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Conquistadors

Jean Dumont, L’Église au risque de l’histoire (Pages 201-203)

D’abord y a-t-eu vraiment « agression » dans l’établissement espagnol et chrétien sur les terres fermes d’Amérique ? Contrairement aux vues simplistes, cet établissement ne fut nullement reçu comme une « agression » par un grand nombre de peuples indigènes. Et quelles qu’aient été l’énergie, la valeur militaire, l’intelligence politique des conquistadors (ceux-ci, il faut le rappeler car cela est souvent oublié, n’avaient pas derrière eux, initialement, la puissance de l’Espagne, alors considérable en Europe. Ils étaient de petits groupes d’hommes d’aventure finançant et armant eux-mêmes, avec quelques amis, leurs expéditions), jamais leurs troupes squelettiques de quelques centaines d’hommes n’auraient pu y vaincre durablement de puissants empires, s’il y avait eu vraiment « agression » Il est au contraire patent que les conquistadors furent reçus, par de nombreux peuples indigènes, comme l’aide décisive qui leur permit de se libérer de l’oppression qu’ils subissaient de la part de ces empires tyranniques. Une oppression autant religieuse que politique : au Mexique, c’était souvent les « guerres sacrées » qui fournissaient aux oppresseurs aztèques les foules d’hommes nécessaires aux sacrifices humains permanents de leur mythologie, elle-même tyrannique. Lorsque Cortès débarque avec sa petite troupe sur la côte de Vera Cruz, il y est vite accueilli comme un allié par les Cempoaltèques, qui font la majorité de l’armée d’ « agression » qui s’enfonce ensuite vers le cœur du Mexique et ils combattent aux côtés des Espagnols contre les Tlaxcaltèques. Ceux-ci, peuple important, avaient réussi, seuls dans le Mexique central, à conserver leur indépendance, en dépit des agressions incessantes des Aztèques. Or, le temps de réfléchir à la situation nouvelle créée par l’arrivée des Espagnols, ils se rallient eux aussi à Cortès et à sa foi. Ils seront désormais ses alliés fidèles : ils entreront aux côtés de Cortès dans Mexico. Tant et si bien que toute une école d’historiens mexicains, pourtant fort « laïques » et hispanophobes d’esprit, l’école indigéniste, affirme, non sans de bonnes raisons, que la conquête fut l’œuvre « moins de Cortès que des groupes indigènes, lassés de la tyrannie aztèque et désireux de la secouer, qui se jetèrent dans les bras des Espagnols » (Jorge Gurria Lacroix, Trabajos sobre historia mexicana, Instituto nacional de antropologia e historia, Mexico 1964, p. 37.) Ainsi Alfredo Chavero dans son Histoire de la Conquête (Mexico 1904) et dans ses autres travaux, qui va jusqu’à écrire : « En vérité, ce ne fut pas un groupe de soldats européens qui fit la conquête, mais les Indiens eux-mêmes ».

Jean Sévillia, Historiquement correct

Le 12 octobre 1492, au terme de neuf semaines de navigation, Christophe Colomb aperçoit la terre. Parti pour les Indes à travers l’Atlantique, il bute sur un continent inconnu. En réalité, c’est l’archipel des Bahamas qui s’offre à sa vue. Quant au continent (sur lequel les Vikings ont mis le pied cinq siècles plus tôt), il sera baptisé du prénom de son successeur, Amerigo Vespucci. Mais en découvrant l’Amérique, Colomb accomplit un acte majeur de l’histoire. En 1992, l’Espagne commémore le cinq centième anniversaire de ce fabuleux événement. Mais un malaise se fait jour. Plutôt que le navigateur, certains préfèrent exalter les civilisations indigènes que les Espagnols auraient anéanties. « Christophe Colomb, proclament-ils, les Indiens ne te disent pas merci. » C’est l’époque où le politiquement correct, venu des universités américaines, stigmatise le viol commis, au XVIe siècle, par les explorateurs européens. Tourné pour plaire au public des États-Unis, Christophe Colomb, le film de Ridley Scott, représente un Colomb (Gérard Depardieu) hanté par le péché de l’homme blanc, face à des Indiens qui préfigurent le bon sauvage cher au XVIIIe siècle. La légende noire de l’Amérique espagnole n’est pas nouvelle. Elle a été forgée, au XVIIe siècle, par Théodore de Bry. Entre 1590 et 1623, ce