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Fideon

Albigeois/Cathares

Lionel Lindsay, Catéchisme de controverse (Pages 72-73)

N’est-ce pas une infamie, disent nos adversaires, que de vouloir imposer la foi aux gens, comme l’a fait l’Église pour les Albigeois, pour les Musulmans et les Juifs à l’époque des croisades ? La foi est un acte libre et l’Église ne peut pas l’imposer par la force. Voici la réponse ; elle est facile. Les Albigeois étaient des sectaires très dangereux pour la société ; ils mettaient à feu et à sang des provinces entières et cherchaient à répandre leurs doctrines même par la violence. Leurs principes étaient horribles ; ils réprouvaient le mariage et la famille, rejetaient toute distinction entre le vice et la vertu, cherchaient à anéantir la religion catholique alors reconnue par tous les gouvernements de l’Europe : si on les eût laissés faire, ils n’auraient produit que des ruines dans le monde chrétien. L’Église n’accomplissait-elle pas un devoir, une mission sainte en engageant les fidèles à se liguer contre ces démolisseurs ? Et au lieu de la blâmer d’avoir entrepris une semblable croisade, ne serait-il pas plus juste de l’en remercier avec effusion de cœur ?

Père Marziac, Des évêques français contre Mgr Lefebvre

Les Cathares professaient le dualisme. Ils donnaient beaucoup trop d’importance au démon. Une véritable exaltation illégitime. Le système des Cathares était que de toute éternité 2 principes s’opposent : Dieu et la Matière ; le Bien et le Mal. Ce dualisme consiste à faire de Satan une sorte de rival de Dieu, un second dieu, aussi éternel que le premier et indépendant de lui. Comme toute hérésie est sociale, elle faisait de grands ravages en France, en Italie. Pourquoi ? Parce que pour les Cathares toutes les incarnations étaient mal et corruption ; donc pas de relations charnelles de l’homme et de la femme, surtout les procréations étaient des crimes : commerce de chair, elles collaboraient, en perpétuant cette chair à la création de Satan. Conséquence, pas de mariage, pas de travail, pas de droits de propriété. Tout cela est impur… Si tu veux en savoir davantage, lis L’Église au risque de l’Histoire, de Jean Dumont. En Italie, les Cathares réussirent à prendre le pouvoir dans certaines villes. À Brescia, en 1225, ils incendièrent quelques églises et lancèrent des torches sur les maisons des fidèles. Les bandes albigeoises dévastaient périodiquement le midi de la France, par la prostitution, le suicide par « l’endura » (la morale des vrais Cathares tendait à la destruction des corps par les jeûnes, la mortification et même par l’abstention de tout aliment), les terres n’étaient plus cultivées, les pillages étaient fréquents. Avant d’en venir aux armes, le Pape Innocent III se dévoua, comme ses prédécesseurs, à la conversion des hérétiques, mais sans grand succès. Trois grandes missions furent entreprises dans ce but, sous la direction de Pierre de Castelnau, légat du Saint-Siège, secondé par de nombreux moines de Cîteaux. La Providence réservait pour cette année critique (1208) l’illustre Saint Dominique. Il combattit l’erreur avec les armes de la Parole, de la charité et l’exemple de la pauvreté, de la prière. Le chapelet surtout, avec les 15 mystères qui font le Rosaire. Quelques-uns se convertirent, mais pas tous. Les irréductibles se sentaient soutenus par Raymond VI, Comte de Toulouse et beaucoup d’autres seigneurs, complices de leurs dévastations et pensant ainsi s’emparer des biens de l’Église. Dès lors une Croisade s’organisa contre les rebelles. On l’a appelée la Croisade contre les Albigeois. 60 000 hommes se réunirent sous la conduite de Simon de Montfort, ardent catholique et vaillant capitaine. De part et d’autre, il y eut des excès et des représailles blâmés par le Pape Innocent III. La victoire de Muret en 1213, gagnée par les catholiques, livra au Comte de Montfort le Languedoc, les provinces voisines et une partie de la Gascogne, tandis que le quatrième Concile de Latran en 1215 condamnait les erreurs des Albigeois. Mais il fallut lutter encore. La campagne ne finit que par la soumission de Raymond VI et grâce à l’intervention de Blanche de Castille, au traité de Paris.

Abbé Auguste Boulenger, Manuel apologétique

À toutes les époques de son histoire, l’Église eut à combattre l’hérésie. Longtemps elle usa de tolérance, et n’employa d’autres armes que la persuasion et les sanctions spirituelles. « Qu’on prenne les hérétiques par les arguments et non par les armes » disait saint Bernard, abbé de Clairvaux. Cependant, l’apparition d’une nouvelle hérésie, importée d’Orient, qui se propagea rapidement en Europe, et plus particulièrement, en Allemagne, dans le nord de l’Italie et dans le midi de la France, détermina les papes à changer de tactique. Les partisans de cette hérésie, appelés cathares (du grec « katharos » pur) parce qu’ils prétendaient se distinguer par leur ascétisme et une très grande pureté de mœurs, sont plus connus, en France, sous le nom d’Albigeois, vraisemblablement parce que c’est à Albi qu’ils firent leur première apparition, ou qu’ils y furent plus nombreux qu’ailleurs. Comme autrefois les manichéens, ces hérétiques professaient qu’il y a deux principes créateurs, l’un bon, l’autre mauvais, que l’homme est l’œuvre de ce dernier, que la vie est mauvaise, qu’on a donc le droit de la supprimer par le suicide, et le devoir de ne pas la propager par le mariage. Estimant que les Albigeois faisaient courir un grave danger à l’Église et à la société civile, la papauté entreprit de les réduire par la force. Le concile de Latran, en 1139, puis le concile de Reims, en 1148, prononcèrent des sentences contre eux, et défendirent aux seigneurs de les recevoir sur leurs terres, sous peine d’interdit. Or les princes répondirent avec empressement à l’appel de l’Église ; ils mirent même tant d’ardeur dans la répression de l’hérésie qu’ils en vinrent bientôt à accuser la papauté de faiblesse et à réclamer de nouvelles mesures de rigueur. Alors, en 1179, le IIIème concile de Latran, puis, en 1184, sous l’inspiration du pape Lucius III et de l’empereur Frédéric Barberousse, le synode de Vérone portèrent des décrets qui enjoignaient aux évêques de rechercher, par eux-mêmes ou par des commissaires, ceux qui sur leur territoire étaient suspects d’hérésie, de les faire juger par l’officialité diocésaine et d’en faire exécuter la sentence par les magistrats civils. Mais ces mesures ne furent que médiocrement efficaces. Les évêques qui étaient souvent en rapports de parenté ou d’amitié avec les familles des hérétiques, montraient peu de zèle à suivre les prescriptions du synode. Ce fut seulement en 1207, et après l’assassinat du légat du Pape, Pierre de Castelnau, par les ordres du comte de Toulouse, Raymond VI, que le pape Innocent III résolut de mettre un terme à leurs violences contre les catholiques. Après avoir excommunié leur protecteur, le comte Raymond, le pape convoqua les princes et les peuples à une nouvelle croisade, non plus cette fois contre les infidèles, mais contre les hérétiques qui jetaient le trouble dans le pays. Les seigneurs accoururent et se rangèrent sous la bannière de Simon de Montfort, poussés plus, il est vrai, par les appâts du gain que par les intérêts de l’orthodoxie. La guerre, qui dura vingt ans, et dont les événements principaux furent le siège de Béziers (1209), la bataille de Muret (1213) et le massacre de Marmande (1219), fut marquée par un grand nombre d’atrocités. Mais il convient d’ajouter que le pape Innocent III désavoua ceux qui s’en rendirent coupables.

Nicolas Deschamps, Les sociétés secrètes et la société (Tome 1, Page 296)

Répandus dans le Midi de la France, ces hérétiques reçurent le nom d’Albigeois, de la ville d’Albi où se tint le premier concile qui les condamna. Bien longtemps avant que les pouvoirs civils fussent forcés d’intervenir pour défendre l’ordre social menacé, ils professaient les doctrines du Manichéisme sur les deux principes, attribuant au principe mauvais le mariage, la procréation des enfants et ils enseignaient qu’on ne devait aucune obéissance aux autorités soit ecclésiastiques soit séculières. Enfin, ils détestaient les ministres de l’Église et ne cessaient de les décrier ; ils voulaient qu’on les poursuivît et qu’on les exterminât comme des loups ; et partout où ils étaient maîtres, ils en agissaient ainsi, brisant et brûlant les croix, les images, les reliques, pillant et dévastant les Églises, les Monastères, n’épargnant ni âge, ni sexe, et portant partout la dévastation, l’incendie et la mort.

Jules Michelet, Histoire de France

La noblesse du Midi, qui ne différait guère de la bourgeoisie, était toute composée d’enfants de juives ou de sarrasines, gens d’esprit bien différent de la chevalerie ignorante et pieuse du Nord ; elle avait pour les seconder et en grande affection les montagnards. Ces routiers maltraitaient les prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs femmes de vêtements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient chanter la messe par dérision. C’était encore un de leurs plaisirs de salir, de briser les images du Christ, de leur casser les bras et les jambes. Ils étaient chers aux princes précisément à cause de leur impiété qui les rendait insensibles aux censures ecclésiastiques. Impies comme nos modernes et farouches comme les barbares, ils pesaient cruellement sur le pays, volant, rançonnant, égorgeant au hasard, faisant une guerre effroyable. […] Enfin, cette Judée de la France, comme on a appelé le Languedoc, ne rappelait pas l’autre seulement par ses bitumes et ses oliviers ; elle avait aussi Sodome et Gomorrhe. […] Que les croyances orientales, le dualisme persan, le Gnosticisme et le Manichéisme aient pénétré dans ce pays, c’est ce qui ne surprendra personne.

Frédéric Hurter, Histoire du Pape Innocent III (Page 284)

En comparant l’organisation intérieure d’une certaine société, les Francs-Maçons, et ses tentatives contre l’Église depuis une soixantaine d’années, avec les principes connus de la doctrine des Cathares (ou Albigeois), on est obligé de reconnaître quelques rapprochements, et non seulement pour les principes généraux, mais pour les plus minces détails. Les deux Sociétés ont pour principe l’indépendance de l’homme vis-à-vis de toute autorité supérieure. Toutes deux vouent la même haine aux institutions sociales et particulièrement à l’Église et à ses ministres. Chez toutes deux les vrais chefs sont inconnus à la foule. Mêmes signes de reconnaissance dans la manière de parler et de s’entendre, de sorte que nous pouvons dire avec quelque raison que tout le bouleversement qui mine depuis plus d’un demi-siècle les fondements de la société européenne, n’est autre chose que l’œuvre des Albigeois, transmise par eux à leurs successeurs, les Francs-Maçons.

