaux chargés spécialement, avec le concours du pouvoir civil, de rechercher et de frapper les hérétiques. Sans supprimer les tribunaux diocésains, le pape confia le rôle d’inquisiteurs aux Ordres mendiants, en particulier aux Dominicains et aux Franciscains. b) Procédure. — Lorsqu’un pays était suspecté d’hérésie, l’inquisiteur s’y rendait, assisté de ses auxiliaires. Après l’enquête préliminaire commençait la procédure. Trois traits lui donnaient une physionomie particulière : tout d’abord le secret rigoureux de l’information judiciaire qui laissait ignorer à l’accusé les témoins qui l’avaient dénoncé ; puis la défense de se faire assister par un avocat, enfin l’usage de la torture, si le prévenu ne faisait pas spontanément un aveu de son hérésie. Les sentences n’étaient pas toujours rendues sur-le-champ. Il arrivait, comme cela se passa assez fréquemment au Portugal, en Italie, et surtout en Espagne, qu’elles étaient prononcées au milieu du peuple assemblé et en grand apparat : c’est ce qu’on appelait l’autodafé. L’autodafé (mot espagnol qui signifie acte de foi), – ainsi dénommé parce que celui qui était chargé de lire les sentences, s’interrompait de temps en temps pour faire réciter par l’assistance des actes de foi, – était donc la lecture solennelle des sentences portées contre ceux que le tribunal de l’Inquisition avait eu à juger. S’ils étaient déclarés innocents, on les remettait en liberté ; s’ils étaient déclarés coupables, ils étaient mis en demeure d’abjurer aussitôt. Quant aux opiniâtres et aux relaps, c’est-à-dire ceux qui refusaient de rétracter leurs erreurs ou qui étaient convaincus de récidive, ils étaient frappés de pénalités diverses : pénitences canoniques, amendes, contributions à des œuvres pies, port sur les vêtements de petites croix, croisade pendant un temps déterminé, pèlerinage en Terre Sainte, confiscation des biens ; ou peines afflictives comme la flagellation, l’emprisonnement temporaire ou perpétuel, et, — la peine la plus grave, — la mort par le bûcher. Toutefois cette dernière peine n’était pas prononcée par le tribunal de l’Inquisition mais par les juges civils, autrement dit, par le bras séculier, auquel les juges ecclésiastiques remettaient en certains cas ceux qui étaient convaincus d’hérésie. […] 2° Accusation. Qu’il s’agisse de la croisade des Albigeois elle-même ou de l’Inquisition, nos adversaires attaquent l’Église sur le double terrain du principe et des faits. 3° Réponse. LE PRINCIPE. — Le principe sur lequel l’Église s’est appuyée pour établir l’Inquisition, n’est rien autre que la question du pouvoir coercitif. L’Église a-t-elle, oui ou non, le pouvoir, et par conséquent, le droit, d’infliger des peines, même corporelles, à ceux de ses enfants qui, loin de lui obéir, la battent en brèche et mettent son existence en péril? Toute la question est là. Or nous avons vu que le droit de l’Église est incontestable, qu’il découle naturellement du pouvoir que Jésus-Christ lui a confié d’enseigner sa doctrine et de veiller à sa conservation intégrale, et que ce droit, l’Église l’a toujours revendiqué, sinon exercé. Il n’est donc plus nécessaire de nous attarder sur ce point. LES FAITS. — Autre chose le principe, autre chose l’application du principe. Lorsque nous avons établi la légitimité du principe, rien ne nous force à estimer que l’Inquisition fut, de la part de l’Église, une institution heureuse, tant elle paraît contraire à son tempérament et à son mode ordinaire de gouvernement. L’Église a, du reste, longtemps hésité à entrer dans cette voie, et il semble bien que, pour en arriver à ces moyens extrêmes, il a fallu qu’elle se crût en état de légitime défense. Que, placée dans l’alternative, ou de périr, ou de défendre son existence par des procédés violents, elle ait été amenée à prendre ce dernier parti, et qu’alors certains inquisiteurs chargés d’appliquer sa législation se soient rendus coupables d’abus, d’irrégularités et d’excès, c’est ce dont tout apologiste de bonne foi est bien obligé de convenir avec ses adversaires. Cependant il ne faut rien exagérer, et, qu’il s’agisse des abus ou de l’institution elle-même, il convient de les apprécier avec un esprit impartial. a) Les abus. Assurément, l’Inquisition a été une institution humaine où les intérêts supérieurs de l’Église ont été parfois sacrifiés aux passions, aux haines et aux intérêts des juges. La peine de la confiscation, en excitant les convoitises, a pu déterminer des jugements iniques, que des haines personnelles ont pu dicter des dénonciations, peut-être même des condamnations. À cela nous pouvons répondre qu’il en est ainsi devant toutes les juridictions du monde. Les inquisiteurs ont dû exercer leurs fonctions dans des circonstances difficiles, sous la pression des événements et de l’opinion des foules soulevées contre l’hérésie et attendant avec impatience un verdict impitoyable condamnant les coupables. En outre, certains juges avaient passé une partie de leur vie à discuter avec l’hérésie et à la combattre ; d’autres, tels que Robert le Bougre, inquisiteur de France, et Reynier Sacchoni, inquisiteur de Lombardie, avaient été eux-mêmes hérétiques ; une fois convertis, ils avaient poursuivi leurs anciens coreligionnaires avec un zèle de néophytes. Ces considérations expliquent déjà, sinon excusent, beaucoup d’abus. Mais il est bon d’ajouter que beaucoup d’autres juges, remplis de zèle pour la gloire de Dieu et en même temps de pitié pour les faiblesses humaines, tout en détestant l’hérésie, étaient pleins de mansuétude pour les personnes. Ils ne prononçaient une sentence de condamnation que lorsque la culpabilité n’offrait aucun doute, tant ils craignaient de condamner un innocent. Ils n’avaient pas de plus grande joie que celle de ramener le coupable à l’orthodoxie et de l’arracher au bras séculier ; aussi usaient-ils de préférence de pénitences canoniques et de pénalités temporaires pour ramener le coupable dans la voie du bien. b) L’institution. — En dehors des abus qui ont pu être commis et qui sont imputables aux inquisiteurs, et non à l’Église qui les a désavoués, l’institution elle-même a été l’objet des plus acerbes critiques. Les particularités de sa procédure dont nous avons relevé plus haut les trois traits caractéristiques, les pénalités qu’elle infligeait et, par-dessus tout, la mort par le bûcher, ont soulevé les plus violentes diatribes contre l’Église. Il ne rentre pas dans notre dessein de défendre ce qui ne nous paraît pas défendable. Rien ne nous oblige, dirons-nous avec Mgr d’Hulst, à tout justifier dans l’histoire de cette institution : par exemple, la procédure secrète, l’instruction poursuivie en dehors du prévenu, l’absence de débats contradictoires : ce sont des formes juridiques arriérées qui répondent mal à un sentiment d’équité aujourd’hui universel et qui est lui-même un fruit lentement mûri sur la tige de la civilisation chrétienne. Toutefois, si rien ne nous oblige à tout justifier, rien ne nous empêche non plus d’expliquer ce qui est explicable. L’on reproche d’abord à l’Inquisition de ne pas avoir livré les noms des dénonciateurs et des témoins à charge, et de ne pas les avoir confrontés avec l’accusé. Or « cette coutume, dit M. de Cauzons, n’avait pas été imaginée pour entraver la défense des prévenus ; elle était née des circonstances spéciales où l’Inquisition s’était fondée. Les témoins, les dénonciateurs des hérétiques avaient eu à souffrir de leurs dépositions devant les juges ; beaucoup avaient disparu, poignardés ou jetés dans les ravins des montagnes par les parents, les amis, les coreligionnaires des accusés. Ce fut ce danger de représailles sanglantes qui fit imposer la loi dont nous nous occupons. Sans elle, ni dénonciateurs ni témoins n’eussent voulu risquer leur vie et déposer à ce prix devant le tribunal. » La règle de taire les noms des témoins n’était du reste pas absolue, et l’inquisiteur les communiquait quand le danger n’existait pas ou avait disparu ; il les communiquait toujours aux notaires, aux assesseurs, à tous les auxiliaires qui avaient le droit et le devoir de contrôler ses actes. Ajoutons que des peines très graves frappaient les faux témoins. On a reproché en second lieu à la procédure inquisitoriale l’interdiction aux accusés de se faire assister par un avocat. C’était là sans nul doute une atteinte grave au droit sacré de la défense. On le comprit du reste peu à peu, et, sinon en droit, du moins en fait, les avocats purent, par la suite, paraître à côté des accusés. Mais que penser de la torture à laquelle la procédure inquisitoriale faisait appel pour arracher des aveux aux accusés ? Que penser surtout de la peine de mort par le bûcher ? La réponse est simple. L’Inquisition fut une institution de son temps. Elle se conforma donc aux idées et aux usages de son temps. La torture et la mort par le bûcher, qui révoltent tant notre sensibilité, ce n’est pas l’Église qui les a inventées, elle les a trouvées en usage dans les tribunaux de l’époque. Si l’on juge, et non sans raison, que ces pénalités étaient excessives, il convient de ne pas perdre de vue que le code pénal du moyen âge était en général autrement rigoureux que le nôtre. Nous n’avons qu’à considérer les atrocités de la législation criminelle au moyen âge, pour voir combien les hommes d’alors manquaient du sentiment de la pitié. Rouer, jeter dans un chaudron d’eau bouillante, brûler vif, enterrer vif, écorcher vif, écarteler, tels étaient les procédés ordinaires par lesquels le criminaliste de ce temps-là s’efforçait d’empêcher le retour des crimes, en effrayant par d’épouvantables exemples, des populations assez dures à émouvoir. À la décharge de l’Inquisition, il faut dire qu’elle n’employa la torture que dans des cas tout à fait exceptionnels, et que la peine du bûcher fut, elle aussi, relativement rare. Et si par ailleurs l’on compare le nombre des victimes faites par l’Allemagne luthérienne, et en Angleterre, par la seule reine Elisabeth, il apparaît que l’Inquisition catholique a été bien moins cruelle que l’intolérance protestante. Mais, dit-on encore, les tribunaux de l’Inquisition étaient comme une menace perpétuelle qui supprimait toute liberté de penser. Cette accusation n’est pas justifiée. Lorsqu’elle fut organisée dans la première moitié du XIIIème siècle, l’Inquisition était uniquement dirigée contre l’hérésie albigeoise. Elle s’étendit plus tard, il est vrai, à d’autres hérésies comme celle des Vaudois, mais elle ne visait jamais que les hérétiques. Dès lors les païens et les musulmans échappaient à sa juridiction ; et si, plus tard, en Espagne, par exemple, elle prononça contre eux des sentences, ce fut par une contradiction avec ses principes, que lui imposa la politique des princes, plutôt que le souci de l’orthodoxie. Les Juifs ont bénéficié d’une plus large tolérance encore. M. Salomon Reinach l’a parfaitement démontré dans une conférence faite à la Société des Études juives, le 1er mars 1900, et publiée dans la Revue des Études juives de cette même année. Il est cependant deux cas où l’Inquisition a eu à s’occuper du judaïsme. En 1239. Grégoire IX lui ordonna de saisir partout les exemplaires du Talmud et de les brûler. Tandis qu’on brûlait les chrétiens hérétiques, on se mit à brûler avec non moins de zèle les livres juifs. En 1248, il y eut deux exécutions de ce genre à Paris. En 1267, Clément IV prescrit à l’archevêque de Tarragone de se faire livrer tous les Talmuds. En 1319, à Toulouse, Bernard Gui en réunit deux charretées, les fait traîner à travers les rues de la ville et brûler solennellement. Ainsi, au témoignage de Salomon Keinach, ce sont les livres, et non les fidèles du judaïsme, qui ont eu à subir les rigueurs de l’inquisition. Il est un second cas où l’Inquisition eut à s’occuper des Juifs. Elle voulut préserver de leur lente infiltration la pureté du christianisme et, pour cela, elle poursuivit les faux convertie qui n’adoptaient la forme extérieure du christianisme que pour mieux dissimuler leur origine et leur qualité. L’Église, dit fort bien M. Reinach, ne défendait pas aux Juifs d’être juifs ; mais elle interdisait aux chrétiens de judaïser et aux Juifs de les pousser dans cette voie. Ce fut l’Inquisition d’Espagne qui au XVème et au XVIème siècle, organisa les persécutions antisémites : mais ce fut pour des raisons politiques, sous la pression des souverains, plutôt que pour des raisons religieuses et sous l’impulsion du catholicisme. En un mot, l’Inquisition religieuse du moyen âge a respecté les Juifs quand eux-mêmes respectaient les chrétiens ; l’Inquisition politique de la Renaissance les a poursuivis et durement condamnés. Conclusion. — Nous pouvons donc conclure : – 1. Que l’Église a longtemps répugné aux peines temporelles ; – 2. qu’elle a été amenée à des mesures de rigueur extrême par la force des choses et par la nécessité de protéger son existence ; – 3. que les abus qui se sont commis, et dont nos adversaires ont souvent exagéré le nombre, sont imputables aux inquisiteurs et non à la papauté qui a toujours protesté contre une sévérité excessive, et flétri les cruautés qui lui ont été signalées ; – 4. que l’Inquisition, en sauvegardant l’unité religieuse par la répression de l’hérésie, empêcha bien des guerres civiles et de prodigieuses effusions de sang. La preuve en est bien qu’en Espagne où le protestantisme fut ainsi étouffé, les victimes de l’Inquisition furent beaucoup moins nombreuses que celles des guerres de religion, en France et en Allemagne ; – 5. enfin, que l’Inquisition n’a jamais été, entre les mains de l’Église, qu’une arme de cil-constance, à laquelle depuis longtemps elle ne songe plus à recourir.