protestant flamand a publié une collection de récits de voyages aux Indes dont le but était d’exposer les mille et une turpitudes auxquelles les papistes s’étaient adonnés aux colonies. Les philosophes des Lumières puis les anticléricaux du XIXe siècle ont repris ces accusations. Elles reviennent aujourd’hui dans une autre perspective : il s’agit de vanter l’égalité des cultures et de culpabiliser les anciennes nations colonisatrices. Dans les guides de voyage consacrés au Pérou ou au Mexique, il est désormais convenu de s’extasier sur les Aztèques et les Incas, face auxquels, sans respect pour leur mode de vie, les conquistadors n’auraient montré que cupidité et brutalité. Les journaux apportent le même écho. « Les conquérants, lit-on dans un quotidien, ont argué du caractère sanguinaire de la religion aztèque pour exterminer une civilisation jugée “satanique”, mais il n’y eut pas le moindre effort pour essayer de comprendre la signification de certaines pratiques. » Un hebdomadaire compare l’Empire inca « aux États européens de l’époque ou aux grandes civilisations de l’Antiquité », tout en admettant qu’on n’y connaissait « ni l’écriture, ni la roue, ni le cheval, ni le bœuf » (une légende-photo précise que l’animal de trait des Incas, c’était… la femme) ; c’est seulement en incidente que les lecteurs apprennent que chez les Incas, des filles « étaient offertes aux fonctionnaires méritants et que d’autres, ne présentant pas le moindre défaut physique, étaient réservées pour les sacrifices humains». Curieux. Les mêmes qui dénoncent sans relâche les méthodes de l’Inquisition espagnole se montrent d’une inépuisable indulgence envers les coutumes de l’Amérique précolombienne, pourtant mille fois plus cruelles. Encore une indignation sélective ? Ou serait-ce une forme de mépris, ces civilisations étant trop arriérées pour qu’on puisse leur appliquer les mêmes critères moraux qu’à nous ? À l’automne 1492, Colomb atteint donc les Bahamas, puis Cuba et Saint-Domingue. Au cours de son deuxième voyage (1493-1496), il explore la Guadeloupe, Porto Rico et la Jamaïque. Sa troisième expédition (1498- 1500) le mène à la Grenade et dans le delta de l’Orénoque, avec une incursion sur le territoire de la Colombie. Il est le premier Européen à entrer en contact avec les Indiens d’Amérique. Un monde qui n’a pas d’unité : à l’exception du Mexique et des hauts plateaux des Andes, ces centaines de tribus, qui vivent au stade du néolithique, parlent autant de langues. L’épopée des conquistadors commence vingt ans plus tard. Cortés a participé à la conquête de Cuba. Il débarque au Mexique le 19 février 1519. À la tête de 600 hommes, il remporte une victoire sur le royaume de Tlaxcala, dont il se fait un allié. Le 8 novembre 1519, il s’empare de la capitale de l’Empire aztèque (sur l’actuel site de Mexico) et met sous tutelle l’empereur Moctezuma, qui voit en lui le descendant d’un dieu. Au printemps 1520, alors que Cortés a regagné la côte, les Indiens se révoltent. Dans la confusion, Moctezuma est tué par un capitaine espagnol. Le 30 juin, de retour dans la capitale, Cortés ordonne la retraite. Après avoir reconstitué ses troupes, il écrase l’armée aztèque le 7 juillet 1520. Un an plus tard, le 13 août 1521, il reprend la capitale de l’empire. La ville est rasée. Gardé captif comme gage de soumission des indigènes, le dernier empereur est tué en 1525. En 1513, Pizarre est de l’expédition qui, traversant l’isthme de Panama, découvre l’océan Pacifique. Vers 1522, ayant entendu parler de l’Empire inca, il monte une expédition vers le Pérou. Après deux voyages d’exploration, il rentre en Espagne et revient, en 1529, muni du soutien de Charles Quint. En janvier 1531, avec 183 soldats et 27 chevaux, il quitte Panama. Une tempête le contraignant à jeter l’ancre, il poursuit son itinéraire par voie terrestre. Rejoint par des renforts (130 hommes), il laisse derrière lui une partie de sa troupe. Puis, avec 67 cavaliers et 100 fantassins, il met plus de deux mois pour franchir les cinq cents kilomètres qui le séparent de la ville où réside Atahualpa, le souverain inca. Le 16 novembre 