Nicolas Deschamps, Les sociétés secrètes et la société (Tome 1, Page 296)

Où étaient les barbares, où étaient les bourreaux ? Et fallait-il après avoir pendant plus d’un demi-siècle employé tous les moyens de persuasion pour ramener à l’ordre ces hordes de brigands, toujours prêts à se travestir quand ils n’étaient pas les plus forts, les laisser piller, tuer, corrompre la majorité des populations chrétiennes et inoffensives, sans permettre aux victimes de se défendre, sans venir à leur aide ? Fallait-il, au nom de la liberté, comme de nos jours, proclamer le principe de non intervention au bénéfice des brigands contre leurs victimes, de tous les tyrans et de tous les oppresseurs contre les peuples et les faibles opprimés ? Car, qu’on le remarque bien, la Croisade contre les Albigeois ne fut, comme les Croisades. contre les hordes musulmanes, qu’une guerre de défense contre les envahisseurs, sous le commandement du pape et des souverains chrétiens à qui la loi naturelle l’imposait comme leur premier devoir.

Jean Guiraud, Histoire partiale, histoire vraie

Ses doctrines théologiques et métaphysiques Les jugements les plus contradictoires sont portés par les historiens anticatholiques sur les croyances et les mœurs des Albigeois. M. Calvet nous dit qu’ils étaient seulement « soupçonnés d’hérésie », MM. Guiot et Mane qu’ils avaient des « idées réputées hérétiques », et M. Brossolette « qu’ils ne pratiquaient pas tout à fait la religion catholique. » La conclusion que ces auteurs veulent suggérer, c’est que la répression était d’autant plus barbare et odieuse que faible et en quelque sorte imperceptible était la nuance qui distinguait les Albigeois des catholiques. MM. Gauthier et Deschamps au contraire nous disent que les Albigeois « demeuraient en dehors de l’Église ». De ces deux affirmations contradictoires ou en tout cas assez différentes l’une de l’autre, celle de MM. Gauthier et Deschamps est la vraie. En réalité, la métaphysique et la théologie des Cathares étaient aux antipodes de la métaphysique et de la théologie chrétiennes. L’Église enseigne que Dieu est un, les Cathares qu’il y a deux dieux, le Dieu bon et le Dieu mauvais, éternels tous les deux, également puissants et luttant sans cesse l’un contre l’autre. L’Église dit que notre monde a été créé par Dieu sous l’action de son amour et que l’homme a reçu de son Créateur l’existence pour son bien. Les Cathares prêchaient que la nature et l’homme sont l’œuvre du Dieu mauvais dont ils sont le jouet et sur lesquels il exerce sans cesse sa malignité. Pour les chrétiens, le Christ est Dieu lui-même, venant en ce monde pour expier la faute originelle de l’humanité, par l’œuvre de la Rédemption, pour les Cathares, c’était un éon ou émanation lointaine de la divinité, venu pour apporter à l’homme la science de ses origines et par là, le soustraire, non par la vertu de son sang, mais uniquement par sa doctrine, à sa misérable servitude ; et ainsi sur tous les points, c’était l’antagonisme déclaré entre le christianisme et l’albigéisme. Sa morale De ces doctrines métaphysiques et théologiques, les Albigeois tiraient une morale en opposition formelle avec la morale chrétienne, et MM. Aulard et Debidour se trompent grossièrement quand ils nous les présentent comme voulant tout simplement « ramener la morale chrétienne à une parfaite pureté » ; en réalité, leur idéal moral était le contraire de l’idéal chrétien et entre l’un et l’autre aucune conciliation n’était possible. Quelles que soient les manières différentes dont les chrétiens ont essayé de mettre en pratique leurs principes, on peut cependant résumer en quelques propositions sûres la théorie que l’Église nous présente de la vie, de sa valeur et du but auquel elle doit tendre. Pour elle, la vie de ce monde n’est qu’une épreuve. Incliné vers le mal par les mauvais instincts de sa nature viciée, les séductions et les infirmités de la chair, les tentations du démon, l’homme est appelé au bien par la loi divine, les bonne tendances que la chute originelle n’a pas pu faire entièrement disparaître en lui, et surtout par ce secours divin qu’il suffit de demander pour l’avoir, qui décuple les forces de la volonté humaine, sans détruire sa liberté et sa responsabilité, et que l’on appelle la grâce. La perfection consiste à triompher des mauvais instincts de la chair, de telle manière que le corps demeure ce qu’il doit être, le serviteur de l’âme ; à subordonner tous les mouvements de l’âme à la charité, c’est-à-dire à l’amour de Dieu, de telle manière que Dieu soit à la fois le principe et la fin de l’homme, de toutes ses énergies, de toutes ses actions. Pour cela, il faut accepter avec résignation les épreuves de la vie, les traverser avec courage et faire de toutes les circonstances au milieu desquelles on se trouve des occasions de sanctification et de salut. Qui ne voit dès lors que pour le chrétien, la vie a un prix infini, puisqu’elle lui fournit le moyen d’acquérir la sainteté et la béatitude éternelle qui en est la conséquence ? Qui ne voit que, pour lui, les actions les plus vulgaires prennent une noblesse surnaturelle lorsque, faites en vue de Dieu, elles apparaissent avec un reflet de l’éternité, « sub specie æternitatis ? » Tout autre était l’idée de la vie que l’Albigeois tirait de sa conception de Dieu et de l’univers. Procédant à la foi du bien et du mal par une double création, l’homme était une contradiction vivante ; l’âme et le corps qui le composaient ne pouvaient jamais se concilier. Prétendre vouloir les mettre en harmonie était aussi absurde que de vouloir unir les contraires, la nuit et le jour, le bien et le mal, Dieu et Satan. Dans le corps, l’âme n’était qu’une captive et son supplice était aussi grand que celui de ces malheureux qu’on attachait jadis à des cadavres. Elle ne pouvait retrouver la paix qu’en reprenant possession de sa vie spirituelle et elle ne devait le faire que par sa séparation d’avec le corps. Le divorce de ces deux éléments inconciliables, c’est-à-dire la mort – la mort non seulement comme subie mais embrassée comme une délivrance, – était le premier pas vers le bonheur. Tout ce qui la précédait et la retardait n’était que misère et tyrannie. Ce monde n’était qu’une prison, et les actions humaines étaient méprisables parce que s’exerçant par un corps corrompu, elles portaient en elles le stigmate de sa corruption. Dès lors, le suicide s’imposait ; il était la conséquence directe de pareils principes, l’unique devoir de la vie étant de la détruire. Chez les Cathares, dit Mgr Douais, le suicide était pour ainsi dire à l’ordre du jour. On en vit qui se faisaient ouvrir les veines et mouraient dans un bain ; d’autres prenaient des potions empoisonnées, ceux-ci se frappaient eux-mêmes. L’Endura semble avoir été le mode de suicide le plus répandu chez les Albigeois. Il consistait à se laisser mourir de faim. Doellinger en a relevé plusieurs cas dans des dépositions faites devant l’Inquisition, en 1308, et contenues dans le manuscrit latin 4269 de la Bibliothèque Nationale. Sans faire de cette pratique un devoir absolu, les chefs de la secte l’encourageaient et la présentaient comme une grande marque de sainteté. En mettant les « consolés » en endura aussitôt après leur initiation, ils les garantissaient par une mort prompte contre toute tentative d’apostasie et de péché, « ne perderent bonum quod receperant. » Si tous les Albigeois ne se tuaient pas, ils n’en croyaient pas moins de leur devoir de tarir le plus possible en eux les sources et les manifestations de la vie. Ils regardaient comme leurs modèles et leurs saints ceux d’entre eux qui avaient atteint les profondeurs de l’anéantissement, le nirvana. On en trouvait en Languedoc. Barbeguera, femme de Lobent, seigneur de Puylaurens, alla voir par curiosité un de ces Parfaits. « Il lui apparut, racontait-elle, comme la merveille la plus étrange. Depuis fort longtemps, il était assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre, insensible à ce qui l’entourait. » Négation du mariage La théorie que se faisaient les Albigeois du mariage était la conséquence logique de l’idée profondément pessimiste qu’ils se faisaient de la vie. Si elle était, comme ils l’enseignaient, le plus grand des maux, il ne fallait pas se contenter de la détruire en soi-même par le suicide ou le nirvana ; il fallait aussi se garder de la communiquer à de nouveaux êtres que l’on faisait participer au malheur commun de l’humanité, en les appelant à l’existence. Aussi, lorsque les Cathares conféraient l’initiation du Consolamentum, ils faisaient souscrire à l’initié un engagement de chasteté perpétuelle. Les ministres albigeois ne cessaient de répéter que l’on péchait avec sa femme comme avec toute autre, le contrat et le sacrement de mariage n’étant pour eux que la légalisation et la régularisation de la débauche. Dans l’intransigeance farouche de leur chasteté, les « Purs » du XIIIème siècle trouvèrent la formule qu’ont reprise de nos jours les tenants de l’union libre et du droit au plaisir sexuel : « Matrimonium est meretricium, le mariage est un concubinage légal ». Mariage et libertinage Les hérétiques avaient une telle aversion pour le mariage qu’ils allaient jusqu’à déclarer que le libertinage lui était préférable et qu’il était plus grave « facere cum uxore sua quam cum alia muliere ». Ce n’était pas là une boutade, car ils donnaient de cette opinion une raison tout à fait conforme à leurs principes. Il peut arriver souvent, disaient-ils, que l’on ait honte de son inconduite ; dans ce cas, si on s’y livre, on le fait en cachette. Il est dès lors toujours possible qu’on se repente et que l’on cesse ; et ainsi, presque toujours, le libertinage est caché et passager. Ce qu’il y a au contraire de particulièrement grave dans l’état de mariage, c’est qu’on n’en a pas honte et qu’on ne songe pas à s’en retirer, parce qu’on ne se doute pas du mal qui s’y commet. C’est là ce qui explique la condescendance vraiment étrange que les « Parfaits » montraient pour les désordres de leurs adhérents. Ils faisaient eux-mêmes profession de chasteté perpétuelle, fuyaient avec horreur les moindres occasions d’impureté ; et cependant ils admettaient dans leur société les concubines des Croyants et les faisaient participer à leurs rites les plus sacrés, même lorsqu’elles n’avaient aucune intention de s’amender. Les Croyants eux-mêmes n’avaient aucun scrupule de conserver leurs maîtresses, tout en acceptant la direction des « Parfaits ». Parmi les Croyants qui se pressaient, vers 1240, aux prédications de Bertrand Marty, à Montségur, nous distinguons plusieurs faux ménages : Guillelma Calveta amasia Petri Vitalis, Willelmus Raimundi de Roqua et Arnauda amasia ejus, Petrus Aura et Boneta amasia uxor ejus, Raimunda amasia Othonis de Massabrac. Ces concubines et ces bâtards, qui paraissent si souvent dans les assemblées cathares, ont fait accuser ces hérétiques des plus vilaines turpitudes. On a dit que leurs doctrines rigoristes n’étaient qu’un masque sous lequel se dissimulaient les pires excès. MM. Gauthier et Deschamps se font l’écho de ces accusations quand ils présentent les Albigeois comme des gens simples, de mœurs pacifiques et peu austères. D’autre part, il est certain que les populations se laissaient très souvent gagner par l’impression d’austérité que produisaient sur elles les « Parfaits » et c’est à cela que font allusion MM. Aulard et Debidour, Rogie et Despiques quand ils parlent des mœurs pures de ces hérétiques. Il est facile de résoudre cette apparente contradiction en se rappelant qu’il y avait deux sortes d’Albigeois : les Croyants qui donnaient leur sympathie aux doctrines cathares et subissaient incomplètement leur influence ; les « Parfaits » qui y adhéraient entièrement et en