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Pater Noster

Jacques-Bénigne Bossuet, Élévations sur les Mystères, Méditations et autres textes

Regardez dans toutes les demandes un exercice d’amour. Notre Père : Dès ce premier mot de l’Oraison dominicale, le cœur se fond en amour. Dieu veut être notre Père par une adoption particulière. Il a un Fils unique qui lui est égal, en qui il a mis sa complaisance : il adopte les pécheurs. Les hommes n’adoptent des enfants que lorsqu’ils n’en ont point : Dieu qui avait un tel Fils nous adopte encore. L’adoption est un effet de l’amour, car on choisit celui qu’on adopte ; la nature donne les autres enfants : l’amour seul fait les adoptifs. Dieu qui aime son Fils unique de tout son amour, et jusqu’à l’infini, étend sur nous l’amour qu’il a pour lui. C’est ce que dit Jésus-Christ dans cette admirable prière qu’il fait à son Père pour nous : Que l’amour dont vous m’aimez soit en eux et moi je suis en eux. Aimons donc un tel Père. Disons mille et mille fois : Notre Père, notre Père, notre Père, ne vous aimerons-nous jamais ? Ne serons-nous jamais de vrais enfants pénétrés de vos tendresses paternelles ? Encore une fois, notre Père. Qu’est-ce qui nous fait dire, notre Père ? Apprenons-le de saint Paul. Parce que vous êtes enfants. Dieu envoie en vous l’esprit de son Fils qui crie en vous : Père, Père. C’est donc le Saint Esprit qui est en nous : c’est lui qui forme en nous ce cri intime de notre cœur par lequel nous invoquons Dieu comme un Père toujours prêt à nous entendre. Le même saint Paul dit ailleurs : Ceux qui sont mus, qui sont conduits par l’esprit de Dieu, sont les enfants de Dieu…, et Dieu nous envoie l’esprit d’adoption par lequel nous crions : Père, Père. C’est donc encore une fois le Saint-Esprit qui nous donne ce cri filial, par lequel nous recourons à Dieu comme à notre Père. Pourquoi l’appelle-t-il un cri ? Un grand besoin fait crier. Un enfant ne crie que lorsqu’il souffre ou qu’il a besoin. Mais à qui est-ce qu’il crie dans son besoin : sinon à son père, à sa mère, à sa nourrice, à tous ceux dans qui la nature lui fait sentir quelque chose de paternel ? Crions donc, car nos besoins sont extrêmes. Nous déraillons, le péché nous gagne, le plaisir des sens nous entraîne. Crions, nous n’en pouvons plus, mais crions à notre Père. Qu’est-ce qui nous porte à crier ? Le Saint-Esprit, le Dieu-amour, l’amour du Père et du Fils : Celui qui répand l’amour dans nos cœurs. Crions, crions donc avec ardeur, et que tous nos os crient : Ô Dieu, vous êtes notre Père ! Abraham et les autres Pères, dont nous venons selon la chair, nous ont ignorés ; et Israël ne nous a pas connus. Mais vous, ô Dieu notre vrai Père, vous nous connaissez ; et c’est vous qui nous envoyez du sein intime de votre cœur, et de la source infinie qui est votre amour, cet esprit qui nous fait crier à vous comme à notre Père. Cet esprit, ajoute saint Paul, rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Ô Dieu, qui entendra ce témoignage du Saint Esprit, qui nous dit intérieurement que nous sommes enfants de Dieu ? Quelle voix, lorsque dans la paix d’une bonne conscience, et d’un cœur qui n’a rien à se reprocher qui le sépare de Dieu ; je ne sais quoi nous dit secrètement, et dans l’intime silence de notre cœur : Dieu est ton Père, tu es son enfant ! Passons : cette voix est trop intime, trop peu de personnes l’entendent. Passons : une autre fois nous l’entendrons mieux : il faut être plus affermi, plus enraciné dans le bien. Le Saint-Esprit ne rend pas à tous ce témoignage secret. Quant à lui, il voudrait le rendre à tous ; mais tous n’en sont pas dignes. Ô Dieu, faites-nous-en dignes ! C’est bien fait de le demander à Dieu ; car en effet c’est lui qui le donne, mais il nous répond : Agis avec moi, travaille de ton côté, ouvre-moi ton cœur, fais taire les créatures, dis-moi souvent dans le secret : Notre Père, notre Père. Encore un coup : Notre Père ; mais ajoutons à cette fois : Notre Père, qui êtes dans les cieux. Vous êtes partout, mais vous êtes dans les cieux comme dans le lieu où vous rassemblez vos enfants, où vous vous montrez à eux, où vous leur manifestez votre gloire, où vous leur avez assigné leur héritage. Saint Paul nous disait : L’esprit rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Mais écoutons ce qu’il ajoute : Que si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers. Ce