1532, par un coup d’audace extraordinaire, à un contre deux cents, Pizarre s’empare de l’Inca suprême. Ce dernier sera exécuté le 29 août 1533. Il a fallu huit ans pour parvenir jusqu’à l’Empire inca, mais celui-ci s’est écroulé en moins d’une année. Savant explorateur, Christophe Colomb est plutôt désintéressé. Hardis capitaines, les conquistadors n’ont rien d’enfants de chœur : Cortés vit comme un satrape et Pizarre, qui est illettré, témoigne d’une rapacité rare. Il reste que le pieux Colomb (Pie IX a envisagé de le béatifier) et les rudes Cortés et Pizarre se sont trouvés confrontés à la même réalité : les mœurs des Indiens, qui pratiquaient l’anthropophagie et les sacrifices humains. Dans les Caraïbes, les tribus cannibales, en perpétuel état de guerre, effectuaient des razzias pour enlever et manger leurs congénères. L’Empire aztèque, une théocratie, vouait un culte au soleil dont la colère devait être apaisée par l’immolation de victimes, choisies de préférence chez l’ennemi. Les conquistadors ont tous dit leur effarement après qu’ils eurent pénétré dans les temples indiens : il s’agissait de charniers envahis par la puanteur et les mouches, où les prêtres mettaient à mort des vierges, des enfants et des prisonniers, arrachant leur cœur pour barbouiller de sang les idoles, puis précipitant les cadavres en bas de l’édifice afin qu’ils soient dépecés et dévorés. « Chaque jour, raconte Bernal Diaz del Castillo, les Indiens sacrifiaient devant nous trois, quatre, cinq hommes dont le sang couvrait les murs. Ils coupaient bras, jambes, cuisses et les mangeaient, comme chez nous, la viande de boucherie. » Les temples aztèques que gravissent aujourd’hui les touristes étaient, avant la conquête espagnole, le théâtre d’abominables cruautés. Chez les Incas, le phénomène était analogue. Si Cortés ou Pizarre, avec si peu d’hommes, ont pu soumettre ces puissants empires, ce n’était pas dû à leur seul art militaire. Au Mexique, ce qui a assuré la conquête, c’était le soutien des Indiens révoltés contre la domination aztèque : les Tlaxcaltèques ont fourni 6 000 soldats à Cortés. Pizarre, de même, a profité de la guerre civile entre deux chefs incas, Atahualpa et Huascar, chacun ayant sollicité à son profit l’aide des Espagnols. Regarder la civilisation précolombienne comme un univers paradisiaque, souillé par les Européens, relève de la fantasmagorie. Pour les Indiens réduits en esclavage par leurs semblables, la conquête a représenté une libération. Est-ce à dire qu’aucun débordement, aucune faute, aucune attitude inexcusable ne peuvent être imputés aux colonisateurs ? Ce serait ignorer la faiblesse humaine. D’autant que de fabuleuses richesses ont été en jeu, dès lors que les ressources en métaux précieux ont été découvertes. Bien sûr, parmi les conquistadors se trouvaient aussi des soudards guidés par le seul appât du gain. Mais ne voir que ceux-ci, c’est tronquer la réalité. Paradoxalement, un Espagnol a largement contribué à la légende noire du Nouveau Monde. En 1541, Bartolomé de Las Casas adresse à Charles Quint une Brevissime relation de la destruction des Indes, dans laquelle il dénonce l’esclavage et les massacres dont les autochtones auraient été victimes, réduits à « la servitude la plus dure, la plus horrible et la plus implacable qu’on ait jamais imposée à des hommes et à des bêtes ». Fils d’un compagnon de Christophe Colomb, arrivé à Cuba en 1502 pour aider à la conversion des indigènes, ordonné en 1513 puis entré chez les Dominicains en 1522, Las Casas a fait de la défense des Indiens une affaire personnelle. Dans son traité De l’unique moyen d’annoncer la foi à tout le genre humain, il développe l’idée qu’il faut convertir par la douceur et la suggestion, et non par la coercition. Publiée à la fin de sa vie, son Histoire générale des Indes contient cependant des naïvetés, des outrances polémiques et des chiffres erronés. Ce passionné idéalise les indigènes (contrairement à beaucoup de religieux, il ne parle pourtant pas leurs langues) et noircit au contraire les conquérants. Certains, aujourd’hui, font de ce moine du XVIe siècle un précurseur