pratiquaient toutes les prescriptions. Du moment que les Croyants n’avaient pas reçu l’initiation complète, ils pouvaient à la rigueur vivre avec une femme, mais en dehors des liens du mariage. Tout commerce sexuel était sans doute mauvais, mais le concubinat pouvait se tolérer, et non le mariage parce que, en cas d’initiation complète, il semblait plus facile de rompre un lien non légal. Négation de la famille Il est inutile d’insister longuement sur les conséquences antisociales d’une pareille doctrine. Elle ne tendait à rien moins qu’à supprimer l’élément essentiel de toute société, la famille, en faisant de l’ensemble de l’humanité une vaste congrégation religieuse sans recrutement et sans lendemain. En attendant l’avènement de cet état de choses, qui devait sortir du triomphe des idées cathares, les « Parfaits » brisaient peu à peu, par suite des progrès de leur apostolat, les liens familiaux déjà formés. Quiconque voulait être sauvé, devant se soumettre à la loi de la chasteté rigoureuse, le mari quittait la femme, la femme le mari, les parents abandonnaient les enfants, fuyaient un foyer domestique qui ne leur inspirait que de l’horreur ; car l’hérésie leur enseignait « que personne ne saurait se sauver en restant avec son père et sa mère. » Et ainsi disparaissait toute la morale domestique, avec la famille qui était sa raison d’être. Cette haine de la famille n’était d’ailleurs chez les Albigeois qu’une forme particulière de leur aversion pour tout ce qui était étranger à leur secte. Ils s’interdisaient toute relation avec quiconque ne pensait pas comme eux, si ce n’est lorsqu’ils jugeaient possible de le gagner à leurs propres doctrines et ils faisaient la même recommandation à leurs Croyants. Au jour de l’examen de conscience ou apparelhamentum, qui se présentait tous les mois, ils leur demandaient un compte sévère des rapports qu’ils avaient pu avoir avec les infidèles. Et cela se comprend : ils ne considéraient comme leur semblable, leur prochain, que celui qui, comme eux, était devenu, par le consolamentum, un fils de Dieu ; quant aux autres qui étaient restés dans le monde diabolique, ils appartenaient en quelque sorte à une autre race et étaient des inconnus pour ne pas dire des ennemis. Négation des sanctions sociales et de la patrie Les autres engagements que prenaient les hérétiques en entrant dans la secte, allaient à l’encontre des principes sociaux sur lesquels reposent les constitutions de tous les états. Ils promettaient, au jour de leur initiation, de ne prêter aucun serment quod non jurarent ; car, enseignaient toutes les sectes cathares, juramentum non debet fieri. Il existe de nos jours des sectes philosophiques ou religieuses qui rejettent avec la même énergie le serment et l’on sait toutes les difficultés auxquelles elles donnent lieu dans une société qui, malgré sa « laïcisation », fait encore intervenir le serment dans les actes les plus importants de la vie sociale. Quels troubles, autrement profonds, de pareilles doctrines ne devaient-elles pas apporter dans les états du Moyen Age, où toutes les relations des hommes entre eux, des sujets avec leurs souverains, des vassaux avec leurs suzerains, des bourgeois d’une même ville, des membres d’une confrérie les uns avec les autres, étaient garanties par un serment, où enfin toute autorité tirait du serment sa légitimité ? C’était l’un des liens les plus solides du faisceau social que les Manichéens détruisaient ainsi, et en le faisant, ils avaient l’apparence de vrais anarchistes. Ils l’étaient vraiment quand ils déniaient à la société le droit de verser le sang pour se défendre contre les ennemis du dehors et du dedans, les envahisseurs et les malfaiteurs. Ils prenaient à la lettre et dans son sens le plus rigoureux, la parole du Christ, déclarant que quiconque tue par l’épée doit périr par l’épée, et ils en déduisaient la prohibition absolue non seulement de l’assassinat, mais encore de tout meurtre pour quelque raison que ce fût : nullo casu occidendum. De ce principe découlaient les plus graves conséquences sociales et dans leur redoutable logique, les Albigeois ne reculaient pas devant elles. Toute guerre même juste dans ses causes, devenait criminelle par les meurtres qu’elle nécessitait : le soldat défendant sa vie sur le champ de bataille, après s’être armé pour la défense de son pays, était un assassin, au même titre que le plus vulgaire des malfaiteurs ; car rien ne pouvait l’autoriser à verser le sang humain. Pas plus que le soldat dans l’ardeur de la bataille, le juge et les autres dépositaires de l’autorité publique sur leurs sièges n’avaient le droit de prononcer des sentences capitales. « Dieu n’a pas voulu, disait l’Albigeois Pierre Garsias, que la justice des hommes pût condamner quelqu’un à mort » ; et lorsque l’un des adeptes de l’hérésie devint consul de Toulouse, il lui rappela la rigueur de ce principe. Les hérétiques du XIIIème siècle déniaient-ils à la société tout droit de répression ? Il est difficile de l’affirmer, car si la plupart d’entre eux semblaient le dire en proclamant « quod nullo modo facienda sint justitia, quod Deus non voluit justitiam », d’autres ne manquaient pas de restreindre cette négation absolue aux sentences capitales, « aliquem condemnando ad mortem ». Ces derniers toutefois nous apparaissent comme des politiques, atténuant par des restrictions habiles la rigueur du précepte. La Somme nous dit en effet que toutes les sectes enseignaient quod vindicta non debet fieri, quod justitia non debet fieri per hominem ; ce qui semble bien indiquer que la pure doctrine cathare déniait absolument à la société le droit de punir. En tout cas, par la prohibition absolue du serment et de la guerre, par les restrictions du droit de justice, les Albigeois rendaient difficile l’existence et la conservation, non seulement de la société du Moyen Age, mais encore de toute société ; et l’on comprend que l’Église ait dénoncé sans relâche le péril que leurs doctrines pouvaient faire courir à l’humanité. « Il faut avouer, dit l’auteur des Additions à l’histoire du Languedoc, que les principes du manichéisme et ceux des hérétiques du XIIème siècle et du XIIIème siècle, attaquant les bases mêmes de la société, devaient produire les plus étranges, les plus dangereuses perturbations et ébranler pour toujours les lois et la société politique. » Voilà les hérétiques que MM. Aulard et Debidour nous représentent comme de simples réformateurs du christianisme, MM. Gauthier et Deschamps comme « des gens simples et pacifiques » et MM. Guiot et Mane comme des hommes inoffensifs et doux ne rêvant que poésie. M. Lea, dans son Histoire de l’Inquisition, les a mieux compris. Quoique protestant et ennemi de l’Église, il a vu que le nihilisme des Albigeois marquait un retour à la barbarie, tandis que la doctrine chrétienne représentait la civilisation et le progrès. La victoire des Albigeois, c’était le déchaînement du fanatisme le plus terrible puisqu’il faisait gloire à l’homme de se suicider et un devoir à la famille de se dissoudre ; en les combattant, l’Église catholique défendit, avec la vérité dont elle est dépositaire, la cause de la vie, du progrès, de la civilisation. C’est ce que les documents répètent de toutes manières à ces historiens sans conscience qui tracent des Albigeois un portrait fantaisiste et faux, pour mieux les poser en victimes innocentes de l’Église. Modération d’Innocent III n’employant d’abord que la persuasion La plupart des manuels rejettent sur le pape Innocent III la responsabilité de la croisade contre les Albigeois et des excès que parfois commirent les croisés. Qu’y a-t-il de vrai dans cette assertion et peut-on dire que l’expédition des chevaliers du Nord contre les populations du Midi fut déchaînée par le fanatisme de la papauté ? Remarquons tout d’abord que l’Église commença par employer contre l’hérésie albigeoise les moyens de persuasion. Au cours du XIIème siècle, elle envoya contre elle des missionnaires dont le plus célèbre fut saint Bernard. Encore à la fin du XIIème et au commencement du XIIIème siècle, elle avait confié l’évangélisation du Midi aux prédications pacifiques des religieux Cisterciens dirigés par l’abbé de Cîteaux, légat du Saint-Siège. C’est ce que reconnaît M. Devinat quand il écrit : « le pape les fit d’abord prêcher par des moines et en particulier par un moine espagnol, Dominique. À ces procédés inspirés par la tolérance et la charité, les Albigeois répondirent par la haine et la violence. Lorsque saint Bernard alla prêcher chez eux, il dut affronter leurs injures. Saint Dominique fut de leur part l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat. Le clergé catholique était, dans le pays du Midi de la France, opprimé, spolié de ses biens et même de ses églises. Quand la croisade des Albigeois fut décidée, les chanoines de Saint-Nazaire de Béziers avaient dû fortifier leur cathédrale pour y trouver un abri contre les violences des hérétiques. Ceux-ci avaient transformé en temples de leur secte les églises de Castelnaudary. Lorsqu’il prit possession de son siège de Toulouse, Foulques trouva la mense épiscopale totalement dilapidée par eux. Ainsi, avant d’être persécutés par les croisés du Nord, les Albigeois avaient commencé eux-mêmes par être persécuteurs. Plusieurs manuels scolaires le reconnaissent : M. Brossolette donne une image représentant « les hérétiques du Midi bafouant saint Dominique », et M. Calvet rapporte – ce qui d’ailleurs est vrai, – « que les prêtres cachaient leur tonsure pour ne pas être insultés. » Malgré toutes ces provocations, Innocent III persista longtemps à n’employer que les armes de la persuasion. À ceux qui le poussaient aux actes de répression, il répondait qu’il voulait « la conversion des pécheurs et non leur extermination. » Encore le 19 novembre 1206, il recommandait à ses légats les moyens pacifiques du bon exemple et de la prédication : « Nous vous ordonnons, leur écrivait-il, de choisir des hommes d’une vertu éprouvée et que vous jugerez capables de réussir dans cet apostolat. Prenant pour modèle la pauvreté du Christ, vêtus humblement mais pleins d’ardeur pour leur cause, ils iront trouver les hérétiques et par l’exemple de leur vie comme par leur enseignement, ils tâcheront, avec la grâce de Dieu, de les arracher à l’erreur. « Mais dans les premiers jours de 1208, survint un fait qui força le pape à modifier son attitude. Son légat, le moine cistercien Pierre de Castelnau, fut assassiné par un officier du comte de Toulouse auquel il avait reproché la faveur qu’il accordait aux hérétiques. Ce fut pour punir ce crime que le pape fit prêcher la croisade contre les Albigeois et leur protecteur le comte de Toulouse. C’est ce que reconnaît loyalement l’un des auteurs de manuels, M. Calvet : « Le pape Innocent III, dit-il, envoya au comte de Toulouse Raymond VI, pour le rappeler à la foi, un légat qui fut assassiné… indigné, il prêcha une croisade. » Prédication de la croisade provoquée par l’assassinat du légat Pierre de Castelnau Rien n’est plus naturel : toute nation, toute puissance qui est insultée dans son ambassadeur en réclame justice par la guerre : ce fut parce que le dey d’Alger avait effleuré du bout de son éventail notre envoyé, que la France lui déclara la guerre en 1830 et commença la conquête de l’Algérie. Innocent III avait reçu du comte de Toulouse une injure autrement grave, puisque son ambassadeur était assassiné ; la justice la plus élémentaire, le droit des gens lui faisaient un devoir de demander raison d’un pareil attentat. La croisade était donc justifiée, non seulement par les doctrines subversives des Albigeois, et par les outrages de toutes sortes que depuis cent ans ils avaient accumulés contre les catholiques, mais aussi par ce meurtre