n’est pas tout : concevons le comble de notre bonheur : Héritiers de Dieu et cohéritiers de Jésus Christ, nous aurons le même héritage, le même royaume ; nous serons assis dans son trône : nous aurons part à sa gloire, nous serons heureux en lui, par lui, avec lui ; et c’est pourquoi nous crions : Notre Père, qui êtes dans les cieux, afin de bien concevoir où il nous appelle. Aimons celui qui nous fait ses héritiers et les cohéritiers de son cher Fils Jésus-Christ. Qui pourrait ne l’aimer pas ? Qui pourrait ne pas désirer ce bel héritage ? Il n’est donné qu’à ceux qui l’aiment. Notre héritage, c’est Dieu même ; il est notre bien, il est lui seul notre récompense. Je suis, dit-il, ton protecteur et ta trop grande récompense. Trop grande pour tes mérites, mais proportionnée à l’immense bonté de ton Dieu. Votre nom soit sanctifié ; votre règne arrive ; votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. C’est la perpétuelle continuation de l’exercice d’aimer. Sanctifier le nom de Dieu, c’est le glorifier en tout et ne respirer que sa gloire. Désirer son règne, c’est vouloir lui être soumis de tout son cœur, et vouloir qu’il règne sur nous, et, non seulement sur nous, mais encore sur toutes les créatures. Son règne est dans le ciel, son règne éclatera sur toute la terre dans le dernier jugement. Mettons-nous donc en état de désirer ce glorieux jour ; puissions-nous être de ceux dont Jésus-Christ dit : Quand ces choses commenceront à se faire, quand les signes avant coureurs du dernier jugement paraîtront ; aux approches de ce grand jour, pendant que le reste des hommes séchera de crainte : regardez, et levez la tête, parce que votre rédemption approche. Jésus-Christ arrive pour chacun de nous, quand notre vie finit. Alors donc, aux approches de ce dernier jour, quand Jésus-Christ frappe à la porte pour nous appeler ; il faudrait être en état de le recevoir avec joie, et de lui dire : Que votre règne arrive ; car je désire que ce qu’il y a en moi de mortel soit englouti par la vie. Mais qui de nous désire le règne de Dieu ? Qui de nous dit de bon cœur : Que votre royaume nous arrive ! C’est néanmoins où nous préparait cette parole : Notre Père, qui êtes dans les cieux. C’est là notre maison : c’est notre demeure, puisque c’est là qu’est celle de notre Père. Nous ne sommes donc pas de bonne foi, quand nous disons : Que votre règne arrive, ou ce qui est dans le fond la même chose : Que votre royaume nous arrive. Ce qui étouffe en nous ce désir qui devrait être si naturel aux chrétiens, c’est que nous aimons le monde et ses plaisirs ; nous aimons cette vie pleine de toutes sortes de maux, et, ce qui est pis, pleine de péché, qui est le plus grand de tous les maux. Rompons ces liens, et disons : Votre volonté soit faite. C’est le vrai et parfait exercice de l’amour, de conformer sa volonté à celle de Dieu. Ô notre Père, qui êtes dans les cieux ! on vous y aime, et c’est pourquoi on y fait son bonheur de votre volonté. Que ce qui se fait dans le ciel se fasse sur la terre ! Que ce qui s’achève là, se commence ici ! Cette vie ne doit pas être aimée, mais supportée, dit saint Augustin : Non amanda, sed toleranda : c’est le lieu de pèlerinage, le lieu d’exil, le lieu de gémissements et de pleurs. Donc, ô notre Père céleste, que votre règne arrive : que votre volonté soit faite. Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour. C’est ici le vrai discours d’un enfant qui demande en confiance à son père tous ses besoins, jusqu’aux moindres. Ô notre Père, vous nous avez donné un corps mortel : vous ne l’avez pas fait tel d’abord ; mais nous vous avons désobéi, et la mort est devenue notre partage. Ce corps infirme et mortel a besoin tous les jours de nourriture ; ou il tombe en défaillance, ou il périt. Donnez-la-nous, donnez-la-nous simple, donnez-la-nous autant qu’elle est nécessaire. Que nous apprenions en la demandant, que c’est vous qui nous la donnez de jour à jour. Vous donnez à vos enfants, à vos serviteurs, à vos soldats, si on veut qu’ils combattent sous vos étendards, vous leur donnez chaque jour leur pain. Que nous le demandions avec confiance ! que nous le recevions comme de votre main avec action de grâces ! Mais si vous trouvez à propos de nous le refuser, ô Dieu notre bon Père ! cela est rare, que ceux qui vous servent manquent de pain. Vous refusez souvent ce qui nourrit les convoitises et les appétits