Henry Kamen, The Spanish Inquisition : A Historical Revision

Si l’on prend en compte tous les tribunaux maintenus jusqu’en 1530, il est peu probable que plus de 2000 personnes aient été exécutées pour hérésie par l’Inquisition.

Henry Charles Lea, Histoire de l’Inquisition au Moyen Age

La croyance populaire selon laquelle la chambre de torture inquisitoriale était le théâtre d’un acharnement particulier à extorquer des aveux est une erreur imputable aux écrivains à sensation qui ont exploité la crédulité publique.

Jean Sévillia, Historiquement correct

Rappelons la chronologie. Le catharisme, doté d’une organisation vers 1160, atteint son apogée autour de 1200 ; la croisade contre les albigeois débute en 1209 ; Montségur tombe en 1244. Dès 1213, Innocent III a affirmé la nécessité de traquer l’hérésie non sur la base de rumeurs ou de préjugés, mais en procédant à une enquête : en latin, inquisitio. En 1215, le concile de Latran confie cette tâche aux évêques. En 1229 (en pleine croisade contre les albigeois), le concile de Toulouse précise le droit d’inquisition : nul ne doit être condamné pour hérésie par la justice civile sans un jugement ecclésiastique préalable. Pour l’Église, le but premier reste la conversion des égarés. En 1231, Grégoire IX publie la constitution Excommunicamus, acte fondateur de l’Inquisition. Le rôle des évêques est maintenu, mais la lutte contre l’hérésie est officiellement déléguée à ceux qui en ont l’expérience : les ordres mendiants. Essentiellement les Dominicains (leur fondateur, Dominique de Guzman, est mort depuis dix ans) et les Franciscains. Ce n’est pas seulement le Midi qui est concerné : dès 1240, l’Inquisition se répand dans toute l’Europe, sauf l’Angleterre. L’iconographie utilisée dans tous les manuels d’histoire amplifie la légende noire de l’Inquisition, lancée par les encyclopédistes au XVIIIe siècle. Les tableaux de Jean-Paul Laurens – peintre qui eut son heure de gloire aux beaux jours de la IIIe République – ne montrent que cachots ténébreux et victimes pantelantes affaissées aux pieds de moines sadiques. En 2001, une revue présente le « Livre noir de l’Inquisition », accompagné de ce sous-titre : « Chasse aux sorcières et aux cathares. Portrait d’un fanatique : Torquemada. La torture et l’aveu. » Sur les dix-sept illustrations du dossier, sept représentent un bûcher ou une scène de torture. Par un étrange raccourci, l’ensemble se clôt sur une allusion à l’action de l’armée française pendant la guerre d’Algérie35 . Parce qu’elle est totalement antinomique, du moins en matière religieuse, avec l’esprit contemporain, non seulement l’Inquisition est aujourd’hui inintelligible, mais elle prête de plus le flanc à tous les amalgames. En réalité, le même mot recouvre des réalités extrêmement diverses, dont la durée s’étale sur six siècles. Il n’y eut pas une Inquisition mais trois, l’Inquisition médiévale, l’Inquisition espagnole et l’Inquisition romaine. Du strict point de vue historique, les confondre n’a pas de sens. Juridiction indépendante, parallèle à la justice civile, l’Inquisition médiévale est une institution d’Église. Ses agents ne dépendent que du pape : les évêques doivent seulement leur faciliter la tâche. La procédure qu’ils ont à appliquer n’a pas été définie par la constitution Excommunicamus. C’est empiriquement, et avec de grandes disparités selon les régions, que des règles se sont fixées. Désignés parmi les prêtres expérimentés, les inquisiteurs doivent avoir une solide formation théologique et posséder les dispositions psychologiques adéquates. Il existe de nombreux cas d’inquisiteurs qui ont été punis ou révoqués parce qu’ils ont failli à leur responsabilité. L’exemple le plus célèbre est celui de Robert Le Bougre, qui officie dans le nord de la France : en 1233, ce dominicain prononce des sentences si sévères qu’elles amènent trois évêques à protester auprès du pape. Suspendu, le fautif retrouve ses pouvoirs six ans plus tard, mais recommence à appliquer une méthode particulièrement brutale ; en 1241, il est démis de ses fonctions et condamné à la prison perpétuelle. La mission de l’inquisiteur est ponctuelle. Arrivé dans une localité qui lui a été désignée, il commence par une prédication générale, exposant la doctrine de l’Église avant d’énumérer les propositions hérétiques. L’inquisiteur publie ensuite deux édits. Le premier, l’édit de foi, oblige les fidèles, sous peine d’excommunication, à dénoncer les hérétiques et leurs complices. C’est la rupture matérielle avec les lois de l’Église qui est coupable : si l’erreur ne s’exprime pas extérieurement, il n’y a pas matière à procès. Le second, l’édit de grâce, accorde un délai de quinze à trente jours aux hérétiques pour se rétracter afin d’être pardonnés. Ce délai expiré, l’hérétique présumé est justiciable du tribunal inquisitorial. C’est ici que la réalité historique bouscule les clichés. L’image de l’Inquisition est si négative que tout un chacun s’imagine qu’elle constitue le règne de l’arbitraire. C’est exactement l’inverse : l’Inquisition est une justice méthodique, formaliste et paperassière, souvent beaucoup plus tempérée que la justice civile. Détenu en prison préventive ou restant libre, l’accusé a le droit de produire des témoins à décharge, de récuser ses juges et même, en cas d’appel, de récuser l’inquisiteur lui-même. Au cours de son procès, il bénéficie d’un défenseur. Le premier interrogatoire a lieu en présence de prud’hommes, jury local constitué de clercs et de laïcs dont l’avis est entendu avant la sentence. Afin d’éviter des représailles, le nom des dénonciateurs est tenu secret, mais l’inquisiteur doit les communiquer aux assesseurs du procès qui ont à contrôler la véracité des accusations. Les accusés ont le droit de fournir préalablement le nom de ceux qui auraient un motif de leur nuire, ce qui est une manière de récuser leur déposition. En cas de faux témoignage, la sanction prévue équivaut à la peine encourue par l’accusé. Certains inquisiteurs préfèrent révéler l’identité des accusateurs, et procéder à une confrontation contradictoire. Si l’accusé maintient ses dénégations, il subit un interrogatoire complet dont le but est de recueillir ses aveux. En 1235, le concile régional de Narbonne demande que la condamnation soit portée exclusivement après un aveu formel, ou au vu de preuves irréfutables. Mieux vaut, estime l’assemblée, relâcher un coupable que condamner un innocent. Pour obtenir cet aveu, la contrainte peut être utilisée : soit par la prolongation de l’emprisonnement (carcer durus), soit par la privation de nourriture, soit enfin par la torture. Longtemps l’Église y a été hostile. En 886, le pape Nicolas I er déclarait que ce moyen « n’était admis ni par les lois humaines ni par les lois divines, car l’aveu doit être spontané ». Au XIIe siècle, le décret de Gratien, une compilation de droit canonique, reprend cette condamnation. Mais au XIIIe siècle, le développement du droit romain provoque le rétablissement de la torture dans la justice civile. En 1252, Innocent IV autorise de même son usage par les tribunaux ecclésiastiques, à des conditions précises : la victime ne doit risquer ni la mutilation ni la mort ; l’évêque du lieu doit avoir donné son accord ; et les aveux exprimés doivent être renouvelés librement pour être valables. À l’issue de la procédure, et après consultation du jury, la sentence est prononcée au cours d’une assemblée publique appelée sermo generalis. Cette cérémonie solennelle réunit l’évêque, le clergé, les autorités civiles, les parents et amis du condamné. Après célébration de la messe, un sermon est prononcé. Les acquittés sont libérés, puis on annonce