qui frappait l’Église catholique tout entière dans la personne d’un légat du Saint-Siège. Pendant la croisade, excès du côté des Albigeois comme du côté des croisés Les manuels « laïques » insistent sur les excès qui furent commis au cours de la croisade et, fait curieux, ils n’en signalent que du côté des croisés. Ils sont « des brigands féroces qui n’ont cessé de tuer, de piller, de brûler » ; Gauthier et Deschamps voient dans leur chef, Simon de Montfort « un chef de pillards ». À la guerre, cependant, les excès sont commis par les belligérants des deux côtés, parce que ce ne sont pas des saints qui luttent contre des diables, mais des hommes contre des hommes et que l’humanité se retrouve avec ses mauvais instincts sous quelque drapeau qu’elle combatte. De fait les documents, moins discrets que les manuels, signalent des actes de cruauté et de brigandage, commis par les Albigeois comme par les croisés. Lorsque, en 1213, le comte de Toulouse prit aux croisés le château de Pujol (Haute-Garonne) il souilla sa victoire par un odieux massacre. Bien qu’il eut promis la vie sauve à tous les assiégés, en acceptant leur capitulation, il fit tuer sur le champ leur chef, Simon de Lisesne, fit conduire à Toulouse les autres prisonniers ; « soixante des principaux y furent pendus, après qu’on les eut fait promener dans la ville, attachés à la queue de leurs chevaux et que tout le reste de la garnison fut passée au fil de l’épée. » L’un des chefs des Albigeois, le comte de Foix, se vantait ainsi, devant le concile de Latran, de toutes les cruautés qu’il avait fait subir aux croisés : « Ceux-là, traîtres et parjures, aucun n’a été pris par moi et par les miens qu’il n’ait perdu les yeux, les pieds, les poings et les doigts. J’ai plaisir à la pensée de ceux que j’ai mis à mort et je regrette de n’avoir pu en saisir beaucoup plus. » Il faisait ainsi allusion à six mille croisés allemands qu’il avait surpris dans une embuscade et à peu près tous tués. Un chevalier du Midi, Arnaud de Villemur, entendant reprocher ce massacre au comte de Foix, s’écriait de son côté devant les Pères du Concile : « Seigneur, si j’avais su que ce méfait dût être mis en avant et qu’en la Cour de Rome, on en fit tant de bruit, je vous assure qu’il y en aurait eu davantage de ces croisés sans yeux et sans narines ! » Ce n’étaient donc pas seulement les croisés qui tuaient « leurs prisonniers par centaines… et se comportaient avec férocité » comme voudraient le faire croire MM. Aulard et Debidour ; les Albigeois pouvaient sur ce point rivaliser avec eux. Étaler les cruautés des uns et taire celle des autres c’est être partial et par conséquent faire œuvre antiscientifique. Nous nous garderont bien de notre côté d’imiter de semblables procédés en niant les actes de violence des croisés. Nous ne dissimulerons pas que le sac de Béziers fut marqué par un massacre qui, pour avoir été singulièrement exagéré par la passion anticléricale, n’en est pas moins réel ; nous savons aussi que des actes du même genre ont suivi la prise de Lavaur et en 1243, celle de Montségur. Innocent III rappelle souvent les croisés au respect de la justice et de la charité. Sa modération dans la victoire Ces excès sont la triste conséquence des passions guerrières, et de nos jours, les progrès de la civilisation n’ont pas encore réussi à empêcher les cruautés inutiles de suivre trop souvent les victoires. Il serait injuste d’accuser l’Église de faits qu’elle s’efforça de prévenir. Elle chercha en effet à maintenir les croisés dans la modération, condamnant tous leurs excès et leur rappelant les principes chrétiens. Innocent III leur donna l’exemple de la miséricorde. Il avait appelé les croisés contre Raymond VI, meurtrier de son légat, mais lorsque deux ans plus tard, en 1210, ce même Raymond vaincu « ne sachant plus ce qu’il devait faire », vint à Rome implorer la clémence du Saint-Siège, Innocent III le reçut à bras ouverts : « il lui donna un manteau de prix, un anneau d’or fin, dont la pierre seule valait cinquante marcs d’argent et un cheval. Ils devinrent bons amis de cœur. » En même temps, le pape écrivait à ses légats qui voulaient prononcer la déposition du comte de Toulouse, pour le leur défendre et les rappeler à la modération. « Vous dites qu’il est déchu de ses droits sur ses places fortes, comme ayant failli à sa parole ; mais il n’est pas convenable que l’Église s’enrichisse des dépouilles d’autrui. En vertu de la bienveillance apostolique, et sur l’avis de notre Conseil, nous avons décidé que le fait de n’avoir pas encore exécuté toutes les clauses du contrat, ne pouvait lui faire perdre son droit de propriété, pas plus que nous ne voulons nous prévaloir de l’engagement pris par lui de renoncer à certaines villes au cas où il n’obéirait pas à tous nos ordres. Par l’effet du même principe, nous avons enjoint à l’armée chrétienne qui opère selon nos prescriptions contre les hérétiques, de ne pas toucher à son domaine. » À quelque temps de là, le légat Arnaud de Cîteaux rappela les principes de charité du pape aux croisés qui venaient de prendre la place forte de Minerve, et ce fut malgré sa défense formelle que des exécutions suivirent cette victoire ; l’un des chefs de l’armés, Mauvoisin, lui avait déclaré que les seigneurs n’accepteraient pas les conditions pleines de modération qu’il avait promises aux vaincus. Aussitôt que la défaite de Raymond VI eut suffisamment puni le comte de Toulouse, Innocent III voulut mettre fin à la croisade ; il le signifiait, dès le 15 janvier 1213, à l’archevêque de Narbonne. « Des renards détruisaient dans le Languedoc la vigne du Seigneur, on les a capturés. Par la grâce de Dieu et la vertu des opérations de la guerre, l’affaire de la foi a pris fin en ce pays avec un succès très suffisant. En conséquence nous t’engageons à t’entendre avec notre cher fils, l’illustre roi d’Aragon, et avec les comtes, barons et autres personnes avisées dont l’aide te paraîtra nécessaire pour arrêter des conventions de trêve et de paix. Applique-toi avec zèle à pacifier tout le Languedoc ; cesse de provoquer le peuple chrétien à la guerre contre l’hérésie et ne le fatigue plus par la prédication des indulgences que le Siège apostolique a promises autrefois pour cet objet. » Il aurait voulu clore la croisade en 1213 Cette lettre est de la plus haute importance ; car elle prouve que, pour Innocent III, la Croisade était terminée à la fin de 1212 ; si elle dura encore seize ans, ce fut malgré le Saint-Siège. Il en avait été de cette expédition comme de la croisade de 1204, qui au lieu de se diriger sur Jérusalem, comme le voulait le pape, avait abouti à la prise de Constantinople ; les intérêts politiques l’avaient emporté sur les intérêts religieux, les convoitises des princes sur la défense de la chrétienté. La croisade, à dater de 1213, n’était plus qu’une guerre poursuivie par les seigneurs du Nord, pour déposséder les seigneurs du Midi, par les rois de France pour réunir à la couronne la magnifique province qu’était le Languedoc. Il serait souverainement injuste, dans ces conditions, de rendre l’Église coupable d’une guerre qu’elle n’a plus approuvée et encore moins dirigée, et d’actes de spoliation et de conquête qui sont dus à l’ambition personnelle des chevaliers et des chefs de l’expédition. Hommage de M. Luchaire à la sagesse du pape Tout en désapprouvant la continuation de la guerre, Innocent III continua à la surveiller pour défendre les opprimés et rappeler sans cesse les vainqueurs à la modération et à la justice. En 1215, dépouillés de leurs terres par la victoire de Simon de Montfort, Raymond VI et son fils demandèrent la protection du pape dont ils connaissaient la justice et la charité et leur espoir ne fut pas trompé. « Garde-toi de désespérer, répondit Innocent III aux supplications du comte de Toulouse. Si Dieu me laisse assez vivre pour que je puisse gouverner selon la justice, je ferai monter ton droit si haut que tu n’auras plus cause de t’en plaindre ni à Dieu ni à moi. Tu me laisseras ton fils : car je veux chercher par quel moyen je pourrai lui donner ton héritage. » En attendant, par un décret qui essaya de concilier le droit de conquête de Simon de Montfort et les droits héréditaires de Raymond VI, le pape partagea entre eux les anciennes possessions des comtes de Toulouse. « Qu’on examine de près la rédaction de cet instrument, reconnaît loyalement M. Luchaire, et on y verra qu’Innocent III a encore fait ce qu’il a pu pour atténuer le gain des vainqueurs et ménager l’autre parti. » Enfin, le dernier acte d’Innocent III dans le Languedoc, – acte qu’il accomplit le 21 décembre 1215, six mois avant sa mort – fut encore en faveur des Albigeois vaincus contre les vainqueurs. Il donna mission à l’évêque de Nîmes et à l’archidiacre de Conflans « de reprendre au chef des croisés le château de Foix et de faire une enquête pour savoir au juste dans quelles circonstances le domaine du comte avait été envahi et annexé aux terres conquises. » C’était remettre en question la légitimité des mesures prises contre Raymond-Roger, l’homme que les partisans de la croisade redoutaient le plus, parce qu’il les avaient combattus avec le plus d’énergie et aussi de cruauté. M. Luchaire qui cite ce fait le commente en faisant ressortir l’esprit de justice du pape : « N’ayant pu maintenir à la croisade son caractère religieux, il voulait empêcher qu’elle aboutît dans l’ordre temporel à ses conséquences extrêmes. A plusieurs reprises, il avait défendu contre les violents la cause de la modération et de la justice. » Le successeur d’Innocent III, Honorius III, suivait la même politique, lorsqu’en 1224 il essayait d’amener la pacification du Languedoc par un accord entre Raymond VII et Amaury de Montfort, fils de Simon, et lorsque bientôt après, il entamait, par l’intermédiaire du cardinal Conrad, son légat, les négociations qui devaient aboutir, en 1228, à la paix de Meaux et à la fin de la guerre des Albigeois. Conclusion Arrivés au terme de cette rapide esquisse, nous pouvons mettre au point, d’après les documents, les questions que nos auteurs « laïques » ont traitées d’après leurs passions anticléricales. Ils nous présentaient les Albigeois comme des hommes doux et inoffensifs, les documents nous ont fait constater le caractère fanatique, barbare même, nihiliste et anarchiste des doctrines albigeoises. Ils nous présentaient les hérétiques du midi comme des rêveurs et nous les avons vus diriger contre l’Eglise leurs sarcasmes, leurs injures et leurs agressions. Ils nous présentaient Innocent III comme un sectaire déchaînant par fanatisme la croisade contre des pays pacifiques, et à la lumière des documents, ce pape nous est apparu comme un chrétien animé de sentiments de justice et de charité, employant tout d’abord les moyens de persuasion, ne recourant aux autres que pour punir l’assassinat de son légat, mais gardant toujours la plus grande modération et défendant contre les vainqueurs les droits de ses ennemis vaincus. Ils insistaient uniquement sur les excès des croisés et les documents nous ont prouvé que les compagnons de Simon de Montfort n’ont pas eu le monopole de la cruauté, et que, sur ce point, les soldats du comte de Toulouse, du vicomte de Béziers et du comte de Foix se sont montrés leurs dignes émules. Enfin, ils ont voulu faire remonter jusqu’à l’Église la responsabilité de ces actes blâmables, et il se trouve que l’Église a essayé de les conjurer et qu’ils se sont multipliés lorsque, devenue de croisade simple guerre politique, l’expédition a échappé à sa direction. Et ainsi une histoire vraiment scientifique, puisqu’elle se contente de laisser parler les documents, n’a pas de peine à convaincre de mensonge des pamphlets inspirés par l’esprit de haine et de secte.