déréglés ; car ils sont mauvais, et il est plus digne de vous de les modérer que de les contenter. Mais pour le nécessaire de la vie, vous ne refusez guère à ceux qui vous craignent, et qui vous le demandent avec humilité. Vous avez chargé les riches de la subsistance des pauvres, et vous avez tant attaché de biens à l’aumône, que la source n’en peut point tarir dans votre Église. Mais enfin, s’il vous plaît, ô notre Père, que nous manquions de ce pain ou de quelque autre chose nécessaire, que dirons-nous ? Il en faudra revenir à la demande précédente : Votre volonté soit faite ; car ma vraie viande, disait Jésus-Christ, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé. Une autre version porte : Donnez-nous notre pain qui est au-dessus de toute substance ; par où l’on entend le pain de l’Eucharistie. Ô Dieu, donnez-le-nous aujourd’hui, donnez-le-nous tous les jours. Fussions-nous digne de communier toutes les fois que nous assistons à votre sacrifice ! La table est prête, les convives manquent : mais, ô Jésus, vous les appelez ! Désirons ce pain de vie, désirons-le avec ardeur et avidité ! Ceux qui ont faim et soif de la justice le désirent : car toute grâce y abonde ; et le parfait exercice de l’amour, c’est de désirer sans cesse de recevoir Jésus-Christ. Pardonnez-nous comme nous pardonnons. C’est une chose admirable comment Dieu fait dépendre le pardon que nous attendons de lui, de celui qu’il nous ordonne d’accorder à ceux qui nous ont offensés. Non content d’avoir partout inculqué cette obligation, il nous la met à nous-mêmes à la bouche dans la prière journalière ; afin que si nous manquons à pardonner, il nous dise comme à ce mauvais serviteur : Je te juge par ta propre bouche, mauvais serviteur. Tu m’as demandé pardon, à condition de pardonner : tu as prononcé ta sentence, lorsque tu as refusé de pardonner à ton frère. Va t’en au lieu malheureux, où il n’y a plus ni pardon, ni miséricorde. C’est ce que Jésus-Christ appuie en cet endroit ; et c’est ce qu’il explique encore d’une manière terrible dans la parabole du serviteur rigoureux. Ne nous laissez pas entrer en tentation. On ne prie pas seulement pour s’empêcher de succomber à la tentation, mais pour la prévenir conformément à cette parole : Veillez et priez de peur que vous n’entriez en tentation. Non seulement de peur que vous n’y succombiez, mais de peur que vous n’y entriez. Il faut entendre par ces paroles la nécessité de prier en tout temps, et quand le besoin presse, et avant qu’il presse. N’attendez pas la tentation ; car alors le trouble et l’agitation de votre esprit vous empêchera de prier. Priez avant la tentation, et prévenez l’ennemi. Dieu ne tente personne, dit saint Jacques. Ainsi lorsque nous lui disons : Ne nous induisez point en tentation, visiblement il faut entendre : ne permettez pas que nous y entrions. C’est aussi comme parle saint Paul : Dieu est fidèle en ses promesses et il ne souffrira pas que vous soyez tentés par-dessus vos forces ; mais nos forces consistent principalement dans nos prières. Délivrez-nous du mal. L’Église explique : délivrez-nous de tout mal, passé, présent et à venir. Le mal passé, mais qui laisse de mauvais restes, c’est le péché commis ; le mal présent, c’est le péché où nous sommes encore ; le mal à venir est le péché que nous avons à craindre. Tous les autres maux ne sont rien qu’autant qu’ils nous portent au péché par le murmure et l’impatience. C’est principalement en cette vue que nous demandons d’être délivrés des autres maux. Délivrez-nous du mal. Délivrez-nous du péché et de toutes les suites du péché ; par conséquent de la maladie, de la douleur, de la mort ; afin que nous soyons parfaitement libres. Alors aussi nous serons souverainement heureux. Une autre version porte : Délivrez-nous du mauvais ; c’est-à-dire du démon notre ennemi, et de toutes ses tentations. Quand nous demandons des forces contre la tentation, ce n’est pas seulement contre le démon, c’est encore contre nous-mêmes, selon ce que dit saint Jacques : Chacun est tenté par sa propre concupiscence, qui l’attire et qui l’emporte : c’est la grande tentation, et le démon même ne nous peut prendre que par celle-là. Quelle est donc notre faiblesse, puisque nous sommes nous-mêmes nos plus grands ennemis ! Et nous ne craignons pas ! et nous dormons ! et nous négligeons notre salut ! et nous ne concevons pas la nécessité de prier !

