Cyrille Devillers, Lettres à un ami post-moderne sur l’Inquisition
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En soi l’Inquisition ne s’intéressait qu’à l’hérésie. La sorcellerie n’entrait dans son champ d’action que dans la mesure où elle incluait une erreur dans la foi. Par exemple, la conviction qu’il fallait adorer ou au moins invoquer le diable, alors que seul Dieu seul est adorable et qu’on ne peut prier que lui. Nicolas Eymerich s’y essaya en s’appuyant sur une bulle de Jean XXII. Ce fut un échec. Il fallut se résoudre à laisser presque partout les tribunaux séculiers s’occuper de la sorcellerie et de la magie comme d’un crime de droit commun. L’Inquisition n’eut donc à peu près aucun rôle dans la poursuite des sorciers et des sorcières. Certains auteurs estiment son action à 1 000 procès en tout, dont 200 par le seul Heinrich (Henri) Institoris (1436-1505). Bien peu de chose ! Surtout si l’on en juge par le nombre restreint de condamnations capitales. Il est à noter que les sorciers auraient probablement préféré être jugés par l’Inquisition. Celle-ci se montrait très hésitante quant aux accusations fabuleuses et pleines de compassion pour les pauvres gens accusés. Et avec elle une réconciliation était possible jusqu’au bout, permettant d’échapper au bûcher. Alors qu’au civil, la peine suivait toujours des faits prétendument avérés. Un exemple suffira. Le procès inquisitorial de Thomas Bègue pour faits de sorcellerie aboutit à son absolution entière en 1346. Et le jour même, le tribunal du Briançonnais l’arrêta et le condamna à mort pour sorcellerie à sa sortie de prison ecclésiastique, en ajoutant cinq nouveaux griefs à ceux dont l’Inquisition l’avait blanchi. Deux inquisiteurs allemands ont été incriminés pour avoir été de cruels chasseurs de sorcières : les dominicains Jacques Spengler (1436-1496) et Henri Institoris. Spengler, grand théologien et réformateur de son ordre, a été présenté comme coauteur d’un manuel célèbre contre les sorcières. En fait, on pense aujourd’hui que s’il a pu fournir des documents, relire tout ou partie de l’ouvrage et le couvrir de son autorité, le principal ou même unique rédacteur du « Malleus maleficarum » (Marteau des sorcières) – l’ouvrage de référence en la matière – fut Henri Institoris. Les historiens récents estiment cependant que cet inquisiteur dominicain « fut très isolé de son vivant et que toutes ses tentatives pour développer la persécution des sorcières se soldèrent par de cinglants échecs ». Volontiers présenté comme le « Manuel de la chasse aux sorcières par excellence », le volumineux guide d’Institoris n’a pas eu l’impact décisif qu’on lui prête souvent. Il connut trente éditions entre 1486 et 1669. Yves Chiron juge que le lien entre sorcellerie et possession ou autres types d’influence démoniaques est ici un point essentiel : « Selon Institoris, les sorcières sont des alliées du démon par un pacte qu’elles ont conclu avec lui. Elles peuvent, par des maléfices, non seulement faire du mal aux gens (maladies, handicaps, etc.), causer des dommages aux bêtes et aux champs, mais aussi permettre au diable d’entrer en possession d’une personne. » D’où, dans l’ouvrage d’Institoris, l’importance donnée aux exorcismes à pratiquer sur les possédés, victimes des sorciers et des sorcières. Les chapitres 5 à 7 de la seconde partie du traité Malleus Maleficarum seront « une des sources principales des manuels d’exorcisme des XVIe et XVIIe siècle ». Ainsi, dans la toute petite mesure où les inquisiteurs ont eu à instruire des procès de sorcellerie- ceux-ci étant le plus souvent accaparés par la justice civile – les juges ecclésiastiques se considéraient plus encore comme des exorcistes que comme des juges. Ils exerçaient avant tout un ministère de délivrance. Ils luttaient contre le démon sur les deux tableaux, ayant principalement en vue le bien des âmes persécutées par les esprits mauvais ; dans un siècle d’infestation diabolique sans précédent, ils s’efforçaient de limiter la nuisance des jeteurs de sorts. Le rôle des tribunaux civils Les tribunaux civils s’intéressaient à la sorcellerie, parce qu’ils y voyaient un complot démoniaque à grande échelle. Attribués aux vaudois dans les régions alpines, puis dans le midi de la France, les crimes « énormes » des sorciers étaient censés s’en prendre à la majesté divine et humaine Durant les « sabbats », on disait que se déroulaient des profanations atroces de l’eucharistie, des actes de cannibalisme et contre nature, des rituels obscènes. L’infanticide