Adhémar d’Alès, Dictionnaire apologétique de la foi catholique

La croisade entreprise, contre les Albigeois, au commencement du XIIIème siècle, est l’un des faits les plus importants de l’histoire religieuse au Moyen Age. L’Église en doit porter seule la responsabilité. C’est elle, en effet, qui appela sur le midi de la France Simon de Montfort et ses croisés, qui dirigea l’expédition et, la victoire une fois acquise, en assura les fruits par diverses mesures, et en particulier par l’établissement de l’Inquisition. La croisade albigeoise est un événement aussi difficile à saisir dans son ensemble qu’à suivre dans ses détails d’une complexité extrême, et qui, par cela même, fournit et fournira longtemps matière aux déclamations passionnées de la critique antireligieuse. Sans doute, l’histoire de cette croisade n’offre pas une de ces pages où le regard de l’historien s’arrête avec plaisir ; mais si l’on réfléchit qu’il y a des nécessités historiques, des passes douloureuses pour l’humanité, d’où l’on ne peut sortir sans violence, on reconnaîtra que la croisade contre les Albigeois était une de ces nécessités, que l’intervention de l’Église était juste et que les moyens dont elle usa étaient les seuls à sa portée. Il n’y aurait pas place ici pour un récit détaillé et suivi de cette croisade ; nous nous bornerons donc aux événements qui révèlent le mieux le caractère et la tendance des Albigeois et la nature de l’intervention des papes dans les troubles suscités par ces hérétiques. L’Église hésita longtemps avant de recourir à l’emploi de la force. Il y avait plus d’un siècle que la doctrine albigeoise s’infiltrait dans les provinces du Midi et s’y propageait lorsque Simon de Montfort, à la tête des croisés du Nord, se présenta devant Béziers (1208). Pendant cette longue période, l’Église n’avait eu recours qu’aux armes de la persuasion. Raoul Ardent (1101), saint Bernard (1153) avaient parcouru les pays infectés de l’hérésie, démasquant l’erreur et sollicitant le zèle des pasteurs et des princes temporels. Le résultat de leurs prédications avait été peu appréciable. La situation religieuse du Midi n’avait fait, au contraire, qu’empirer. Voici, du reste, le jugement qu’en portait le comte Raymond V de Toulouse, dans une lettre à Henri, abbé de Citeaux, dont il réclamait le secours (1177) : « Les prêtres eux-mêmes, écrivait-il, se sont laissés infecter par l’hérésie ; les églises sont désertes ou détruites ; on refuse le baptême, on traite l’eucharistie d’abomination, on n’estime plus la pénitence, on nie la résurrection de la chair, on repousse tout ministère sacré, et, ce qui est pire, on annonce deux principes… Sachez que le venin de l’hérésie a pénétré profondément ; la main puissante de Dieu et son bras terrible pourront seuls l’extirper. Les cœurs sont aussi durs que les pierres. Aussi craignons-nous que le glaive spirituel ne puisse plus les sevrer de l’hérésie : le glaive qui frappe le corps leur donnera seul un salutaire avertissement. » L’appel à la force publique partait ainsi du côté du pouvoir séculier ; l’Église en acceptait le principe, mais sans toutefois en hâter l’application. En 1180, le pape Alexandre III jugeait une croisade nécessaire ; ce qui n’empêchait pas la papauté de rechercher, pendant près de trente ans encore, par des moyens pacifiques, la conversion des hérétiques du Midi. Innocent III, ce grand pape que certains historiens se plaisent à représenter comme un homme de proie et de violence, suivit la même voie pendant les huit ou dix premières années de son pontificat (1198-1208). Il envoya successivement ses légats, Jean de Saint-Paul, Raoul et Pierre de Castelnau, avec la mission très expresse de pacifier les provinces méridionales, soit par la persuasion, soit avec le secours des autorités locales ; il soutint le zèle de prédicateurs comme l’évêque d’Osma et saint Dominique, et provoqua des missions cisterciennes où l’on vit jusqu’à douze abbés de l’ordre parcourir les diverses régions du Languedoc. Tous ces efforts échouèrent par la trahison des princes et par la violence des hérétiques. « Ce n’étaient point des sectaires isolés, écrit Michelet, mais une Église tout entière qui s’était formée contre l’Église. Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de prêtre était une injure. Les ecclésiastiques n’osaient laisser voir leur tonsure en public. Ceux qui se résignaient à porter la robe cléricale, c’étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient prendre pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès qu’un missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s’élevait des cris de dérision. La sainteté, l’éloquence ne leur imposaient point. Ils avaient hué saint Bernard. » Les Albigeois tendaient donc à la spoliation, à la destruction même de l’Église dans le midi de la France. L’hérésie albigeoise était, en effet, l’antithèse du catholicisme ; l’antithèse doctrinale : les Albigeois reconnaissaient deux principes, se donnaient à eux-mêmes le nom de purs ou cathares, et considéraient l’Église catholique comme la personnification du mal ; l’antithèse sociale : les Albigeois tendaient la main aux sectes orientales, adversaires de l’Europe chrétienne, et pactisaient avec l’élément sémitique, juif et arabe, si puissant en Languedoc, et surtout de l’autre côté des Pyrénées : « Montpellier, écrit Michelet, était plus lié avec Salerne et Cordoue qu’avec Rome. » À côté de l’intérêt religieux sur lequel Innocent III avait l’œil ouvert, la question se posait donc de savoir si, tandis que l’ordre européen était maintenu à grand’peine entre de puissants rivaux comme Philippe-Auguste et Jean d’Angleterre, tandis que Saladin reprenait Jérusalem et que les Almohades frappaient à la porte de l’Espagne, on verrait s’établir au cœur de la chrétienté un foyer permanent de troubles et de désordres. Voilà pourquoi Innocent III apporta tant d’énergie et de décision dans la répression de l’hérésie albigeoise. Mais encore est-il juste de remarquer que le premier sang versé ne le fut point par l’ordre du pape ; il fut, au contraire, le résultat d’un lâche attentat qui, selon le droit de tous les temps, créait un casus belli contre son auteur. Le légat pontifical, Pierre de Castelnau, avait maintes fois pressé le comte de Toulouse, Raymond VI, de prendre un parti et de se décider enfin pour l’Église contre l’hérésie. Le comte avait donné sa promesse. Mis en demeure de l’exécuter, il se retrancha derrière des prétextes qui ne furent pas jugés valables par le légat. Celui-ci l’excommunia et jeta l’interdit sur les terres soumises à sa domination. Simulant le repentir, Raymond VI sollicita bientôt une nouvelle conférence avec le légat. Elle eut lieu à Saint-Gilles. Dans cette entrevue, le comte fut violent, il proféra contre le légat des menaces de mort. Le lendemain, Pierre de Castelnau s’apprêtait à passer le Rhône, lorsqu’il fut assailli par un écuyer du comte qui lui enfonça sa lance au-dessus des côtes. La mort fut presque instantanée. Le moribond n’eut que le temps de fixer son meurtrier et de lui dire (8 janvier 1208). « Que Dieu te pardonne, comme je te pardonne. » Le meurtrier ne fut pas poursuivi ; il trouva même asile auprès d’amis du comte. Cet acte odieux a fort embarrassé certains historiens ayant des sympathies secrètes ou avouées pour les Albigeois. Sans un mot de blâme pour le meurtrier et ses complices, H. Martin a le courage d’insulter à la victime en parodiant les mots de pardon prononcés par celle-ci ! « Ces hommes, s’écrie-t-il, implacables pour venger Dieu, comme ils disaient dans leur étrange langage, savaient, en effet, pardonner pour eux-mêmes. » La mort de Pierre de Castelnau appela de nouveau l’excommunication sur la tête de Raymond VI. Innocent III fît prêcher la croisade dans le nord et dans l’est de la France (Lettre d’Innocent III du 9 mars 1208). Les mêmes faveurs spirituelles étaient attachées à la croisade des Albigeois qu’à celle de Terre Sainte. Aussi d’innombrables légions de croisés s’avancèrent vers le Midi, sous la conduite d’un chef reconnu par le roi de France, Simon de Montfort. Lorsque le comte de Toulouse aperçut cette nuée d’hommes armés, il hâta sa réconciliation avec l’Église, qui lui accorda son pardon ; réconciliation peu sincère, on le verra, en dépit de la pénitence acceptée. La croisade ne pouvait cependant reculer, en présence de ce repentir tardif et équivoque d’un prince d’ailleurs impuissant à rétablir l’ordre. Les opérations militaires commencèrent par le bas Languedoc. Simon de Montfort prépara le siège de Béziers. Que n’a-t-on pas dit sur les croisés et sur ceux qu’ils venaient combattre, sur les hommes du Midi et sur les hommes du Nord ? Le Midi, c’était la richesse, la prospérité, la civilisation sous tous ses aspects ; le Nord, au contraire, c’était la barbarie, l’ignorance, la pauvreté cupide et violente. On a ainsi trouvé le moyen de mettre un crime de plus à la charge d’Innocent III, puisque c’était lui le promoteur de la croisade, qui déchaînait la barbarie contre la civilisation. Il n’est rien cependant de plus problématique que cette prétendue supériorité du Midi sur le Nord : « La civilisation, écrit M. H. de l’Épinois, se manifeste ordinairement au dehors par des mœurs plus parfaites, par la culture des lettres et des arts, par le développement du commerce, par l’enthousiasme pour les entreprises généreuses ; or, rien ne prouve que les mœurs du Nord fussent plus barbares ou plus corrompues que celles du Midi ; il y avait dans le Midi moins de foi et plus de scepticisme. Si on invoque la littérature, le Midi, je le sais, avait ses troubadours et ses canzone : mais le Nord avait ses trouvères et ses chansons de geste, que nous commençons seulement à connaître. Si on invoque la culture des arts, il y avait dans le Nord autant de monuments d’architecture, autant de Notre-Dame-de-Paris qu’il pouvait y en avoir dans le Midi. Si le commerce était florissant à Narbonne, à Beaucaire, dans le Languedoc, il y avait aussi à Saint-Denis, à Provins et en Champagne des foires justement célèbres. Quant aux pensées qui poussent aux entreprises généreuses, les croisés du Nord, combattant en Palestine, ne se sont pas montrés inférieurs aux compagnons de Raymond ; je ne saisis donc pas la différence si marquée, dit-on, entre la civilisation du Nord et celle du Midi, différence qui ferait regarder la venue de Simon de Montfort et de ses guerriers comme une nouvelle invasion de barbares, comme une lutte provenant de l’antagonisme des races. » L’armée des croisés s’était donc rangée devant Béziers, prête à l’assaut. Les historiens de la croisade représentent les habitants de cette ville comme gens adonnés à toutes sortes de vices et de crimes ; ce qui est certain, c’est que Béziers était le principal rempart de l’hérésie, et que l’esprit de révolte s’y portait parfois à des violences inouïes. Quarante-deux ans auparavant, les habitants de cette ville avaient tué dans l’église de la Magdeleine leur vicomte Trincanvel, et brisé les dents à l’évêque qui les en voulait empêcher. Toutefois, avant de commencer l’attaque, les chefs croisés députèrent Renaud de Montpellier, leur évêque, pour faire des propositions aux assiégés. Les catholiques se trouvaient en grande majorité à Béziers. S’ils avaient voulu livrer les hérétiques, dont l’évêque portait la liste sur lui, ou sortir de la ville, selon l’invitation qui leur était faite dans le cas où il n’eût pas été en leur pouvoir de livrer les hérétiques, le sac de Béziers n’eût peut-être pas eu lieu ; il eût certainement été réduit à d’infimes proportions. Mais, par malheur, les habitants de Béziers méprisèrent la sommation de l’évêque ; plus que cela, ils commencèrent eux-mêmes l’attaque en lançant des flèches sur les assiégeants ; de quoi les « valets » de l’armée étant indignés (les canzone disent les « Ribaults »), ils escaladèrent les murailles et prirent la ville d’emblée (22 juillet 1209). Il y eut une tuerie effroyable ; sept mille personnes réfugiées dans l’église de la Magdeleine y furent égorgées en tas. On a cependant beaucoup exagéré le nombre des victimes ; les uns ont dit soixante-mille, d’autres trente-huit-mille. Ces chiffres sont arbitraires ; ils ne sont pas fournis par les chroniques contemporaines. Le légat Arnaud avoue vingt mille victimes, dans une lettre à Innocent III, et il n’y a point lieu de douter de sa sincérité. Cet Arnaud, abbé de Citeaux et légat pontifical, a eu sa légende, qu’on retrouve invariablement dans certaines histoires. On lui fait porter tout le poids des atrocités commises à Béziers. Avant l’attaque, il aurait juré qu’il ne laisserait pas à Béziers pierre sur pierre et qu’il ferait tout mettre à feu et à sang, tant hommes que femmes et petits enfants. Pendant qu’on délibérait sur les moyens de distinguer les hérétiques des fidèles, il aurait, prétend-on, fait entendre ces paroles de sang : « Tuez-les tous, car Dieu connaît les siens ! » Il n’est point surprenant qu’un siècle ou deux après le sac de Béziers, au souvenir douloureux d’événements lointains, ou à distance du théâtre de la guerre, on ait fait parler le légat Arnaud ; d’autant plus qu’il avait dans la conduite de la croisade la principale part de responsabilité. Mais le serment qu’on lui prête n’est relaté ni dans les chroniques contemporaines, ni dans le poème de la croisade ; on le trouve seulement dans la chronique rendue en prose au XIVème siècle. Quant au second propos, il constitue, comme l’a écrit M. H. de l’Épinois, une belle et bonne calomnie : « Ni la chronique de Saint-Denis, ajoute ce dernier, ni Guillaume le Breton, ni Guillaume de Nangis, ni Albéric des Trois-Fontaines, ni Pierre de Vaulx-Cernay, ni Guillaume de Puylaurens, ni l’histoire de la croisade écrite en vers, etc., etc. ne font mention de cette prétendue réponse. » Où donc est-on allé la puiser ? Dans un auteur allemand, qui vivait à trois cents lieues du théâtre de la croisade ; dans un livre dont le titre indique suffisamment les tendances, et où le grotesque le dispute à l’invraisemblable, les Dialogi miraculorum de Pierre Césaire de Heisterbach. Et sous quelle forme Pierre Césaire rapporte-t-il les mots prêtés à Arnaud ? Comme un bruit : dixisse fertur. L’imputation ne s’accorde, d’ailleurs, ni avec les faits, ni avec le caractère du légat. Il est, en effet, reconnu que l’on chercha d’abord à composer avec les habitants de Béziers, et que le massacre eut lieu par surprise, sans préméditation de la part des chefs. Quant au caractère d’Arnaud, il se révèle sous un jour bien différent dans une occasion toute semblable à celle qu’on suppose, au siège de Minerve. On lui demandait de décider du sort des prisonniers : « À ces mots, dit Pierre de Vaulx-Cernay, l’abbé fut grandement marri et n’osa les condamner, vu qu’il était moine et prêtre. » Tous ces récits de moines ou d’évêques excitant au meurtre ou au pillage, pendant la croisade contre les Albigeois, sont des récits mensongers et inventés à plaisir. Sans doute, il y eut des hérétiques brûlés, des confiscations et des emprisonnements pendant cette longue et terrible lutte, mais ces tristes incidents, fruits amers d’une sévère et inexorable législation, conséquences inévitables d’une guerre nécessaire, ne sont pas imputables à l’esprit de vengeance ou de rancune personnelle. Du moins, il faudrait prouver ces imputations. Que n’a-t-on pas dit de l’ambition des croisés et des moines de Citeaux ? Simon de Montfort obtint le comté de Toulouse ; il y eut des moines nommés à la place d’évêques dépossédés. Mais, à moins d’admettre que les croisés fussent venus dans le Midi pour une parade militaire, on ne comprendrait guère qu’ils n’eussent pas songé à s’assurer des terres et des évêchés. On n’a point encore vu jusqu’ici des vainqueurs confier à des adversaires réduits par la force des armes la garde des pays qu’ils leur ont enlevés. On dira que les évêques et les princes dépossédés n’étaient point absolument des adversaires des croisés, que Raymond VI et son fils, par exemple, avaient fait leur soumission au pape et à l’Église ; mais, d’autre part, on ne manquera jamais, à l’occasion, de louer leur penchant pour l’hérésie et leur opposition au but même de la croisade. Point n’est donc besoin de recourir au motif d’ambition, pour expliquer la conduite des chefs croisés, ou du moins s’ils furent ambitieux, il n’y paraît pas. Après Béziers, les croisés prirent Carcassonne, Lavaur et d’autres places isolées, plus tard Toulouse. Cependant, une ligue s’était formée dans le Midi sous la direction et avec l’appui du roi d’Aragon, dans le but de négocier avec le pape, contre les croisés, et de leur résister par les armes. Cette entreprise échoua misérablement à Muret (1215). Néanmoins, le but de la croisade ne fut définitivement atteint que beaucoup plus tard, lorsque le fils de Raymond VI, réconcilié avec l’Église et avec la France, souscrivit aux mesures prises par le concile de Toulouse pour assurer dans son comté le maintien de la foi catholique (1229). Mais les multiples événements accomplis dans la période qui va du sac de Béziers jusqu’au concile de Toulouse n’ont, au point de vue des principes engagés dans la croisade des Albigeois, aucun intérêt particulier. Ils ne furent que la suite d’un dessein clairement manifesté dès l’entrée en campagne des croisés.