Jacques-Bénigne Bossuet, Élévations sur les Mystères, Méditations et autres textes

Notre Père. Si nous sommes des enfants et non des esclaves, servons par inclination, et non par crainte ; par volonté, et non par menace. Enfants d’adoption, aimons celui qui nous a choisis, pour nous unir à son Fils unique. Qui êtes dans les cieux : qui vous y manifestez à vos élus, qui nous avez donné le ciel pour notre héritage, notre patrimoine, notre ville, notre patrie, notre maison. Habitons-y donc en esprit : tournons là toutes nos pensées ; SURSUM CORDA : le cœur en haut. Purifions notre cœur, afin de voir Dieu. Unissons-nous par la foi à ceux qui le voient déjà face à face, aux anges et aux âmes saintes. Cherchons partout notre Père, car il est partout ; mais cherchons-le principalement dans le ciel, parce qu’il y est dans sa gloire. Aimons sa gloire, aimons son saint nom, aimons son règne et sa volonté ; c’est ce que la suite nous explique. Votre nom soit sanctifié. Quel nom, si ce n’est le nom de Père que nous venons de lui donner ? Sanctifions ce nom ; ne portons pas indignement le nom de fils ; ne dégénérons pas d’un tel Père et d’une telle naissance. Quel nom encore ? le nom de bon, en mettant en lui notre confiance ; le nom de juste, en observant ses justices, c’est-à-dire ses commandements ; le nom de puissant, en ne craignant rien sous ses ailes ; le nom de saint, en le glorifiant comme le Saint d’Israël, en lui disant continuellement : Saint, Saint, Saint : le ciel et la terre sont remplis de votre gloire ; en nous sanctifiant nous mêmes pour l’amour de lui et pour l’imiter, conformément à cette parole : Soyez saint, comme je suis saint ; enfin, le nom de Dieu, de Créateur, et de Seigneur, en lui obéissant par un chaste et invariable amour, en traitant avec révérence les choses saintes, en honorant par notre vie le nom de chrétien, en vivant de manière sous ses yeux au-dedans et au-dehors, qu’il soit glorifié en nous. Si on parle, que ce soit des discours de Dieu : si on exerce quelque ministère dans l’Église, qu’on le fasse comme par la vertu que Dieu donne, afin qu’il soit glorifié en toutes choses par Jésus-Christ Notre-Seigneur, lui à qui appartient la gloire et l’empire, aux siècles des siècles. AMEN. Sanctifier le nom de Dieu en cette sorte, c’est l’aimer parfaitement, et tout faire pour lui et sa propre perfection. Que votre règne arrive. Ce règne dont il est écrit : Tout genou fléchira devant moi, et toute langue confessera le nom de Dieu… lorsque la plénitude des nations sera entrée, et que tout Israël sera sauvé. Ô Seigneur ! que ce règne arrive, et que vous soyez glorifié par toute la terre. Que votre règne arrive : ce règne que nous attendons, lorsque vous viendrez juger les vivants et les morts, et que vous manifesterez votre puissance. Jour terrible et plein de menaces, mais néanmoins désirable à vos saints, à qui le Sauveur a dit : Quand ces choses commenceront à se faire regardez et levez la tête, parce que votre rédemption approche. Quelle conscience faut-il avoir, combien pure, combien innocente, pour désirer ce jour ! Lavez-vous, purifiez-vous, soyez nets. C’est d’une telle netteté que sortent la confiance et l’amour. Que votre règne arrive. Il arrive ce règne parfait pour chacun de nous, lorsque notre âme, réunie à son principe, attend en son temps le corps qui lui avait été donné ; afin que l’homme entier soit soumis au règne de Dieu, et s’en ressente. Je désire d’être séparé de mon corps, pour être avec Jésus-Christ. Je ne désire pas d’être dépouillé, mais d’être revêtu par-dessus ; afin que ce qu’il y a de mortel en moi soit englouti par la vie. Je désire m’éloigner du corps et d’être présent au Seigneur. Alors le Seigneur régnera : il n’y aura plus de mauvais désirs à