en sacrifice aux démons avec enlèvements d’enfants était aussi souvent reproché aux sorciers. Plusieurs enfants qui en furent victimes étaient vénérés comme martyrs. Des faits réels venaient conforter de telles suspicions. En 1440, le procès à Nantes de Gilles de Rais, maréchal de France (v. 1404-1440), pour « perfide apostasie hérétique » et « horrible évocation des démons » montra quels crimes réels pouvaient se joindre a ces pratiques magiques : sodomie sur des enfants des deux sexes, jointe à leur assassinat dans un affreux raffinement de cruauté. Gilles de Rais comparut devant l’évêque de Nantes, Jean de Malestroit (1375-1443), et l’inquisiteur. Il finit par tout reconnaître sans torture. Il fut condamné à être pendu puis livré aux flammes avec ses deux complices. Il se repentit, se confessa et communia, pendant que la foule jeûnait et priait pour obtenir sa conversion. Sa personnalité hanta longtemps I ’imaginaire populaire sous la figure de Barbe-Bleue. Le fait majeur dont on accusait les sorciers était le vol magique qui leur permettait de se rendre aux sabbats. D’où l’acharnement à en obtenir l’aveu. Franck Mercier remarque : « Ce nouveau statut de la sorcellerie qui prit le relais de l’hérésie comme crime de lèse-majesté par excellence facilita son appropriation par les puissances séculières. Ces dernières purent ainsi plus facilement se substituer à l’Inquisition pour poursuivre les sorciers et les sorcières. » La chasse aux sorcières à l’époque moderne C’est surtout aux XVIe et XVIIe siècles que la chasse aux sorcières prit des proportions considérables dans presque toute l’Europe. Le pouvoir séculier, qui dessaisit l’Inquisition de ces causes, montra un singulier aveuglement. Il y eut de grandes différences régionales. La véritable épidémie de chasse aux sorcières se répandit principalement en Europe du Nord, notamment dans le Saint-Empire romain germanique (y compris l’Alsace, la Lorraine, la Franche Comté et l’actuelle Belgique) et, de manière plus sporadique, en France. On dénombre ainsi environ 5000 exécutions pour sorcellerie en France contre environ 26 000 dans le Saint-Empire, alors que les deux pays eurent, à la Renaissance, une population similaire avoisinant les 20 millions d’habitants. C’est très spécialement en Allemagne ou en Suisse protestante qu’elle fut menée avec frénésie. Luther, aux prises toute sa vie (1483-1546) avec le démon, vouait une haine sans limite aux sorcières, ces possédées du diable, qu’il aurait voulu voir lapidées avant d’être brûlées. Il leur consacra d’ailleurs une partie de sa prédication. Le 5 mai 1526, il appela à cinq reprises à les tuer. Le 25 août 1538, il prêcha ainsi : « Vous ne devez pas avoir de pitié pour les sorcières, quant à moi, je les brûlerais toutes. » Jean Calvin (1509-1564), lui aussi, a envoyé de nombreuses femmes au bûcher dans sa ville de Genève. Dans la Genève calviniste, 500 accusées de sorcellerie auraient été brûlées. La seconde moitié du XVIIe siècle vit aussi se dérouler les trop fameux procès des sorcières de Salem en Amérique. Entre février 1692 et mai 1693, dans des villages puritains du Massachusetts, proches de Salem, une centaine de personnes furent arrêtées ; quatorze femmes et six hommes furent exécutés, parfois avec des tortures atroces. Les dénonciatrices étaient des fillettes ayant flirté avec les jeux malsains du spiritisme. C’est alors qu’une espèce de frénésie s’empara de ces populations puritaines. À noter que, vers la fin du XVIe siècle, les protestants lancèrent de terribles accusations contre la modération du Saint-Office dans la chasse aux sorcières. Ils y voyaient la preuve de la complicité de l’Église de Rome avec ces dernières. Il y eut, en effet, deux exceptions notables au vent de folie de la chasse aux sorcières qui souffla sur l’Europe : l’Espagne et l’Italie. Pas de chasse aux sorcières en Espagne D’abord l’Espagne. Joseph Pérez le montre très bien : l’Inquisition espagnole s’est montrée plutôt indulgente à l’égard des sorcières. « On ne trouve, en Espagne rien de comparable a la phobie qui saisit l’Europe… et qui fait brûler des centaines voire des milliers de pauvres femmes. Le Saint-Office applique rarement la peine de mort aux sorcières ; il les prend en pitié; il les tient pour des victimes plus que pour des criminelles… » D’où vient cette différence espagnole ? Du fait que là c’était le plus souvent l’Inquisition qui jugeait en matière de sorcellerie. Elle prenait tout son temps pour examiner les témoignages souvent fragiles et inconsistants. La