Jean-Noël Toubon, Ainsi était Saint Louis (Pages 7-9)

Le début du XIIIe siècle fut marqué, à l’est, par l’avènement d’un empire qui terrorisait l’Europe entière. Après les Huns d’Attila au Vème siècle, les Avares entre le VI et le VIIIème siècle, les Mongols furent le plus grand péril que connut la chrétienté occidentale. Les hommes de cette époque voyaient en eux Gog et Magog désignés par l’Apocalypse, ces hordes sataniques venues accabler les humains en raison de leurs péchés. Une vision eschatologique allait se répandre tout au long de ce siècle mystique. Au XIIème siècle, des foyers de « bons hommes » comme ils aimaient à se faire appeler, déferlaient également dans toute la chrétienté. Ils se développaient tout d’abord dans le nord puis dans le Midi du royaume et touchaient principalement les couches nobles de la société. Leurs ennemis de l’époque les appelaient les « hérétiques albigeois » quand nos contemporains les nommaient les « cathares. » Mais qui étaient-ils et que professaient-ils ? Tirant ses origines dès le Xème siècle, ce mouvement religieux médiéval était inspiré du christianisme et cherchait une séparation totale entre la matière et l’esprit. Pour eux, il y avait un Dieu bon et un Dieu mauvais. Tout ce qui provenait de la matière était l’œuvre du Prince des Ténèbres, par conséquent, l’Incarnation de Jésus-Christ était une aberration. L’enfantement était une malédiction car il imposait à un petit être le fardeau de devoir vivre dans un corps corrompu. La folie albigeoise pouvait aller jusqu’à inciter les femmes à avorter. L’hérésie représentait un réel danger politique et social. Pour la combattre et ramener ces hommes et femmes à la foi catholique romaine, au XIIème siècle, l’Église utilisa la persuasion en envoyant des missionnaires comme Bernard de Clairvaux. Au début du XIIIème siècle, inspiré par la tolérance et la charité, le pape Innocent III confia l’évangélisation du Midi du royaume à des abbés cisterciens. Ces clercs portés par l’esprit de charité ne reçurent de la part de ces « bons hommes » qu’insultes, tentatives d’assassinat, spoliation de leurs biens, persécutions, etc. L’oppression était telle que des prêtres préféraient cacher leur tonsure pour échapper aux insultes. Malgré ces provocations, Innocent III, élu pape depuis 1198, persévéra sur le chemin de la persuasion. Quand son entourage l’invitait à utiliser des moyens plus répressifs, il répondait qu’il préférait « la conversion des pécheurs plutôt que leur extermination » et ajoutait que ses « légats devaient choisir des hommes d’une vertu éprouvée capables de réussir dans cet apostolat. Prenant pour modèle la pauvreté du Christ, vêtus humblement mais pleins d’ardeur pour leur cause, ils iront trouver les hérétiques et par l’exemple de leur vie comme par leur enseignement, ils tâcheront, avec la grâce de Dieu, de les arracher à l’erreur. » Sauf que l’entreprise de charité bascula lorsque Pierre de Castelnau, le légat du pape et moine cistercien, fut assassiné par un hérétique albigeois le 15 janvier 1208. Las de subir les incessantes provocations et outré par ce meurtre scandaleux, Innocent III décida de prêcher une croisade. Dès janvier 1213, après la défaite cuisante du comte de Toulouse Raymond VI contre les croisés, Innocent III souhaitait mettre fin à la croisade. Mais les ambitions territoriales et politiques des princes et des barons du nord étaient trop grandes… Une croisade politique se substituait à la croisade spirituelle initiale. De 1209 à 1229, les nombreux combats entre les chevaliers du nord et les hérétiques entraînèrent inévitablement des exactions des deux côtés : le massacre des habitants de Béziers par les croisés en 1209, celui des habitants de Pujols par les albigeois en 1213. Les hommes d’Église, parallèlement aux combats, continuèrent inlassablement leurs missions et leurs prêches. Dominique de Guzman, futur saint Dominique, avait été de ceux qui avaient œuvré activement contre l’hérésie albigeoise en organisant des débats théologiques avec les hérétiques. L’exemple de sa vie et la qualité de ses prêches ramenèrent bon nombre d’égarés à la foi catholique. Avec son contemporain saint François d’Assise, ces deux grands saints catholiques allaient irradier les siècles futurs par leur vie ascétique et être à l’origine de deux ordres mendiants majeurs du XIIIème siècle : les franciscains et les dominicains. En 1244, à la suite de l’assassinat de deux inquisiteurs par les hérétiques, Louis IX allait mettre un terme définitif à la folie albigeoise. Retranchés devant Montségur dans un village fortifié tel un sanctuaire spirituel et militaire, les hérétiques subirent la foudre de l’armée royale. Une fois la reddition du château négociée, un pardon général fut accordé aux récalcitrants de Montségur – même à ceux qui avaient assassiné les deux inquisiteurs – à la condition qu’ils abjurent leur hérésie mortifère. Ceux qui s’y opposèrent furent brûlés.