les peines infligées aux coupables. En histoire, le péché majeur est l’anachronisme. Si l’on juge l’Inquisition d’après les critères intellectuels et moraux qui ont cours au XXIe siècle, et spécialement d’après la liberté d’opinion, il est évident que ce système est révoltant. Mais au Moyen Âge, il n’a révolté personne. Il ne faut pas oublier le point de départ de l’affaire : la réprobation suscitée par les hérétiques, l’indignation inspirée par leurs pratiques et leur révolte contre l’Église. Si surprenant que cela soit, les hommes du XIIIe siècle ont vécu l’Inquisition comme une délivrance. La foi médiévale n’est pas une croyance individuelle : la société forme une communauté organique où tout se pense en termes collectifs. Renier la foi, la trahir ou l’altérer constituent donc des fautes ou des crimes dont le coupable doit répondre devant la société. Conforme à l’interdépendance du temporel et du spirituel qui caractérise l’époque, l’Inquisition représente, explique Régine Pernoud, « la réaction de défense d’une société à qui la foi paraît aussi importante que de nos jours la santé physique36 ». Aux yeux des fidèles, l’Église exerce légitimement son pouvoir de juridiction sur les âmes. Pour le comprendre, osons une analogie : au Moyen Âge, l’adhésion remportée par la répression de l’hérésie peut être comparée au consensus politique et moral qui, de nos jours, condamne le nazisme. Au demeurant, du point de vue de la méthode judiciaire, l’Inquisition a représenté un progrès. Là où l’hérésie déclenchait des réactions incontrôlées – émeutes populaires ou justice expéditive –, l’institution ecclésiastique a introduit une procédure fondée sur l’enquête, sur le contrôle de la véracité des faits, sur la recherche de preuves et d’aveux, en s’appuyant sur des juges qui résistent aux passions de l’opinion. C’est à l’Inquisition qu’on doit l’institution du jury grâce auquel la sentence relève de la mise en délibéré et non de l’arbitraire du juge. La torture ? Toutes les justices de l’époque y recourent. Mais le manuel d’inquisition de Nicolas Eymerich la réserve aux cas extrêmes et met en doute son utilité : « La question est trompeuse et inefficace. » Henri-Charles Lea, un historien américain du XIXe siècle, très hostile à l’Inquisition, livre cette observation : « Il est digne de remarquer que dans les fragments de procédure inquisitoriale qui nous sont parvenus, les allusions à la torture sont rares37 . » Le bûcher ? Emmanuel Le Roy Ladurie note que l’Inquisition en use fort peu. Là encore, le mythe ne résiste pas à l’examen. En premier lieu, les aveux spontanés ou les condamnations légères exposent à des peines purement religieuses : réciter des prières, assister à certains offices, jeûner, effectuer des dons aux églises, se rendre en pèlerinage dans un sanctuaire voisin ou, dans les cas graves, à Rome, à Saint-Jacques-de-Compostelle ou à Jérusalem. Il peut être imposé de porter un signe distinctif sur les vêtements (une croix), humiliation souvent remplacée, dès le XIIIe siècle, par une amende. Peine plus grave, la prison (l’emmurement). Le mot est à l’origine d’une légende : jamais les inquisiteurs n’ont fait emmurer vivant qui que ce soit ; un emmuré, c’est un prisonnier. Il existe le mur étroit (la prison proprement dite) et le mur large (statut comparable à notre mise en résidence surveillée). En cas de deuil familial, de maladie, pendant les périodes de fêtes religieuses, les prisonniers obtiennent des permissions qu’ils passent chez eux. « Le pouvoir d’atténuer les sentences était fréquemment exercé », souligne Jean Guiraud38 . Les condamnations capitales sont rares. Les victimes, dans ce cas, sont livrées au bras séculier – la justice laïque – qui pratique le bûcher. Ce supplice entraîne la mort par asphyxie. Mort atroce, mais la mort par pendaison ou décapitation, qui s’est pratiquée en Europe jusqu’au XXe siècle, ou la mort par injection qui se pratique aux États-Unis sont-elles plus douces ? La recherche moderne ne cesse de réviser le nombre de victimes à la baisse. À Albi, ville de 8 000 habitants, de 1286 à 1329, sur une population cathare estimée à 250 croyants, 58 personnes seulement subissent des peines afflictives. De 1308 à 1323, l’inquisiteur Bernard Gui prononce 930 sentences : 139 sont des acquittements ; près de 286 imposent des pénitences religieuses (impositions de croix, pèlerinages ou service militaire en Terre sainte) ; 307 sentences condamnent à la prison ; 156 sentences se partagent entre des peines diverses (emprisonnements théoriques ou remises théoriques contre des défunts, exhumations, expositions au pilori, exil, destructions de maisons). Quant aux condamnations à mort, leur nombre s’élève à 42, soit une moyenne de trois par an sur quinze ans, à une période où l’Inquisition est particulièrement active. « L’Inquisition languedocienne, précise Michel Roquebert, brûlera infiniment moins de gens en un siècle que Simon de Montfort et ses croisés entre juillet 1210 et mai 1211 39 . » Au sens où l’entend le XXIe siècle, l’Inquisition est intolérante. Mais au Moyen Âge, ce qui n’est pas toléré, c’est l’hérésie ou l’apostasie de la foi catholique : les fidèles des autres religions ne sont pas justiciables de l’Inquisition. En 1190, Clément III a déclaré prendre les juifs sous sa protection, défendant à tout chrétien de baptiser un juif contre son gré, de gêner les célébrations judaïques ou d’attenter au respect dû aux cimetières juifs ; ceux qui violeraient ces prescriptions, précisait le pape, tomberaient sous le coup de l’excommunication. En 1244, treize ans après la création de l’Inquisition, Grégoire IX insère cet acte pontifical dans le livre V de ses Décrétales, ce qui lui redonne force de loi. La situation des juifs à l’époque médiévale a varié dans l’espace et le temps. Le sujet ne peut donc être abordé avec des vues simplificatrices, ou en projetant dans le passé des phénomènes contemporains. Le cas des juifs convertis au christianisme, revenus au judaïsme et poursuivis comme renégats choque la conscience moderne. S’il concerne essentiellement l’Inquisition espagnole, il y eut de rares cas dans la France médiévale, mais il s’agit d’un problème religieux et non d’une question raciale. Historiens du judaïsme, Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias le constatent : « On peut certes parler d’antijudaïsme. Certainement pas d’antisémitisme. L’antijudaïsme ne vise pas à éliminer les Juifs comme race. Même la conversion théologique des juifs espérée par les chrétiens n’est pas une conversion forcée40 . » En 1170, à Saint-Gilles, un Juif est administrateur du comte de Toulouse ; en 1173, un autre l’est du vicomte de Carcassonne. Au moment où l’Inquisition poursuit l’hérésie, des Juifs sont établis à Toulouse, Carcassonne, Narbonne, Agde, Béziers, Montpellier, Lunel et Beaucaire. Entretenant écoles rabbiniques et synagogues, ces communautés possèdent des biens qui sont placés sous la garantie légale de la société civile et de l’Église. À une époque où les seuls prêteurs d’argent sont juifs ou lombards, la politique des Capétiens dans ce domaine – les phases de détente alternant avec les moments où les usuriers sont expulsés du royaume – a une cause sociale : pour éviter que les endettés ne se livrent à des actes de violence sur les prêteurs à gages, le roi décrète un moratoire des dettes et procède à l’expulsion des usuriers (qui d’ailleurs reviennent peu après). En 1268, Louis IX expulse du royaume les Lombards et les Juifs. Ce qui est visé, insiste Jacques Le Goff, « c’est l’usure, non le marchand, ni l’étranger, ni même le Juif. Il n’y a rien de racial dans l’attitude et les idées de Saint Louis41

Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Age (p.104)

Sous bien des rapports, l’inquisition fut la réaction de défense d’une société pour laquelle, à tort ou à raison, la préservation de la foi paraissait aussi importante que de nos jours celle de la santé. On touche ici du doigt ce qui fait la différence d’une époque à l’autre, c’est-à-dire des différence de critères, d’échelle de valeur. Et il est élémentaire en histoire de commencer par en tenir compte, voire de les respecter, faute de quoi l’historien se transforme en juge.

Éric Picard, L’homme nouveau (HS n°4)

La légende noire de l’Inquisition s’écrit lorsqu’elle se retrouve entre les mains du pouvoir laïc et politique qui, contrairement à l’Église, se montre impitoyable. L’affaire des Templiers, en 1307, illustre la dérive politique de l’Inquisition. Philippe le Bel souhaite éliminer ces religieux capables de s’opposer à son autorité. Ils sont condamnés à la prison à vie, sauf 56 chevaliers jugés relaps et voués au bûcher. De même le procès de Jeanne d’Arc, en 1430, illustre la volonté anglaise de proclamer l’illégitimité du roi de France, Charles VII, conseillé par « une hérétique notoire ».

Joseph de Maistre, Lettres à un gentilhomme russe sur l’Inquisition espagnole

Parmi les innombrables erreurs que le XVIIIe siècle a propagées et enracinées dans les esprits, avec un déplorable succès, aucune, je vous l’avoue, ne m’a jamais surpris autant que celle qui a supposé, soutenu et fait croire enfin à l’ignorante multitude que des prêtres pouvaient condamner un homme à mort. Il est permis d’ignorer la religion de Fo, de Bouddha, de Somonocondom ; mais quel Européen a droit d’ignorer le christianisme universel ?

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique (IIa, IIae Question 11 Article 3)

En ce qui concerne les hérétiques, il y a deux choses à considérer, une de leur côté, une autre du côté de l’Église. De leur côté il y a péché. Celui par lequel ils ont mérité non seulement d’être séparés de l’Église par l’excommunication, mais aussi d’être retranchés du monde par la mort. En effet, il est beaucoup plus grave de corrompre la foi qui assure la vie de l’âme que de falsifier la monnaie qui sert à la vie temporelle. Par conséquent, si les faux monnayeurs ou autres malfaiteurs sont immédiatement mis à mort en bonne justice par les princes séculiers, bien davantage les hérétiques, aussitôt qu’ils sont convaincus d’hérésie, peuvent-ils être non seulement excommuniés mais très justement mis à mort. Du côté de l’Église, au contraire, il y a une miséricorde en vue de la conversion des égarés. C’est pourquoi elle ne condamne pas tout de suite, mais « après un premier et un second avertissement » comme l’enseigne l’Apôtre Paul. Après cela, en revanche, s’il se trouve que l’hérétique s’obstine encore, l’Église n’espérant plus qu’il se convertisse pourvoit au salut des autres en le séparant d’elle par une sentence d’excommunication ; et ultérieurement elle l’abandonne au jugement séculier pour qu’il soit retranché du monde par la mort.

