Jean-Jacques Stormay, Doctrine du Fascisme Catholique en abrégé (Pages 47-48)
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On comprend sans peine qu’une société effectivement finalisée par le bien commun – et non par un « intérêt général » qui se limite à faire coexister sans dissensions létales des intérêts privés toujours potentiellement antagoniques – est en demeure, en tant que tout, de maîtriser la différenciation d’elle-même en ses parties, lesquelles ont fonction d’organes. Quand l’organe tend vers son bien propre, il tend spontanément à servir le bien du vivant dont il est l’organe, puisqu’il vit de la vie même de ce tout qui, par là, se veut en ses parties, se les subordonnant, et ainsi les faisant se subordonner à lui, par là les faisant tendre vers leur bien le meilleur comme vers un bien qu’elles servent, auquel elles se rapportent, loin de le rapporter à elles. Mais étant vivant, le tout est tel que la force l’habilitant à se faire le principe d’unité de ses que organes est cette même force qui le fait se différencier lui-même en eux. Or dans ce régime que fut la royauté française, les parties ne procédaient pas de la différenciation de soi du tout en elles, elles avaient une existence indépendante antérieure au tout : duchés, comtés, grandes familles, communes rattachées au gré des hasards de l’Histoire et des intérêts particuliers, honneurs attachés aux résidus de la fonction impériale devenus héréditaires à mesure que l’Empire s’affaiblissait. Et c’est pourquoi le tout n’était pas immanent aux parties comme une âme ; c’était un tout qui se contentait de les rassembler ou de les faire coexister sous l’égide du roi qui en retour n’était que nominalement au-dessus des parties, mais non réellement, parce que la forme dont il se voulait la personnification n’était pas immanente aux parties. Il y avait donc structurellement un principe latent d’hostilité et de désordre dans la société monarchique qui, dès le Moyen Âge, s’efforçait à tendre vers une monarchie centralisatrice maîtresse de la différenciation de ses parties, ainsi au-dessus d’elles. C’est parce que cet effort n’a pas abouti qu’eut lieu la Révolution française. La monarchie française s’est émancipée de la féodalité en se faisant absolue, après s’être constituée selon les caractères de liens de la féodalité au détriment de l’État impérial. De même, l’aristocratie frondeuse s’est insurgée contre l’État absolutiste en aspirant à se substituer au roi, mais elle a été balayée par la bourgeoisie qui finit par acheter le peuple par le système des assignats. C’est en se faisant organique – osons le mot : fasciste – que la monarchie aurait pu devenir absolue et populaire, en liquidant l’aristocratie héréditaire (non l’aristocratie en tant que telle, mais le caractère héréditaire et sclérosant de l’aristocratie), laquelle était un moment intermédiaire dans le processus de genèse de l’État.
Jean-Jacques Stormay, Doctrine du Fascisme Catholique en abrégé (Pages 113-117)
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Les catholiques français aspirent tous à l’instauration d’une société vraiment chrétienne, pour la gloire de Dieu et pour le salut des hommes. Mais la tendance est forte, presque invincible, à prendre pour modèle de référence cette période de l’histoire qui vit fleurir des monarchies catholiques ; la tendance est non moins forte, pour penser une société catholique, à s’en remettre à l’ordre strictement surnaturel en désertant le chantier de la recherche intellectuelle, ce qui se traduit par une tendance à en appeler toujours à ce que l’on croit être les prescriptions de l’Église, et qui trop souvent sont celles des hommes d’Église investis très prosaïquement dans les affaires du monde. « La fin ultime est le salut, l’Église est l’arche qui nous mène au salut, la foi est un absolu et la simple raison est