Jean Sévillia, Historiquement correct

Le conseil municipal de Lavaur, dans le Tarn, a adopté, le 11 janvier 2002, une résolution interdisant dans la commune toute référence à Simon de Montfort. À l’origine de cette curieuse initiative, quelques protestations émises à l’annonce d’un projet de résidence immobilière portant le nom de Simon de Montfort. L’arrêté du maire stipule que les dénominations « Montfort », « de Montfort » et « Simon de Montfort » seront dorénavant prohibées « pour baptiser les voies, lotissements publics ou privés, résidences et autres établissements recevant du public ». Motif : « Le sieur Simon de Montfort a perpétré sur la population de Lavaur un massacre dont le souvenir est profondément ancré dans la mémoire collective de la cité. » Lors de la croisade contre les albigeois, en 1211, Simon de Montfort avait conduit le siège de la ville. À l’issue, quatre-vingts chevaliers cathares auraient été tués, et plusieurs dizaines d’hérétiques brûlés vifs. Lancée au XIXe siècle, la légende cathare fait depuis la fortune des libraires. Toute une littérature ésotérique et spiritualiste s’y rattache, et l’on ne compte pas les publications pseudo-savantes détaillant la religion des fidèles de Montségur. Aujourd’hui, deux veines idéologiques irriguent le vieux mythe cathare. En premier lieu, dans un contexte général de remise en cause du cadre national, d’aucuns s’ingénient à susciter l’antagonisme entre la France septentrionale et la France du Sud. Dès lors, la croisade contre les albigeois devient un crime commis par les barbares du Nord contre la civilisation méridionale. L’industrie touristique exploite ce filon : entre la Garonne et la frontière espagnole, les visiteurs sont invités à découvrir un « pays cathare » présenté comme un paradis perdu. Une seconde veine idéologique s’affirme avec plus de vigueur. Elle consiste tout uniment à réhabiliter les croyances cathares. La religion, dans notre société sécularisée, relève de la conscience individuelle : celui qui croit, puisqu’il est sincère, est dans son droit, a fortiori s’il croit contre la foi traditionnelle. Hérésie médiévale, le catharisme devient ipso facto sympathique. Les cathares ? Des purs, des simples, parés de toutes les vertus. Animés par le seul amour, ils ne faisaient que braver l’injustice des puissants. Témoin de ce discours, un numéro « Spécial cathares » récemment publié par un magazine régional. « Le catharisme, y lit-on, n’était rien d’autre qu’une Église catholique débarrassée de ses rites, de ses peurs et de l’aspect pesant et contraignant de sa hiérarchie, une Église plus égalitaire. Bref, ils inventèrent une utopie beaucoup plus dangereuse pour l’ordre en place que toutes les idéologies. » À ces braves gens, qu’a-t-on opposé ? « Les flammes de la purification. » La pratique du bûcher étant « banale et justifiée par l’Église, cette guerre de religion ne pouvait se terminer que par “la solution finale” ». La solution finale ? En clair, le catholicisme médiéval aurait préfiguré le nazisme : bel exemple d’amalgame tel que l’historiquement correct peut en fabriquer… Les cathares : une secte dangereuse D’où viennent les cathares ? Le terme, tiré du grec katharos (« pur »), a été utilisé d’abord pour désigner une secte de Rhénanie. Ses idées étaient assez comparables à celles exprimées, en Lombardie ou dans le midi de la France, par d’autres groupes hérétiques. Des hérésies, il y en a eu depuis l’origine du christianisme, touchant notamment la définition de la divinité. Pour l’Église romaine, Dieu est un en trois personnes (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) ; pour l’arianisme (condamné au IVe siècle), le Christ n’est pas de la même nature que le Père ; le schisme avec l’Église d’Orient, au XIe siècle, provient entre autres d’un désaccord théologique à propos de l’interprétation du rapport entre Dieu et son Fils. Ces débats peuvent paraître abstraits, ils n’en ont pas moins agité avec passion des hommes pour qui la foi en Dieu primait. Aux XIe et XIIe siècles, des courants hérétiques parcourent l’Europe. Ainsi le bogomilisme, une doctrine manichéenne née en Bulgarie. Dans le nord de la France, certains cercles revendiquent une pureté évangélique qui aurait été trahie par l’Église. Vers 1170, Pierre Valdès, un marchand de Lyon, abandonne sa famille et ses biens pour prêcher la pénitence et la pauvreté. Refusant les sacrements et la hiérarchie ecclésiastique, sa doctrine est condamnée par son évêque puis par le pape. Ses fidèles (les Vaudois), excommuniés, se maintiendront clandestinement en Provence, dans le Languedoc, dans le Dauphiné, en Italie. À la fin du XIe siècle, un mouvement de contestation de l’Église se développe dans l’actuel sud-ouest de la France. C’est ici qu’apparaissent ceux que nous appelons les cathares. Ce terme, ils ne l’emploient pas. Entre eux, ils se désignent comme les Bons Chrétiens, les Vrais Chrétiens, les Amis de Dieu ou les Bons Hommes. Leur pensée repose sur un dualisme absolu. S’inspire-t-elle du bogomilisme, est-elle une spécificité locale ? Faute de sources, les spécialistes en discutent encore. Le catharisme oppose deux principes éternels. Le bon, qui a enfanté les esprits, les âmes, le Bien. Et le mauvais, qui est à l’origine de la matière, du corps, du Mal. Ce n’est pas Dieu qui a créé l’univers, c’est Satan. Toute réalité terrestre est marquée du signe du Mal. Les cathares, issus d’une société dont la culture est chrétienne, recourent à des notions issues des Évangiles, mais ils les réinterprètent. À leurs yeux, Jésus est un ange dont la vie terrestre n’a été qu’une illusion. Le Christ n’a donc pas souffert pendant sa passion, il n’est pas mort et n’a pas eu à ressusciter. La Vierge Marie, de même, était un pur esprit aux apparences humaines. En s’évadant de la terre, royaume du Mal, l’âme se dépouille de son enveloppe impure pour rejoindre le royaume de l’esprit. La religion cathare distingue deux sortes de fidèles. D’abord les croyants, qui conservent leurs habitudes extérieures. Puis les parfaits qui, passés par le rite de l’imposition des mains, le consolamentum (et pouvant dès lors le conférer), forment le noyau de cette contre-Église. Ayant rompu avec leur famille, les parfaits vivent en communauté. Leur morale étant établie sur la séparation de l’âme et du corps, ils observent la plus stricte continence. Se nourrissant le moins possible, ils suivent un régime végétarien, refusant tout produit animal (viande, lait, fromage, œufs). Cette épreuve du renoncement (endura), certains la poussent à l’extrême : selon certaines sources, des cas de mort par inanition sont attestés. En vertu de la même logique, les parfaits pratiquent l’abstinence sexuelle. La chair étant impure et la procréation criminelle (mettre un enfant au monde, c’est précipiter une nouvelle âme dans le royaume du Mal), ils se vouent à la chasteté. En conséquence, celui qui a reçu le consolamentum est voué au célibat ou doit quitter son conjoint. Certains parfaits, cependant, admettent les relations charnelles ; condamnant seulement l’institution du mariage, ils en viennent à prôner la liberté sexuelle. Plus qu’une hérésie, le catharisme constitue une remise en cause intégrale du christianisme. Récusant l’Église, la famille, la propriété et le serment d’homme à homme, les cathares nient les fondements de l’ordre féodal. Observant des rites initiatiques, obéissant à une hiérarchie secrète, ils présentent toutes les apparences d’une secte. Une secte qui contrevient ouvertement à la morale commune de l’époque. Et cette secte se développe. À partir de 1160, le catharisme s’organise. Il ne possède pas de clergé, mais, à Toulouse, Albi et Carcassonne, certains parfaits remarqués pour leur zèle prennent la tête de « diocèses ». En 1167, un concile cathare se tient à Saint-Félix-de-Lauragais, sous l’autorité d’un évêque hérétique venu de Constantinople. La noblesse locale est touchée. En 1205, la comtesse de Foix quitte son mari et devient parfaite. Dans le Mirepoix, trente-cinq vassaux du comte de Foix se convertissent au catharisme. Les artisans sont gagnés à leur tour : la corporation des tisserands du Languedoc se fait cathare. À Béziers, en 1209, 10 % de la population est touchée par l’hérésie. L’hérésie, mal religieux, est aussi un mal social Hérésie : aujourd’hui où les journaux mettent ce mot entre guillemets, le concept fait sourire. Pas au Moyen Âge. La société médiévale est communautaire : elle connaît la personne – chaque être humain créé à l’image de Dieu –, mais pas l’individu. Dans un monde où le temporel et le spirituel sont intimement liés, à une époque où la liberté de conscience est inconcevable, l’hérésie constitue une rupture du lien social. « Un accident spirituel, plus grave qu’un accident physique », explique Régine Pernoud. Une hérésie, étymologiquement, c’est une opinion particulière (en grec hairesis). Si cette opinion est déclarée erronée, l’Église non seulement n’a pas de scrupule à la condamner, mais considère de sa mission de la combattre. L’excommunication n’est pas prise à la légère. Fulminée par l’évêque ou le pape, cette sanction entraîne la privation des sacrements – l’absolution, la communion. Or être privé des sacrements, c’est être mis au ban de la collectivité. Celui qui meurt excommunié est enterré sans prières, hors du cimetière paroissial. Quand un prince ou un suzerain est excommunié, ses vassaux sont déliés de la fidélité à son égard : c’est toute l’organisation féodale qui se délite. C’est pour cela que l’évêque a le devoir de traquer l’hérésie et de la bannir, c’est-à-dire, au sens littéral, de l’exterminer (ex-terminis, « hors des frontières »). Exterminer : le grand mot. De nos jours, il est compris dans son sens physique, et l’association d’idées s’opère avec le bûcher. Dans le cas des cathares, l’image de Montségur s’impose, répétée par le cinéma, la télévision, les magazines, les guides touristiques. Pour combattre les cathares, on les aurait massacrés. Ce raccourci est