Concile de Vienne

Le Siège apostolique a reçu de nombreuses plaintes disant que des inquisiteurs, envoyés par lui pour supprimer l’hérésie, avaient dépassé les limites du pouvoir qui leur avait été donné. Nous décrétons donc, pour la gloire de Dieu et la propagation de la foi que cette œuvre doit être menée conjointement par les évêques locaux et par les inquisiteurs agréés par le Siège apostolique. Nous décrétons que l’évêque diocésain et l’inquisiteur peuvent agir indépendamment d’un de l’autre. Mais l’évêque sans l’inquisiteur ou l’inquisiteur sans l’évêque ne peuvent emprisonner, soumettre à la torture ou porter une condamnation, à moins qu’ils ne puissent se joindre en moins de huit jours. Nous décrétons également que dans les prisons où seront mis les hérétiques, il y ait deux gardes principaux, discrets, diligents et dignes de foi, l’un agréé et appointé par l’évêque, l’autre par l’inquisiteur. Chaque cellule de la prison aura deux clefs différentes, une gardée par chacun des gardes. Les gardes avant d’assurer leur service devront, en présence de l’évêque et de l’inquisiteur, prêter serment sur les saints évangiles en les touchant, qu’ils mettront toute leur diligence et leur attention dans leur devoir de garder ceux qui seront placés sous leur surveillance. Un garde ne dira rien en secret à un prisonnier que l’autre garde ne puisse entendre. Nous ordonnons aux évêques et aux inquisiteurs, en vertu de la sainte obéissance au risque de l’éternelle damnation, d’agir promptement et discrètement contre ceux qui sont suspectés d’hérésie et de ne pas imputer de façon maligne un crime si grave à des innocents.

Père Bernard Peyrous, Conférence (26 octobre 1986)

Pour le cas de l’Inquisition de Toulouse, le nombre des cas de tortures est absolument minime. Je ne sais plus si c’est un ou deux sur six milles. Alors il peut y avoir des dissimulations. Ça peut arriver. Et pour prendre le cas de l’Inquisition espagnole, dans le cas de l’Inquisition de Tolède, nous connaissons trois cents procès traités à Tolède avant 1500. Sur les trois cents procès il n’y a pas plus de cinq à six cas de tortures sûres. Et pour ce qui est du cas de Valence, l’Inquisition de Valence, entre 1480 et 1530, elle a traité plus de deux mille dossiers, il n’y a pas douze cas de tortures sûres. Ce n’est rien du tout par rapport aux tribunaux civils de l’époque. C’est toujours trop ! n’est-ce pas, encore une fois. Mais par rapport aux tribunaux civils de l’époque, il n’y a aucune comparaison. Je vous garantis que quand en France l’Inquisition a disparu, et a été remplacée en fait par la répression faite par les tribunaux royaux, les rares Cathares qui restaient ont regretté l’Inquisition !

Vittorio Messori, La Vérité a un nom et un visage

En l’espace de quelques mois en 1793, la terreur jacobine qui avait « purifié » la cathédrale Notre-Dame de Paris de la « superstition chrétienne » fit plus de victimes en France que les trois Inquisitions catholiques réunies.

Lionel Lindsay, Catéchisme de controverse (Pages 75-77)

Retenez bien les conclusions suivantes qui découlent des faits ; elle vous serviront à répondre à ceux qui ont toujours à la bouche les grands mots d’Inquisition et autres et qui ne savent même pas ce qu’ils signifient. Pour ce qui concerne I’Inquisition, je dirai : 1° que ce tribunal, tel qu’établi par les Papes du treizième siècle contre les Albigeois et autres hérétiques de cette espèce, était un immense bienfait pour la société, puisqu’il la protégeait contre des sectaires turbulents, séditieux et professant des doctrines très dangereuses. 2° que l’Inquisition Romaine fut toujours, relativement aux usages de l’époque, d’une grande douceur et ne condamna jamais les hérétiques à la peine capitale. 3° qu’elle fut établie dans les divers états de l’Europe à la demande des souverains qui la considéraient comme indispensable au bien-être matériel et moral de leurs sujets et comme une protection contre les efforts de l’hérésie. 4° que l’Inquisition espagnole, fondée à la sollicitation de Ferdinand et d’Isabelle, eut un caractère éminemment politique, puisque les inquisiteurs étaient nommés, dirigés, révoqués par le roi et non par l’autorité ecclésiastique. 5° que les rigueurs de ce tribunal d’Espagne, bien que réelles dans plusieurs cas, ont été considérablement exagérées par la mauvaise foi de certains écrivains impies, qu’il procédait avec prudence et que jamais il ne se montra aussi sévère que les tribunaux purement civils de cette époque. 6° que le nombre des condamnés pour hérésie a été en réalité peu considérable, attendu que l’lnquisition de ce pays jugeait d’une foule d’autres délits qui n’avaient aucun rapport avec la foi. 7° que l’expulsion des Maures d’Espagne fut une affaire complètement politique, exécutée sur l’ordre du souverain, et à laquelle l’Inquisition elle-même demeura tout à fait étrangère. 8° que les Papes renouvelèrent leurs protestations contre la sévérité de certains inquisiteurs et allèrent même jusqu’à les excommunier. 9° que l’Inquisition n’entrava aucunement le progrès des sciences et des lettres en Espagne, qu’elle préserva ce pays des guerres religieuses et du poison de l’erreur. En somme, elle commit des abus que l’Église travailla à corriger, et elle rendit, malgré tout, de grands services.

Abbé Desgranges, Vingt ans de conférences contradictoires (Tome II, Pages 70-86)