faible, servons d’abord l’Église qui est Jésus répandu et communiqué, tout instaurer dans le Christ revient à tout fonder sur l’Église et sur ses prêtres ; en politique, le modèle est l’âge médiéval, etc. ». Mais la bonne volonté, qui invite le croyant à vouloir, comme on dit trivialement, « tout penser et tout faire tout bien », et les évidences réconfortantes qui dispensent de penser, ne suffisent pas ; l’enfer est pavé de bonnes intentions. La chose peut être illustrée par le développement suivant : La Charbonnerie et le Risorgimento, d’inspiration maçonnique, ont supprimé les États pontificaux. « Donc », déclare-t-on un peu vite, les ennemis de mes amis étant mes ennemis, la donation de Constantin ne serait pas un faux et les États pontificaux devraient être restaurés. Pourtant c’est le souci désordonné de ces États qui, comme le rappelle l’abbé Gleize, permit l’expansion du protestantisme, et avec lui de l’esprit démocratique et de la révolution jacobine. Léon X voulait appuyer François Ier contre Charles Ier d’Espagne et de Naples (futur Charles-Quint), qui menaçait les territoires du pape. Léon X (Jean de Médicis, fils de Laurent le Magnifique) appuie alors Frédéric de Saxe qu’il veut utiliser contre Charles-Quint. Or Frédéric de Saxe était protecteur de Luther, d’où une coupable lenteur dans la réaction contre l’hérésie ; il fallut trois ans au pape pour faire condamner Luther, dont les erreurs étaient trop répandues pour être rattrapées. Adrien VI succède à Léon X, Charles- Quint sera couronné par Clément VII (Jules de Médicis, cousin de Léon X) en 1530, mais le pape lui sera quand même hostile puisqu’il organisera la ligue de Cognac. François Ier complotait depuis Pavie (1525) avec Soliman (amant de l’esclave grec Ibrahim, et père de Selim l’Ivrogne) ; Clément sera acquis à François Ier qui trahira ses engagements de 1526 lors de la paix de Madrid ; Clément VII trahira aussi Charles-Quint, d’où le sac de Rome du connétable de Bourbon en 1527, regrettable mais en dernier ressort humainement compréhensible. Michel Géoris (Charles-Quint, France-Empire 1999) écrit page 125 que la croisade contre les Infidèles aurait pu réussir si le camp chrétien s’était montré solidaire. « Le roi de France François Ier et le pape Paul III (Alexandre Farnèse, élu en 1534) portent là une lourde responsabilité ». Cela donne une idée de la valeur d’un attachement inconditionnel au pouvoir temporel du pape, attachement supposé être inspiré par un attachement à l’Église. Cela éclaire aussi l’idée de « France fille aînée de l’Église », qu’on brandit contre les germanophiles, alors que cette formule vient d’Ozanam qui la transmit à Lacordaire, tous deux républicains, quand ce sont les catholiques royalistes qui sont les plus inconditionnels partisans de cette thèse ; on voulait que la France restât celle du roi très chrétien, mais sans roi, alors on a fait de la France la nation peuple élu, « tribu de Juda du Nouveau Testament ». […] André Lesage [Marquis de La Franquerie] reprend la thèse « France fille aînée de l’Église » lancée par Ozanam, libéral et républicain, en 1836. Cette thèse fut reprise par Henri-Dominique Lacordaire en 1841 ; on substitue ainsi la nation à la monarchie parce qu’on est en république. Saint Pie X reprend certes ces formules, mais c’est à l’occasion de la remise des barrettes (chapeau des ecclésiastiques) aux cardinaux français en 1911, peu après 1905 ; il s’agissait de relancer l’espérance catholique en France. Dans le même ordre d’idée, Jean-Paul II, lors de sa visite en France, dira « France fille aînée de l’Église, qu’as-tu fait de ton baptême ? ». Saint Pie X dira aussi : « J’ai pour les Belges une affection spéciale et une admiration, elle est « la seule nation que l’on puisse dire vraiment catholique » » ; ces formules relèvent de la rhétorique ecclésiastique appliquée à la diplomatie.