combattre ; non seulement le péché ne régnera plus, mais il ne sera plus. Commençons à le détruire : Qu’il ne règne plus du moins dans nos corps mortels : alors nous désirerons le règne parfait de Dieu en nous. Le dernier fruit d’une bonne conscience et de l’union de l’âme avec Dieu, est de ne pouvoir plus souffrir ce corps qui nous en sépare, et de désirer le sommeil des justes. Un secret dégoût de la vie, la séquestration de l’âme par la contemplation et le désir des choses célestes, l’actuelle séparation devient alors notre plus cher objet. Ô Dieu ! que ce règne arrive ! Quand serai-je dans votre royaume ? Mon âme désire, mon âme languit, mon âme tombe dans la défaillance, en soupirant après vos éternels tabernacles, après cette cité permanente. Tout passe, tout s’en va : quand verrai-je celui qui ne passe pas ? Quand serai-je fixé en lui, en sorte que je ne puisse plus le perdre ? Oh ! que je puisse bientôt arriver à ce royaume ! En attendant, régnez en moi, régnez sur tous mes désirs, régnez-y seul. On ne peut servir deux maîtres, ni avoir deux rois, deux objets dominants dans son cœur. Les servir, c’est les aimer ; c’est le Fils de Dieu, la vérité même, qui l’explique ainsi : Nul ne peut servir deux maîtres : car, ajoute-t il, ou l’homme haïra l’un et aimera l’autre : ainsi servir, c’est aimer : servir sans partage, aimer sans partage : ou il supportera l’un et méprisera l’autre. Il n’y a point de milieu, aimer ou haïr, supporter ou mépriser. Régnez donc seul. Que votre volonté soit faite. C’est l’amour pur ; car qu’est-ce qu’aimer, si ce n’est avoir en tout et partout la même volonté, jusqu’à l’entière extirpation du moindre désir contraire ; et un total assujettissement de son cœur ? Que votre volonté soit faite : qu’elle soit faite partout, et par tous ; que j’aime ; que tout le monde aime : car l’effet de cet amour est de vouloir que tous les autres y soient entraînés. Que votre volonté soit faite : que toute justice, que toute raison, que toute vérité soit accomplie : car c’est là votre volonté. Qu’elle soit faite dans la terre comme dans le ciel ; par les hommes, comme elle l’est par les anges, ces bienheureux esprits, qui vous aiment parce qu’ils vous voient. Qu’elle soit donc faite par amour, par un amour pur, par un amour constant et invariable. Elle ne se fera jamais de cette sorte que dans le ciel ; ni nous n’aurons autre part que dans le ciel l’accomplissement parfait de ce précepte : Tu aimeras : ni nous n’aurons jamais autre part l’accomplissement parfait de cette demande : Votre volonté soit faite. Vous arrivez donc par cette demande à la perfection et au dernier effet de l’amour divin. Absorbé dans ce saint et pur amour, vous commencez à penser à la vie mortelle ; non pas comme à un objet désirable, mais comme à une charge nécessaire. Donnez-nous notre pain. Donnez-nous de quoi sustenter cette vie dont vous nous avez chargés, pour accomplir le temps de notre servitude et de notre pénitence ; afin que ce temps étant accompli, nous venions à la liberté parfaite. Donnez-nous donc ce pain que nous devons manger dans notre sueur : c’est notre servitude, c’est notre supplice. Chacun doit travailler à sa manière pour gagner son pain. Que celui qui ne travaille pas, ne mange pas, disait saint Paul. Travaillons donc pour avoir ce pain : Dieu ne nous le donne pas moins, parce que lui seul bénit notre travail. Donnez-le-nous donc : Donnez-le-nous à chaque jour. Sentons à ce mot notre perpétuelle et irrémédiable indigence. Donnez-le-nous : nous ne le voulons que de vous, et par les voies que vous prescrivez. Donnez nous le pain : sous ce nom nous entendons toutes les choses que vous nous avez rendues nécessaires. Donnez-nous les nécessités ; ne nous donnez pas les délices. Nous demandons