Abbé : Non, Monsieur, vous n’avez pas été trop long. Le problème historique de l’Inquisition mérite un examen attentif. Je suis toujours reconnaissant à qui me permet de l’aborder. Les faits que vous alléguez, les responsabilités que vous avez établies ne sont pas conformes aux conclusions de l’histoire. J’espère qu’après avoir entendu mes arguments, vous voudrez bien le reconnaître. Vous avez parlé en termes excellents des croyances religieuses, qui ne sont dignes de Dieu et de l’estime des hommes qu’à condition de naître et de se développer librement dans les âmes. Il est impie d’imposer un dogme comme on applique un bâillon. Vous avez fait entendre, à ce sujet, les plus nobles accents. Comment ne m’auraient-ils pas ému ? Ils sont le fidèle écho de toute notre tradition chrétienne ! Lorsque l’Évangile a conquis le monde, au cours de cette lutte grandiose de l’idée chrétienne contre le paganisme et la barbarie, avons-nous versé une seule goutte de sang ? Nous n’avons répandu que le nôtre. Dans nos rangs vous ne découvrez pas un bourreau, mais douze millions de martyrs. Nos missionnaires de l’Afrique Centrale, de la Chine, du Japon, de l’Océanie suivent aujourd’hui encore cette tradition ininterrompue. Ils mettent en pratique le mot d’ordre de Lactance. Ils défendent leur foi en sacrifiant leur propre vie. Conférencier : Je reconnais que vous avez subi et que vous bravez encore une abominable intolérance, mais là où vous êtes devenus les maîtres vous avez persécuté à votre tour ! Abbé : Vous êtes injuste, Monsieur. Après la conversion de Constantin, qui marqua le triomphe de l’idée chrétienne, nous sommes demeurés fidèles à nos principes. J’ai noté avec soin les faits d’intolérance que vous nous avez reprochés. Ils sont tous postérieurs à l’an 1200. Une période de douze cents ans reste donc en dehors de votre impitoyable critique. L’Église jouissait alors d’une grande puissance, dans la plupart des nations civilisées. Citez-moi alors le nom d’un seul inquisiteur ? Conférencier : Je sais que l’Inquisition ne commença en France qu’au douzième siècle, et en Espagne au quinzième. Abbé : Elle n’a donc pas été pour nous un moyen d’apostolat et de conquête. L’Église s’est établie et s’est maintenue dans la confiance des peuples par la persuasion. Au moment où l’hérésie devient une propagande armée, qui menace les populations dans leurs personnes et dans leurs biens, les représentants autorisés de l’Église font un suprême effort pour maintenir intact l’apostolat de la persuasion. En 1043, l’évêque de Châlons écrit à Wason, évêque de Liège, pour lui demander conseil sur la conduite à tenir en face de la propagande cathare, Wason lui répond : « Dieu ne veut pas la mort du pécheur mais sa conversion. Le Christ ne nous a-t-il pas donné l’exemple de la douceur envers les hérétiques, alors que, tout puissant, il a supporté les opprobres, les injures, les cruautés des juifs, et enfin le supplice de la croix ? Et lorsque, dans sa parabole, il a conseillé de laisser grandir l’ivraie avec le bon grain jusqu’à la moisson, ne nous a-t-il pas enseigné que les mauvais doivent vivre avec les bons jusqu’au jugement de Dieu, qui seul les séparera ? » Vers le milieu du douzième siècle, saint Bernard va prêcher contre les agitateurs cathares. « Qu’on prenne les hérétiques, dit-il, par les arguments et non par les armes. » Le peuple ne l’entend pas toujours ainsi. Contre d’intolérables provocations, il a réagi avec violence. Saint Bernard écrit une longue lettre que résume cette phrase plusieurs fois répétée : « Il faut mener les hommes à la foi par la persuasion et non par la force. » Telle est la pensée de l’Église. Mais s’agit-il encore d’amener les hérétiques à la foi ? Ils s’arment, ils attaquent. L’hérésie n’est plus la doctrine sereine de quelques penseurs ; elle anime la fureur guerrière de bandes armées. Pour vous permettre d’envisager la situation dans sa gravité, lisez avec moi ce passage d’un historien que vous avez cité avec éloges, Jules Michelet : « La lutte était imminente en 1200. L’Église hérétique était organisée ; elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape ; leur concile général s’était tenu à Toulouse ; cette ville eût été sans doute leur Rome, et son Capitole eût remplacé l’autre. L’Église nouvelle envoyait partout d’ardents missionnaires. Ils maltraitaient les prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs femmes de vêtements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient chanter la messe par dérision. C’était encore un de leurs plaisirs de salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les jambes, de le traiter plus mal que les Juifs à la Passion… Un charpentier, inspiré de la Vierge Marie, forme l’association des capuchons pour l’extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple, fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix mille. » Soyez franc, Monsieur ; si vous aviez été à la place de ces paysans maltraités et battus, qu’auriez-vous fait ? Ne vous seriez-vous pas défendu ? Conférencier : C’est probable ! Abbé : N’auriez-vous pas aidé le charpentier et sa garde nationale improvisée de capuchons ? Las d’être en butte à de continuelles attaques, n’auriez-vous pas demandé à l’État quelques compagnies d’hommes d’armes pour vous aider à purger le pays de ces forcenés ? Conférencier : Je le crois encore, mais soyez persuadé du moins que je n’aurais pas participé à ce massacre général de dix mille individus. Abbé : Moi non plus, et je me félicite que sur ce point nous soyons d’accord. Vous n’auriez jamais dit cette parole prêtée à tort par nos adversaires à un légat du Pape : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. » Ces représailles populaires qui frappent aveuglément dans le tas, confondant les innocents avec les coupables, vous inspirent une juste horreur. Vous vous seriez efforcé d’apaiser l’exaspération de ce peuple, vous l’auriez détourné de ce massacre de prisonniers, vous l’auriez aidé à ne punir que les coupables après les avoir jugés. Et comme, dans l’espèce, il s‘agissait de découvrir les meneurs d’une hérésie belliqueuse, vous auriez suggéré au conseil de guerre ou à la juridiction civile de faire appel à des experts compétents, à des experts ecclésiastiques, aptes à distinguer les Albigeois authentiques des braves gens innocents, comme nos jurys modernes recourent aux lumières des médecins ou des experts comptables. En un mot, vous vous seriez efforcé de substituer la Justice aux exécutions sommaires. Conférencier : Je vous remercie de me prêter de tels sentiments. C’est, en effet, dans ce sens que j’aurais essayé d’intervenir. Abbé : Et alors, Monsieur, vous auriez institué… mais tout simplement l’Inquisition ! (Applaudissements et rires) Comprenant sans doute que les affaires se gâtaient, un grand diable d’homme, osseux et bilieux, se dressa, dans cet auditoire attentif, pour demander à l’abbé ce qu’il pensait du sacrement de mariage. (Exclamations et mouvements divers) Abbé : Il est probable, citoyen, que si je développais à cette heure la conception chrétienne du mariage, vous m’interrogeriez sur l’Inquisition (Rires). Dès que vous vous sentez serré de près par mes répliques, vous passez à une autre question. Au fond, vous n’avez pas une grande confiance en vos objections, et, marchand frivole, persuadé que vous perdez sur chaque article, vous espérez vous rattraper sur la quantité ! (Nouveaux rires) Intervenant : Parlez-nous du mariage. Abbé : Eh bien ! citoyen, au sujet du mariage, tout ce que je veux vous dire aujourd’hui… c’est que si j’étais une jeune fille, je n’aurais pas la moindre envie de vous épouser. (Hilarité prolongée) Conférencier : Cet intermède a assez duré. Je n’ai pour ma part, M. l’abbé Desgranges, aucun désir d’abandonner le sujet de notre controverse. Vous m’opposez des réponses subtiles, vous avez même des hardiesses étourdissantes. Eh quoi ! Parce que j’ai loyalement reconnu qu’en ces temps abominables où les conflits religieux provoquaient des tueries, je me serais défendu contre des propagandes agressives, et que, dans l’exercice de cette légitime défense, j’aurais recherché les inspirations de l’humanité et de la justice, vous concluez que j’aurais institué l’Inquisition ? Abbé : Je ne conclus pas Monsieur, je constate. C’est toute la pensée de l’Église que vous venez de formuler une fois de plus en ces quelques mots. Conférencier : Eh bien ! Monsieur l’abbé, cette seule hypothèse me fait horreur ! Aurais-je pu demeurer parmi ces bourreaux qui torturent, parmi ces sectaires, ces assoiffés de sang et de rapines qui profitent d’une répression, peut-être légitime au début, pour assouvir leur vengeance ou leur cupidité, dans un tribunal où les droits de la défense sont inexistants, où l’inculpé ne connaît même pas le nom de son dénonciateur et où enfin, on le condamne, non pour un acte criminel, mais pour une opinion, pour une opinion peut-être malfaisante, parfois aussi injustement méconnue, et qui va devenir la vérité libératrice de demain ? Abbé : Je vous ai félicité tout à l’heure, Monsieur, d’avoir dégagé le pur concept de l’Inquisition. L’idée de substituer les jugements d’un tribunal régulier aux exécutions sommaires, vous n’essayez pas de la condamner. Comment le feriez-vous ? Elle a spontanément jailli de votre propre conscience en face d’une situation historique déterminée. Mais plutôt que de lâcher prise, vous amalgamez une institution irréprochable avec toutes les cruautés judiciaires d’une époque, avec d’atroces abus commis par des individus pervers. De ces éléments étrangers à l’Inquisition elle-même, vous faites le bloc indivisible sous lequel vous prétendez m’accabler. Voilà le sophisme que je dénonce. On me montrait ces jours derniers une carte postale représentant une guillotine, une tête qui vient de rouler, un corps décapité d’où le sang jaillit sur la soutane d’un prêtre. À la vue de cette image, des étrangers mal informés éprouvent une répulsion instinctive contre cet aumônier de prison qui paraît être un tortionnaire alors qu’il fut un consolateur, car l’on ne distingue que lui, à côté du supplicié. On n’aperçoit ni le bourreau qui a procédé à l’exécution du coupable, ni les gendarmes qui l’ont arrêté, ni les jurés qui l’ont condamné. On ne songe pas davantage à la pauvre vieille femme que le guillotiné a assassinée, la nuit, dans sa chaumière. C’est à l’aide de semblables raccourcis, d’une criante injustice, que vous avez représenté les victimes de l’Inquisition, ensanglantant la robe de l’Église. Conférencier : Ces exemples n’ont aucun rapport ! Abbé : Vos images de l’Inquisition représentent toujours des malheureux qui saignent et des moines qui torturent. Pour la répression de l’hérésie, vous savez que l’Église, l’État et le peuple ont agi en étroite collaboration. L’Église procurait les expertises et les exhortations au repentir ; l’État, les arrestations, les sentences légales, les exécutions ; le peuple apportait son énergique approbation ; il n’hésitait pas à recourir à l’émeute quand il soupçonnait de mollesse les inquisiteurs ecclésiastiques ou les magistrats séculiers. Pourquoi laissez-vous dans l’ombre l’État et le peuple. Pourquoi imputez-vous à l’Église toute la responsabilité ? Pourquoi dénaturez-vous son rôle ? Vous vous êtes indigné avec juste raison contre ce barbare procédé d’instruction criminelle qu’était la torture. Mais vous n’avez pas dit qu’elle était de pratique universelle et constante, qu’elle fut recommandée par le droit romain et par notre droit français jusqu’à Louis XVI qui l’abolit quelques années avant la Révolution. Comme j’aime à relire l’émouvante protestation qu’adressait à ce sujet le pape Nicolas Ier, dès le neuvième siècle, aux juridictions civiles ! Les nombreuses pièces de procédure que gardent nos archives montrent que les tribunaux d’Inquisition ne l’employèrent qu’en de rares circonstances et sous la réserve de ces trois conditions prescrites par le Pape Innocent IV, dans la Bulle Ad extirpanda du 12 mai 1252 :