des droits de l’homme. Dominicain, Las Casas appartenait pourtant à l’ordre chargé de l’Inquisition, dont il partageait la doctrine. Les mêmes qui voient en lui le premier porte-parole du tiers-monde passent sous silence le fait que, pour protéger les Indiens, il conseilla d’implanter aux colonies des travailleurs amenés d’Afrique, bénissant l’esclavage des Noirs. Mais, si excessives que soient les critiques de Las Casas, elles remplissent un rôle salutaire : elles alertent Charles Quint sur le sort des Indiens. Déjà, quand Christophe Colomb avait capturé des indigènes et les avait envoyés comme esclaves en Espagne (usage ordinaire dans le monde méditerranéen avant 1492), Isabelle de Castille les avait fait libérer, donnant ses instructions. Les Indiens devaient être traités « comme des personnes libres et non comme des esclaves ». Instruction renouvelée, en 1504, dans le testament de la reine : « Je recommande et j’ordonne de n’admettre ni de permettre que les indigènes des îles et terre ferme subissent le moindre tort dans leurs personnes et dans leurs biens, mais au contraire de mander qu’ils soient traités avec justice et humanité. » D’autres mesures avaient suivi pour empêcher le pillage des terres, dont les autochtones restaient les propriétaires. Des commanderies (encomiendas) avaient été instituées. Concédés aux conquistadors, ces titres personnels et révocables de seigneurie leur garantissaient un revenu, sous réserve qu’ils veillent à la protection des indigènes et à leur initiation au christianisme. Ce système laissait cependant une large part à l’arbitraire des colons. C’est pourquoi, en 1542, après avoir pris connaissance des avertissements de Las Casas, Charles Quint édicte de nouvelles lois qui limitent les encomiendas et prohibent l’esclavage. Sur place, les ordres royaux ne sont pas forcément suivis. Néanmoins, un droit est défini : c’est un progrès. En 1550, voulant être sûr de la légitimité de l’action espagnole en Amérique, Charles Quint charge quinze juges ecclésiastiques d’examiner la façon dont la conquête et l’évangélisation doivent être menées. Réunis à Valladolid, les magistrats confèrent pendant plusieurs mois. Les deux principaux contradicteurs de ce célèbre débat sont Las Casas et Gines de Sepulveda, le chapelain de l’empereur. Dans La Controverse de Valladolid – œuvre qui aura été, en 1992, un téléfilm et un roman, puis une pièce de théâtre –, Jean-Claude Carrière montre de ridicules théologiens examinant des Indiens apeurés, s’interrogeant pour savoir si ces sauvages méritent d’être convertis ou s’il vaut mieux les réduire en esclavage. Las Casas est sublimé, tandis que son adversaire est caricaturé. En filigrane, une interrogation : les Indiens sont-ils des hommes comme les autres ? Le livre de Carrière, inscrit au programme des lycées et collèges, passe maintenant pour une référence bibliographique. Il faut lire l’ouvrage d’un spécialiste de l’ancien monde hispanique, Jean Dumont, pour disposer d’une autre vision de la controverse de Valladolid . Las Casas, défenseur de ce qu’on appelle aujourd’hui le droit à la différence, et résigné à toutes les pratiques des Indiens, souhaite que seuls quelques religieux restent dans le Nouveau Monde. Sepulveda, qui est un humaniste et un lettré, lui répond que, si l’on veut assurer la sécurité des nouveaux chrétiens, il faut d’abord pacifier le pays. Au nom d’un concept qui ressemble au moderne droit d’ingérence, le chapelain de l’empereur défend la nécessité d’une intervention, notamment pour mettre fin aux sacrifices humains chez les Indiens. La controverse de Valladolid constitue peut-être un débat actuel, mais pas au sens de l’historiquement correct. S’il est vrai que les Européens, en rencontrant les Indiens, ont éprouvé un choc intellectuel, le verdict de l’Église n’a pas attendu la controverse de Valladolid. Un an après la découverte de l’Amérique, en 1493, le pape Alexandre VI, lançant la mission dans le Nouveau Monde par la bulle Piis Fidelium, affirmait l’unité du genre humain. En 1537, par la bulle Sublimis Deus, Paul III confirmait ce principe : « Les Indiens sont des hommes