conviction de beaucoup d’inquisiteurs était que les phénomènes de sorcellerie étaient invraisemblables et ridicules. On ne donnait pas beaucoup de publicité aux faits de sorcellerie, notamment par des procès dont le dénouement serait public, de peur d’augmenter la superstition populaire. En 1610, pour la première et seule fois depuis 1530, les inquisiteurs espagnols cédèrent aux réactions populaires navarraises. Sur vingt-neuf sorcières arrêtées, ils en firent brûler six. Immédiatement, la Suprema (Conseil suprême de la Sainte Inquisition) délégua l’inquisiteur de Logroño, Alonso de Salazar y Frias (v. 1564-1636), pour enquêter sur place. Celui-ci visita les villages les uns après les autres. Il ne réconcilia pas moins de 1802 prétendus sorcières et sorciers. Son rapport à la Suprema date de 1612. Il a été bien étudié par le Danois Gustav Henningsen (1934-2023), lequel a consacré un livre à Alonso de Salazar qui démontrait que toutes les charges retenues contre les sorcières en Navarre et au Pays basque reposaient sur des témoignages d’enfants ou de personnes de mauvaise foi et sur les aveux invraisemblables des sorcières elles-mêmes, dus à l’intoxication par des champignons hallucinogènes. Ainsi l’inquisiteur remettait en cause l’existence des actes de sorcellerie suspectés et concluait « Prudence ! Il faut parler le moins possible de la sorcellerie et le mal disparaîtra de lui-même. » Son rapport précis atteignit pleinement son but : la Suprema alla même jusqu’à réhabiliter solennellement les six sorcières brûlées. Ce qui n’a d’exemple nulle part ailleurs. L’historien britannique Henry A. Kamen (1936) reconnaît « L’Inquisition peut porter à son crédit d’avoir fait disparaître en Espagne une superstition qui, dans d’autres pays, fit plus de victimes qu’aucune autre vague de fanatisme religieux. » Pas de chasse aux sorcières en Italie En Italie et surtout dans les États pontificaux, les personnes suspectées de sorcellerie bénéficièrent de la même protection de l’Inquisition mais, cette fois, il s’agissait de l’Inquisition romaine. Selon Giovanni Romeo (1949-), « les autorités de l’Inquisition romaine évitèrent une persécution sanglante contre la sorcellerie ». Un document officiel de 1621, écrit par le dominicain et cardinal Desiderio Scaglia (1567- 1639), montre que l’Inquisition romaine intervenait en faveur des droits des femmes accusées de sorcellerie. Le Saint-Office élevait fermement la voix contre ces phénomènes d’hystérie collective et condamnait en termes nets les pratiques courantes de leurs juges et de leurs bourreaux. Après les interventions du pape Paul V (p. 1605-1621), suivies de celles de beaucoup d’autres souverains pontifes, plus aucune sorcière ne fut condamnée. La chasse aux sorcières phénomène populaire Dans le reste de l’Europe, les tribunaux civils, qui statuaient en la matière, jugeaient souvent sorcellerie comme une atteinte à l’ordre public. Ils étaient donc sensibles a la pression sociale percevant les sorcières comme des criminelles et des suppôts de Satan. On ne peut d’ailleurs douter qu’il y eut de vrais sorciers et de vraies sorcières, coupables de crimes réels et semant la terreur dans le peuple. Quoi qu’il en soit, que les faits imputés aient été vrais ou non, l’origine des procès en sorcellerie est plus populaire qu’institutionnelle. Les autorités temporelles et ecclésiastiques jouèrent plutôt un rôle de régulation face aux débordements de la justice populaire. Par exemple, l’historien américain Alfred Soman (1934), qui a dépouillé les archives du Parlement de Paris jugeant en appel, de 1565 à 1640, les décisions des juridictions inférieures, montre que, sur les 750 procès de sorcellerie en appel, un peu plus de la moitié des appelants sont des hommes. Ce qui remet en cause le stéréotype de la sorcière qui doit céder en partie la place au sorcier. Les sentences prononcées (41,4 % de relaxes et seulement 8,2 % de condamnations à mort) illustrent aussi que le tribunal ne se laisse pas déborder par la vindicte populaire pratiquant des exécutions sommaires de sorciers et sorcières par lynchage ou par noyade. A noter : Paris est plus à l’abri des pressions populaires que la province. C’est dans les régions gagnées à la Réforme protestante que la justice a été le moins à même de résister à cette vindicte, parce qu’elle était plus proche du peuple et de ses haines viscérales. Elle n’était pas non plus équilibrée par un clergé indépendant, capable de garder l’esprit froid et de lutter efficacement contre la superstition.