  1. Elle ne devait porter atteinte ni à l’intégrité de sa vie, ni à celle de ses membres : « Que le podestat ou recteur soit en outre tenu de contraindre [torturer] tous les hérétiques qu’il tiendra prisonniers, en-deçà de la perte de membre et du péril de mort, comme véritables larrons et homicides des âmes et voleurs des sacrements de Dieu et de la foi chrétienne, à dire expressément leurs erreurs et accuser les autres hérétiques qu’ils connaissent et dénoncer leurs biens et leurs croyants, hôtes et défenseurs, tout comme les larrons et voleurs de biens temporels sont contraints d’accuser leurs complices et de dire les crimes qu’ils ont commis. »
  2. Elle ne pouvait être infligée à un accusé que si deux preuves graves (dans le droit civil, on parlait de preuves « claires comme le Soleil à midi »), témoignaient contre lui (au Moyen-Âge on ne pouvait pas condamner quelqu’un qui n’avait pas avoué)
  3. Elle ne pouvait être utilisée qu’une fois. Cette Bulle disait par ailleurs qu’il s’agissait de la transposition de la procédure pour délit civils, aux délits religieux, par nature plus graves car ils touchent Dieu directement. En effet les hérétiques sont des « homicides des âmes et voleurs des sacrements de Dieu et de la foi chrétienne ! » Ainsi, dans votre raccourci injuste, vous amassez sur l’Église tout l’odieux d’un barbare procédé d’instruction qui resta employé, durant la plus grande partie de notre histoire, par toutes les juridictions civiles, alors que précisément l’Église l’écarta de son droit canonique, fut seule à protester contre les abus qu’on en faisait, et n’en toléra l’usage, en la dure période où la société se défendait contre l’hérésie armée, qu’avec des réserves et des tempéraments qui préparent les grandes réformes judiciaires des temps modernes. Vous avez tonné contre l’instruction secrète ; vous vous êtes apitoyé sur le sort de ces inculpés qui ignoraient jusqu’au nom de leur dénonciateur. Mais vous omettez de dire que cette mesure fut prise après que de nombreux témoins eurent été assassinés par les complices des coupables. La terreur paralysait les témoignages. On dut leur promettre le secret pour les décider à se produire. Cette procédure demeure exceptionnelle et ne survécut pas aux circonstances qui l’avaient imposée. Les tribunaux de 1793 qui guillotinèrent d’innombrables suspects, sans témoins, sans défenseurs, sans enquête, n’avaient point cette excuse. Vous ne vous en êtes pas ému ! Il y eut, dites-vous encore, des misérables qui dissimulèrent leur soif de sang, de vengeance et de rapine sous la robe ou derrière la robe des inquisiteurs. Je ne le nie pas. La perversité humaine se glisse dans toutes les institutions. Mais pourquoi cherchez-vous à en concentrer la responsabilité infamante sur l’Église qui l’a le plus efficacement refoulée ! Vous avez parlé de « ces temps abominables où les conflits religieux provoquaient des tueries ». Conférencier : J’espère que vous ne les regrettez pas ! Ces périodes de grandes tueries ont été pourtant de grands siècles de foi ! Abbé : Je déteste, Monsieur, de toutes les forces de mon âme, les guerres et les carnages. C’est avec une douleur profonde que je vois, à travers l’Histoire, l’idée religieuse armant le bras des guerriers. Mais notre génération a-t-elle bien le droit de jeter à ce passé ses anathèmes méprisants ? Est-ce que nous ne nous battons plus jamais ? Les peuples modernes auraient-ils renoncé à la guerre ? Du moins, jadis, nos pères bataillaient pour des idées, pour un grand rêve, pour une croyance généreuse et noble ; ils versaient leur sang pour ce qu’ils pensaient être la vérité. Aujourd’hui, s’il en est qui défendent héroïquement leurs frontières, il en est trop qui déchaînent les guerres pour de bas intérêts, pour la conquête de nouveaux débouchés économiques, pour des puits de pétrole ou pour des mines d’or. Non, Monsieur, nous n’avons pas à rougir de nos pères ; nous valons moins qu’eux ! Du moins, puisque vous avez horreur des guerres et des carnages, soyez reconnaissant à l’Inquisition de les avoir épargnés aux peuples sur le territoire desquels elle a régulièrement fonctionné. Du 13ème au 16ème siècle, l’Europe a vécu entre ce dilemme : ou l’Inquisition ou la guerre de religion. Là où de prévoyants inquisiteurs n’ont pas éteint un à un les brandons de l’hérésie, l’immense incendie de la guerre de religion s’est allumé. Il suffit de jeter un regard sur l’histoire européenne pour constater cette évidence. L’Inquisition n’a pas seulement substitué une répression légale et individuelle à des massacres en masse : elle a encore prévenu et empêché d’effroyables guerres. Elle a économisé des fleuves de sang humain. Il me reste, Monsieur, à examiner votre dernier trait. La justice inquisitoriale punissait, non pas des actes, mais des opinions, des opinions appelées à devenir, avez-vous ajouté, les idées libératrices de demain. Conférencier : Vous résumez ainsi mon principal grief. Abbé : Écartons les erreurs judiciaires. Conférencier : Aucune juridiction n’en est exempte. Abbé : Je vous concéderai qu’on en a commis de nombreuses en ces temps troublés. Des penseurs clairvoyants se sont heurtés parfois à des inquisiteurs bornés. Conférencier : J’aime à vous l’entendre dire. Abbé : Il me sera agréable, à mon tour, de vous entendre proclamer la vérité de cette appréciation d’ensemble sur la doctrine des Albigeois et des Cathares par un adversaire implacable de l’Église romaine, M. Henri-Charles Léa : « Si leur croyance avait recruté une majorité de fidèles, elle aurait eu pour effet de ramener l’Europe à la sauvagerie des temps primitifs. » Conférencier : La doctrine cathare aboutissait en effet logiquement à la destruction de la famille et au suicide. Abbé : Cette doctrine, nous l’avons poursuivie, non seulement dans les actes criminels qu’elle déclenchait, mais en elle-même. Et c’est sur ce point essentiel que réside notre désaccord. Vous refusez de punir le crime de pensée, vous ne vous attaquez qu’aux actes. Conférencier : Parfaitement. Abbé : Vous partagez la conception moderne de la justice. Il se peut qu’elle convienne mieux à l’état de division des esprits. Je trouve, pour ma part, qu’elle manque d’envergure et de hardiesse. Elle ne s’attaque plus au cerveau qui commande : elle s’abat sur la main qui exécute. Que dis-je ! Elle place au Panthéon la dépouille de l’homme dont les écrits ont le plus gravement diffamé nos états-majors, elle traîne au poteau le petit soldat coupable d’avoir insulté son caporal. Elle décore celui qui, dans ses ouvrages, a sapé le droit de propriété, et elle emprisonne une mère qui a volé un pain pour nourrir son enfant. Elle comble d’honneurs l’intellectuel révolutionnaire qui est devenu ministre en fomentant des grèves, et elle tire sur le gréviste qui dresse une barricade ou manifeste simplement dans la rue. (Vifs applaudissements) Vous êtes fier, Monsieur, de cette sorte de justice ? Moi pas ! La justice du Moyen Age était autrement courageuse et noble. Elle frappait à la tête. Elle était moins indulgente aux grands, mais moins dure aux petits. (Applaudissements répétés)