véritables, capables de recevoir la foi chrétienne par l’exemple d’une vie vertueuse. Ils ne doivent être privés ni de leur liberté, ni de la jouissance de leurs biens. » L’évangélisation a suivi la conquête. Au Mexique, les Franciscains apprennent les langues indiennes, composant grammaires, dictionnaires et catéchismes dans les idiomes indigènes (nahuatl, zapotèque, tarasque, otomi). En 1552, à Lima, le premier concile d’Amérique interdit la destruction des temples et des idoles. « Nous ordonnons, proclament les évêques, que personne ne baptise d’Indien de plus de huit ans sans s’assurer qu’il y vienne volontairement ; ni ne baptise d’enfant indien avant l’âge de raison contre la volonté de ses parents. » Henry Hawks, un protestant anglais, trafique pendant cinq années dans le Nouveau Monde. En 1572, de retour à Londres, il publie une relation de son voyage : « Les Indiens révèrent beaucoup les religieux, écrit-il, parce que, grâce à eux et à leur influence, ils se voient libres d’esclavage. » Le franciscain Bernardin de Sahagun, père de l’anthropologie moderne, rédige une Historia de las Cosas de Nueva España où il collige toutes les coutumes, croyances et traditions indigènes. Le premier archevêque de Lima, Jérôme de Loaisa, passe les dix dernières années de sa vie dans un réduit de l’hôpital qu’il a bâti pour les Indiens. Au Mexique, l’évêque du Michoacan, Vasco de Quiroga, réalise un programme complet d’organisation communautaire pour les indigènes, avec maternités, infirmerie, hôpital. Conclusion de Bartolomé Bennassar : « L’Église du Nouveau Monde est loin d’avoir été toujours exemplaire. Cependant, elle a exercé dans l’ensemble un rôle positif et a été à l’avant-garde de la défense des Indiens contre les abus de toutes sortes. » En 2002, en canonisant dans la basilique Notre-Dame-de-Guadalupe, à Mexico, Juan Diego Cuauhtlatoatzin (1474- 1548), un Indien témoin d’une apparition de la Vierge, Jean-Paul II a consacré cette symbiose entre la culture indigène et le christianisme. Une dernière légende : le génocide des Indiens. Selon certaines sources, un demi-siècle après l’arrivée des Européens, 80 % de la population indigène auraient disparu. En réalité, faute de documents fiables, nul ne saurait quantifier avec exactitude la dépopulation survenue parmi les autochtones. Les Européens sont certes responsables, mais involontairement : sur le nouveau continent, ils ont introduit des microbes auxquels l’organisme des indigènes n’était pas préparé à résister. Médecin, directeur de recherches au CNRS et auteur de deux ouvrages sur la civilisation indienne, Nathan Wachtel estime que « la cause principale de ce désastre, on la connaît : ce sont les épidémies. Les Amérindiens n’étant pas immunisés contre les maladies (grippe, peste, variole) importées par les colonisateurs. Le terme génocide me semble impropre. Des massacres, des violences de toutes sortes ont certes eu lieu, mais on ne saurait imputer aux Européens le projet conscient et raisonné d’une élimination systématique par le fer et par le feu ». Dans l’Amérique espagnole, la protection légale des Indiens passait par la propriété des terres, qui limitait le peuplement européen. Faut-il dresser le parallèle avec l’Amérique du Nord ? Aux États-Unis, les terres de l’Ouest ont été déclarées propriété fédérale. Il a suffi aux pionniers de les racheter à l’État et d’expulser les populations indigènes. L’administration américaine reconnaît aujourd’hui que 17 millions d’Indiens ont été victimes de la conquête de l’Ouest. Aujourd’hui, les Indiens représentent moins de 1 % de la population des États-Unis ; au Mexique, ce pourcentage est de 29 %, auxquels s’ajoutent 55 % de métis ; au Pérou, la proportion est de 46 % d’Indiens et de 38 % de métis. Conclusion : en Amérique hispanique, il n’y a pas eu de génocide. « Le prétendu massacre des Indiens au XVIe siècle par les Espagnols, conclut Pierre Chaunu, couvre l’objectif massacre de la colonisation en frontière au XIXe siècle par les Américains. L’Amérique non ibérique et l’Europe du Nord se libèrent de leur crime sur l’autre Amérique et l’autre Europe. »