doublement trompeur : il passe sous silence le fait que d’autres moyens que la force ont d’abord été employés ; il rejette par ailleurs la violence d’un seul côté, alors que les albigeois n’étaient pas de doux innocents. « La foi doit être persuadée, non imposée », affirme Bernard de Clairvaux. « Mieux vaut absoudre les coupables, ajoute le pape Alexandre III, que de s’attaquer par une excessive sévérité à la vie d’innocents. L’indulgence sied mieux aux gens d’Église que la dureté. » Pour éteindre l’hérésie, l’Église privilégie la persuasion. Contre les cathares, le combat est d’abord théologique. Entre 1119 et 1215, sept conciles analysent et condamnent les thèses manichéistes. Dans le Midi toulousain, un vaste effort missionnaire est lancé, confié d’abord aux évêques et au clergé local. Il s’avère cependant que certains prélats, possédant des liens familiaux avec les seigneurs acquis au catharisme, montrent peu d’empressement à réfuter les thèses des parfaits. Quant au bas clergé, pour avoir la paix, il ferme les yeux. La papauté fait alors appel à des personnalités venues du Nord. Saint Bernard, le réformateur de l’ordre de Cîteaux, effectue une tournée de prédication dans le Midi. Ces efforts ne portant aucun fruit, le catharisme continue de se répandre. À telle enseigne que le mouvement, issu d’une contestation religieuse, atteint la dimension d’un trouble social. La première autorité laïque à lancer un avertissement aux hérétiques, en 1177, est le comte Raimond V de Toulouse, qui enjoint les cathares de renoncer à leurs pratiques. Innocent III accède au pontificat en 1198. Pendant dix ans, afin de ne pas laisser l’affaire au pouvoir temporel, il va s’employer à réduire l’hérésie. En 1200, le pape organise une mission qu’il confie à Pierre et à Raoul de Castelnau. Ces deux frères sont cisterciens à l’abbaye de Fontfroide, près de Narbonne. De village en village, les moines haranguent les fidèles, instruisent, visitent les familles. Ne craignant pas le contact direct avec leurs adversaires, les prédicateurs soutiennent des controverses publiques avec les parfaits. À Carcassonne, en 1204, un débat contradictoire réunit Pierre de Castelnau et Bernard de Simorre, un évêque cathare. Cette même année, du renfort arrive en la personne de l’abbé de Cîteaux, Arnaud Amaury, qui est nommé légat pontifical. Sa mission est, par la prédication, de reconquérir ceux qu’on commence à appeler les albigeois, parce qu’ils sont nombreux autour d’Albi. En 1205, revenant de Rome, Diego, l’évêque d’Osma, ville d’Espagne, traverse le Languedoc. Il est accompagné du sous-prieur de son chapitre, Dominique de Guzman. Constatant les faibles résultats des Cisterciens, les deux hommes décident de se consacrer à la lutte contre l’hérésie. Rompant avec le luxe ecclésiastique, ils choisissent de mener une vie dépouillée. Parcourant la campagne pieds nus, sans équipage et sans argent, Diego et Dominique sillonnent les routes, multipliant les conférences contradictoires. À Montréal, près de Carcassonne, ils obtiennent cent cinquante retours à l’Église en 1206. Cette même année, à Fanjeaux, Dominique fonde un monastère de femmes avec des hérétiques converties. En 1214, les moines mendiants qui le suivent installent une maison mère à Toulouse. Cet ordre des Frères prêcheurs reçoit sa constitution en 1216 : les Dominicains sont nés. Mais pendant ce temps, découragés, les Cisterciens ont abandonné la tâche. Et ce qui constituait une entreprise spirituelle, menée selon des moyens pacifiques, va se trouver débordé par des circonstances toutes temporelles. La croisade contre les albigeois : tout sauf un conflit Nord-Sud Raimond V, comte de Toulouse, est mort en 1194. Son successeur, Raimond VI, se montre conciliant avec les cathares. Point de vue intéressé : il espère s’emparer des biens de l’Église. Excommunié une première fois, il est absous, en 1198, sur la promesse de poursuivre l’hérésie. Comme il n’entreprend rien, il est excommunié une seconde fois. Se soumettant à nouveau, il obtient la levée de l’excommunication. Néanmoins, il continue de tolérer le prosélytisme des parfaits. En 1207, Innocent III pousse alors le roi Philippe Auguste, suzerain du comte de Toulouse, à intervenir en vue de rétablir l’orthodoxie. Le Capétien montre peu d’enthousiasme. D’une part, il a d’autres priorités, étant en guerre contre l’Angleterre, d’autre part, il redoute l’ingérence du Saint-Siège dans les affaires du royaume. En 1208, un drame met le feu aux poudres : Pierre de Castelnau, chargé par le pape de combattre les cathares, est assassiné. Qui a commandité le crime ? Les soupçons se portent sur le comte de Toulouse. Après l’attentat, Innocent III déclare Raimond VI anathème. Et, constatant l’impuissance des méthodes pacifiques à juguler le catharisme, le pape prêche la croisade contre les hérétiques. L’intervention militaire commence en 1209. Sans le concours du roi de France : refusant de mêler la couronne à l’affaire, Philippe Auguste interdit à son fils, le futur Louis VIII, de prendre part à l’expédition. La croisade contre les albigeois, contrairement à l’opinion reçue, ne doit rien, initialement, à l’impérialisme capétien. C’est Simon de Montfort, un seigneur d’Ile-de-France, qui prend la tête de l’opération. Son armée, en dépit d’une autre idée préconçue, ne compte pas que des gens du Nord : nombre de chevaliers languedociens y prennent place. La guerre, à travers plusieurs phases, va durer vingt ans. Les barons prennent d’abord Béziers et Carcassonne, puis écrasent Raimond VI à la bataille de Muret (1213). En 1218, assiégeant Toulouse, Simon de Montfort est tué. Son fils Amaury prend la relève ; en 1224, il est battu par le nouveau comte de Toulouse, Raimond VII. En 1226, une nouvelle expédition est menée par le roi Louis VIII, qui a succédé à son père, mais s’interrompt en raison de la mort prématurée du monarque. Reprise en 1227, l’offensive militaire aboutit à la signature d’un traité à Meaux et à sa ratification à Paris en 1229. Reconnaissant sa défaite, Raimond VII cède le bas-Languedoc à la couronne de France (il conserve le Toulousain, l’Agenais et le Rouergue). La croisade contre les albigeois est terminée. Le problème cathare, lui, n’est pas résolu. Les hostilités reprennent dix ans plus tard. Vassal de Raimond VII, le vicomte Raymond Trencavel se révolte, mais il est vaincu par les troupes royales en 1240. Le comte de Toulouse, qui a proclamé un édit contre les hérétiques en 1233, rencontre Louis IX en 1241. Le roi lui fait promettre de détruire Montségur. Depuis dix ans, ce village fortifié forme le sanctuaire spirituel et militaire du catharisme. S’exécutant, Raimond VII met le siège devant Montségur. Sans résultat. En 1242, deux inquisiteurs sont assassinés à Avignonet, près de Toulouse, à l’instigation du comte de Toulouse, de nouveau dressé contre le roi. Alors, en 1244, c’est l’armée royale qui prend possession de Montségur. Refusant d’abjurer, 225 parfaits (chiffre incertain) montent sur un bûcher géant, puis le castrum cathare est détruit. Les ruines qui se dressent sur l’actuel site de Montségur, comme tous les châteaux dits cathares, sont en réalité celles d’une forteresse royale bâtie après que le Languedoc a été rattaché à la France. Aux yeux de certains, le bûcher de Montségur symbolise la cruauté absolue des adversaires des cathares, catholiques ou gens du Nord. C’est négliger le fait que la prise du sanctuaire constitue un acte de guerre, accompli par des soldats. C’est oublier que la croisade contre les albigeois, conflit politico-religieux, est intervenue après l’échec de la résorption pacifique du catharisme. C’est omettre que l’hérésie, à l’époque, constitue un crime social. Et c’est taire enfin que l’effort missionnaire, au même moment, ne s’est jamais interrompu. Une phrase célèbre revient dans le procès à charge contre les tenants de l’orthodoxie : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. » Attribuée au légat Arnaud Amaury, qui l’aurait prononcée en 1209, lors du sac de Béziers, elle est apocryphe. La formule ne figure dans aucune source contemporaine mais seulement dans Le Livre des miracles, écrit plus de cinquante ans après les faits par Césaire de Heisterbach, un moine allemand dont Régine Pernoud précise qu’il est « un auteur peu soucieux d’authenticité ». Quant à la violence, c’est mentir que de l’attribuer à un seul camp. Les croisés massacrent les habitants de Béziers en 1209, mais le comte de Toulouse en fait autant à Pujols en 1213. Par ailleurs, si les cathares étaient nombreux, ils restaient minoritaires. Emmanuel Le Roy Ladurie, dans son célèbre livre sur le bourg de Montaillou, a montré qu’afin de s’imposer, ces Bons Hommes ne reculaient pas devant la terreur : « Pierre Clergue faisait couper la langue d’une ex-camarade. Les Junac, eux, étranglent de leurs blanches mains, ou peu s’en faut, le père de Bernard Marty, suspect de trahison possible à leur égard. » En réalité, le catholicisme était profondément implanté bien avant la croisade contre les Albigeois. « Les envahisseurs, constate Le Roy Ladurie, ont rencontré sur place la formidable complicité de la plus grosse partie de la population. » Spécialiste des cathares, Michel Roquebert convient que l’Église médiévale n’aurait pas pu combattre ceux-ci avec d’autres moyens que ceux qu’elle a progressivement mis en œuvre, de la persuasion à l’emploi de la force par le bras séculier. Conclusion du même historien : « La croisade victorieuse n’a pas été un génocide ; économiquement et socialement, elle n’a pas mis le pays à genoux. » Vers 1300, le catharisme ne sera plus qu’un phénomène résiduel. Mais ce résultat sera moins dû à la croisade des barons qu’à l’œuvre silencieuse des moines dominicains. C’est ici qu’entre en scène une des institutions les plus controversées de l’histoire : l’Inquisition.

Bibliographie

  • Jean-Noël Toubon, Le péril cathare
  • Pierre Belperron, La croisade contre les Albigeois (1209-1249)
  • Pierre de Meuse, L’Église et les Cathares