Jean Sévillia, Historiquement correct

Inquisiteur : le mot est chargé d’opprobre. Pourtant, les historiens les moins indulgents s’accordent à mettre en évidence la valeur de ceux qui ont endossé ce rôle. Selon Bartolomé Bennassar, les juges inquisitoriaux sont des « hommes d’une qualité intellectuelle remarquable », et l’Inquisition fut une justice « plus exacte, plus scrupuleuse. (…) Une justice qui pratique un examen attentif des témoignages, qui en effectue le recoupement minutieux, qui accepte sans lésiner les récusations par les accusés des témoins suspects, une justice qui torture fort peu et qui respecte les normes légales (…). Une justice soucieuse d’éduquer, d’expliquer à l’accusé pourquoi il a erré, qui réprimande et qui conseille, dont les condamnations définitives ne frappent que les récidivistes ». Nommé inquisiteur général de Castille, Léon et Aragon en 1483, Tomás de Torquemada, un dominicain, a été confesseur des Rois Catholiques. Il est né dans une grande famille de conversos : son oncle, le cardinal Juan de Torquemada, a été l’avocat de l’intégration des Juifs convertis dans la société castillane. C’est un homme de foi, intègre, désintéressé. L’argent qu’il récolte, il l’affecte à l’entretien des couvents. Lui-même, s’habillant pauvrement, vit en ascète. Le code de procédure qu’il met au point s’inspire de l’Inquisition languedocienne. Là où il est à l’œuvre, l’inquisiteur publie un édit de foi puis un édit de grâce, appelant au repentir et à la dénonciation des coupables. L’accusé a connaissance des charges pesant contre lui ; bénéficiant d’un avocat, il peut récuser les témoins et produire des témoins à décharge. L’interrogatoire a lieu de manière régulière. L’emploi de la question nécessite une sentence spéciale, signée de l’inquisiteur et de l’évêque, l’opération devant se dérouler en présence d’un médecin. Face à ce sujet, une fois encore, il ne faut pas réagir avec la mentalité du XXIe siècle : à l’époque, personne ne conteste le principe de la torture, que toutes les justices civiles, en Europe, considèrent comme un moyen d’enquête normal. L’Inquisition espagnole en use d’ailleurs avec parcimonie. Avant 1500, sur trois cents procès devant le tribunal inquisitorial de Tolède, on relève cinq ou six cas de torture ; de 1480 à 1530, sur deux mille procédures à Valence, douze cas de recours à la question sont attestés. Ceux qui se reconnaissent coupables obtiennent des peines mineures : amendes, saisies, ou plus souvent pénitences religieuses. Le grand-père de sainte Thérèse d’Avila, converti judaïsant, est condamné à se rendre en procession, pendant sept vendredis, dans les églises de Tolède, revêtu du sanbenito, une chasuble jaune marquée d’une croix. Les peines plus graves entraînent la prison. Les tribunaux inquisitoriaux ne disposant pas partout d’une cellule, les condamnés sont assignés à résidence dans leur propre maison, ce qui est systématiquement le cas des pauvres et des malades. En prison, d’après les instructions de Torquemada, les détenus ont la faculté de continuer à exercer leur profession. Ils sortent le samedi pour participer à une procession pénitentielle, le dimanche pour aller à la messe. Les peines de prison les plus longues n’excèdent jamais trois ans d’incarcération. Les cas les plus graves, cependant, valent l’envoi aux galères, ou la condamnation à mort. Cette dernière est exécutée à l’issue de l’autodafé. Contrairement au sens français du mot (en espagnol auto de fe, « arrêt de foi »), ce n’est pas un bûcher. Se déroulant une fois par an, l’autodafé est une grande fête religieuse et populaire, qui comprend veillée de prière, messe, prêche, profession de foi de l’assistance, publication des peines prononcées, expression de repentir des condamnés. C’est à son issue que les récalcitrants sont remis au bras séculier, qui les envoie au bûcher. Un accusé peut être poursuivi par contumace, et c’est son effigie qui est brûlée ; un défunt peut également être condamné, et l’on procède alors, coutume à laquelle l’Église mettra fin un jour, à l’exhumation du corps. Incompréhensibles pour notre univers mental, ces pratiques traduisent l’état d’esprit dans lequel s’exerce cette justice : le coupable, mort ou vif, doit expier en public parce que l’hérésie constitue une faute à l’égard de la collectivité. Fernand Braudel estime que le nombre de victimes de l’Inquisition a été « relativement limité ». Depuis le XIXe siècle, des chiffres ont couru, provenant d’ouvrages qui se sont recopiés les uns les autres sans vérification des sources. Tous remontent à l’Histoire critique de l’Inquisition d’Espagne publiée, en 1817, par Juan Antonio Llorente, un libéral espagnol entré au service de Joseph Bonaparte et contraint à l’exil à Paris. D’après lui, en trois siècles et demi d’existence, l’Inquisition aurait prononcé 341 021 condamnations, dont 39 671 remises au bras séculier. « Les chercheurs, souligne Béatrice Leroy, admettent aujourd’hui qu’il est impossible de parvenir à un calcul exact du nombre des victimes, et tiennent pour fort exagérés les chiffres de Llorente. » Tout chiffre global étant dénué de validité scientifique, il faut se contenter d’indications partielles. L’historien danois Gustav Henningsen a étudié 50 000 procédures inquisitoriales datées de 1560 à 1700 : « Environ 1 % seulement des accusés ont dû être exécutés », écrit-il. Se penchant sur l’activité du tribunal de Badajoz de 1493 à 1599, la Revue des études juives a recensé une vingtaine de condamnés à mort, sur une période de cent six ans51 . Pierre Chaunu, quant à lui, considère que les chiffres de Llorente doivent être divisés au moins par deux : « Les 10 à 12 000 exécutions capitales en trois siècles doivent être rapprochées des 50 000 sorcières brûlées en trois ou quatre décennies dans le reste de l’Europe au début du XVIIe siècle. Cette comparaison prouve que la répression inquisitoriale a été relativement économe en vies humaines. »

Bibliographie

  • Gregory Woimbée, L’Église et l’Inquisition
  • Bartolomé Bennassar, L’Inquisition espagnole
  • Michel Feretti, L’Église et ses Inquisitions
  • Henry Charles Lea, Histoire de l’Inquisition au Moyen Age
  • Père Henri Hello, La vérité sur l’Inquisition
  • Arnaud de Lassus, L’Inquisition
  • Marion Sigaut, La chasse aux sorcières et l’inquisition
  • Mgr Douai, L’Inquisition : ses origines et sa procédure
  • Frère Cyrille, Lettres à un ami post-moderne sur l’Inquisition