ce à quoi vous nous avez assujettis, parce que c’est vous qui nous avez imposé cette servitude. Donnez-le-nous aujourd’hui ce pain nécessaire chaque jour : il ne sera pas moins nécessaire demain qu’aujourd’hui ; mais je dois être content, pourvu que je l’aie aujourd’hui. Si vous me donnez davantage, à la bonne heure : mais je suis content aujourd’hui. À chaque jour suffit son mal ; ne vous laissez pas troubler ni inquiéter pour le lendemain. Donnez-nous le pain de vie : donnez-nous l’eucharistie. Donnez à notre âme sa nourriture ; nourrissez-la de la vérité et de votre volonté sainte. Car notre nourriture, comme celle de notre Sauveur, est de l’accomplir. Nourrissez-nous donc de ce pain qui n’est pas moins nécessaire à l’âme que l’autre l’est au corps ; que nous n’avons pas moins besoin de recevoir journellement de votre main. Donnez-le-nous aujourd’hui ; donnez-le-nous dans ce jour qui ne finit point. Que je commence aujourd’hui ce jour bienheureux ! que je commence à vivre pour l’éternité ! Il fallait joindre à ces exercices de l’amour, celui de l’amour pénitent. Et le voici : Pardonnez-nous. Que je puisse, comme la pécheresse, entendre de la bouche du Sauveur cette douce et consolante parole : Plusieurs péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé : celui à qui on remet plus, aime plus : celui à qui on remet moins, aime moins. C’est la vérité éternelle qui l’a ainsi prononcé. Pardonnez-moi donc ; et faites que je vous aime autant que j’ai besoin de votre pardon. Songeons aux larmes de cette sainte pénitente ; songeons à ces baisers qu’elle ne cessait de donner aux pieds de Jésus. Le Publicain n’osait lever les yeux au ciel : celle-ci n’ose pas même tenir la tête levée. Prosternée de tout son corps aux pieds du Sauveur, elle ne met point de fin à ses regrets, parce qu’elle n’en mettait point à son amour. Disons dans le même esprit et avec les mêmes sanglots : Pardonnez-nous. Comme nous pardonnons. Afin que rien ne manque, voici encore la charité fraternelle. Rien n’empêche notre union avec nos frères, si les offenses mêmes ne l’empêchent pas. Nous les pardonnons, ô Seigneur ! comme nous voulons obtenir notre pardon, avec la même sincérité. Nous ne réservons rien, comme nous ne voulons pas que vous réserviez rien à notre égard. Nous lui rendrons notre amour, comme nous voulons que vous nous rendiez le vôtre. Ne nous laissez pas entrer en tentation. On nous a donné le remède aux péchés passés, en voici un pour l’avenir. Ô Seigneur ! ne nous livrez pas entre les mains du tentateur. Ô Seigneur ! vous pourriez avec justice lui permettre tout sur nous, par une juste punition de nos péchés : ne le faites pas, nous vous en prions, à cause de votre bonté. Il ne suffit pas de dire : que nous ne succombions pas à la tentation. Prions que nous n’y soyons jamais induits. Car notre faiblesse est si grande, que si nous étions tentés, nous succomberions ; ou du moins si nous n’étions pas tout à fait vaincus, nous recevrions quelques blessures. C’est pourquoi le même Sauveur qui a dit : Veillez et priez, de peur que vous n’entriez en tentation, nous fait demander ici, non pas seulement que nous n’y succombions point ; mais que nous n’y soyons point induits, que nous n’y entrions point. Que nous sommes aveugles ! hélas ! si pendant que nous demandons à Dieu qu’il ne nous induise pas en tentation, nous nous y jetons nous mêmes : si nous nous jetons dans ces occasions, où notre chute a toujours été trop certaine ! Fuyons, fuyons ; et nous pourrons faire sincèrement cette demande. Délivrez-nous du mal : C’est notre parfaite délivrance que nous demandons. Délivrez-nous du péché, de ses causes, de ses effets, de ses peines. Ainsi, libres de tout mal, nous serons des enfants parfaits, et nous pourrons dire véritablement et parfaitement : Notre Père. En attendant cette parfaite délivrance, qui n’est autre chose que le salut éternel, délivrez-nous du péché ; qu’il ne règne point en nous. Délivrez-nous des mauvais désirs ; que nous cessions de les combattre et de les vaincre. Délivrez-nous des peines du péché, de la mort, des maladies, des autres peines. Délivrez-nous de la crainte et de la servitude où elles nous jettent. Délivrez-nous de leur malignité ; et faites qu’elles nous tournent à remède. Délivrez-nous des maux de cette vie, ou donnez-nous la grâce qu’ils nous servent à l’autre, où nous serons parfaitement libres. Hâtez-vous de nous délivrer : nous soupirons après cette bienheureuse délivrance. L’amour divin est notre liberté : c’est lui qui nous délivre de l’amour du monde. Régnez donc, ô amour divin ! je vous livre mon cœur : Délivrez-nous de tout mal. Ainsi dans toutes ces demandes, on ne demande et on n’exerce que l’amour divin. Mais remarquons bien qu’on ne l’exerce que comme une chose qu’on demande à Dieu. Car, que lui demandons-nous, lorsque nous disons : Que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite ; délivrez-nous du mal : que lui demandons-nous, sinon dans un amour chaste, le saint et parfait usage de notre volonté ? Et cela même doit encore redoubler notre amour, puisque notre amour étant un don de Dieu, il nous oblige toujours à une nouvelle reconnaissance ; ce qui enfin le doit multiplier jusqu’à l’infini. Certainement c’est un don de Dieu, que d’aimer Dieu : Celui qui nous a aimés, lorsque nous ne songions pas à l’aimer, nous a donné la grâce de l’aimer, dit saint Augustin. Aimons-le donc de tout notre cœur, sans fin et sans cesse. On se tourmente à demander, quand est-ce qu’il faut exercer l’acte d’amour : la réponse est claire. Il faut l’exercer autant qu’on peut : autrement on n’aime pas de tout son cœur. Quand l’amour est sincère, et dans le cœur, il s’exerce assez par lui-même, et il ne lui faut point d’autre loi que lui-même pour son exercice. Il faut l’exercer toutes les fois qu’on dit le Pater ; puisque si on l’entend, et qu’on le dise en esprit, on ne le peut dire sans aimer. Rien ne manque dans cette divine oraison : l’amour de Dieu et celui du prochain, où réside l’accomplissement de la loi, y sont accomplis dans leur perfection. On demandera pourquoi Jésus-Christ ne nous y fait pas parler de lui même, ni prier en son nom, comme il l’ordonne si souvent ailleurs. Mais pouvait-on plus prier par lui, et en son nom, que de dire la prière qu’il nous dicte par sa parole, et qu’il nous inspire par son esprit ? Pouvons-nous seulement nommer notre Père, sans songer au Fils unique à qui nous sommes unis par cette nouvelle qualité ? Je m’en vais, dit-il, à mon Père, et à votre Père. Il n’est pas fils comme nous, c’est pourquoi il use de cette distinction : à mon Père, et à votre Père. C’est le premier qui a droit de dire, Mon Père, parce qu’il est le fils par nature : c’est en lui et par lui que nous l’avons, parce que nous sommes faits en lui enfants d’adoption. C’était donc aussi à lui à nous apprendre, comme il fait dans cette admirable oraison, à appeler Dieu notre Père. C’est en envoyant en nous l’esprit de son Fils, que Dieu même nous fait dire : Abba : Père. C’est donc en toutes façons, et au-dedans et au dehors, qu’il nous forme à parler à Dieu comme ses enfants. Aimons le Père en Jésus-Christ son Fils unique, par leur esprit qui est en nous. Aimons aussi tous ceux qui sont appelés à la même grâce, et qui peuvent dire comme nous dans le même esprit : Notre Père. Ainsi toute la Trinité sera adorée et aimée ; la fraternité chrétienne sera exercée : et en disant de bon cœur dans le Saint-Esprit ce seul mot, Notre Père, nous accomplirons toute justice.