Jean-Jacques Stormay, Doctrine du Fascisme Catholique en abrégé (Page 115)
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Dans le journal « Lecture et Tradition » (n° 71, mars 2017), l’historien Patrick Demouy, professeur d’université, catholique et monarchiste légitimiste complètement gagné à l’idée de « France fille aînée », déclare néanmoins page 3 : « J’ai consacré, dans cet ouvrages, un chapitre à la Sainte Ampoule, ou plus exactement au mystère de la Sainte Ampoule. Les textes sont extrêmement discrets jusqu’au XIIème siècle sur cette relique. Comme vous le soulignez, je ne suis pas un mécréant mais je peux difficilement souscrire à l’hypothèse d’un miracle dans la mesure où il n’y a pas de documents qui peuvent l’attester. La Sainte Ampoule apparaît dans les textes à partir du IXème siècle et est surtout mise en exergue au XIIème. » Cet historien ne croit pas au miracle de la Sainte Ampoule, mais seulement à l’existence de cette fiole associée à la mémoire de saint Remi, remplie d’aromates à l’odeur suave et apportée à la cathédrale pour la consécration du roi, de génération en génération. L’importance de la Sainte Ampoule, explique-t-il, était de montrer la continuité royale, l’enracinement de la royauté française dans la mémoire du baptême de Clovis.
Jean-Jacques Stormay, Doctrine du Fascisme Catholique en abrégé (Pages 122-125)
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Dans les versions accessibles du supposé « testament de saint Remi », il est question de race royale, celle qui concerne le roi des Francs et sa descendance, « race que j’ai baptisée » ; les malédictions portent sur cette seule « race royale » que saint Remi destine en dernier ressort à être « séparée de l’Église » si elle persiste dans l’erreur. Il n’est pas question dans ce « testament » de la France ni de la « fille aînée de l’Église », mais seulement de dynastie franque ; on sait au reste la différence considérable qui peut exister entre le royaume franc et la France réfléchie par le penseur de Martigues. Et l’authenticité de ce « testament » n’est pas vraiment attestée. Quand on connaît la propension des ecclésiastiques de ce temps à fabriquer des faux (« Donation de Constantin », « Décrétales ») pour faire valoir ce qu’ils croyaient être leur bon droit, on peut raisonnablement douter de l’authenticité de ce document, sans compter qu’il convient de distinguer entre ce qui relève de la déclaration univoque et ce qui relève du style hyperbolique et des formules de circonstance. Ce qui est certain, c’est que la France n’a jamais vraiment accepté la création du Saint-Empire, a toujours été en rivalité avec lui pour revendiquer l’héritage de Rome (la papauté a créé le Saint-Empire héritier de Rome, mais elle a aussi, avec Clovis, lancé ce qui finirait en partie par devenir la France, puis elle s’est toujours débrouillée ensuite pour les maintenir en rivalité afin de ne dépendre d’aucun des deux, selon l’art de diviser pour régner) ; la France a soutenu les Mahométans contre les armées catholiques, a financé le protestantisme en Allemagne, a soutenu une politique gallicane continue. En fait de vocation religieuse, la France ne peut prétendre au rang de modèle. […] Par ailleurs, supposé que le « testament » de saint Remi soit historiquement recevable, il faut noter qu’il prévoit que le rejeton de cette « race » serait exclu de l’Église s’il persistait dans son infidélité à sa supposée vocation. Qu’est-ce à dire, sinon qu’un jour viendrait où la France (à laquelle ceux qui revendiquent l’héritage de saint Remi identifient la dynastie des Mérovingiens) cesserait d’être dépositaire d’une mission dont elle se serait révélée indigne ? Car enfin, peut-on conserver une vocation divine, ainsi catholique, si l’on est excommunié ? Et si saint Remi envisage cette issue en forme d’échec, ses déclarations sur la destinée des rois à s’asseoir sur le trône de David ne relèvent-elles pas plus du souhait que d’une vertu prophétique assurée ? Le mythe de l’origine troyenne des Francs puis des Gaulois a tenu pendant plus de mille ans, soutenu par les rois et les clercs, adopté par le peuple parce que tout le monde avait intérêt à y croire du fait du besoin d’inventer cette nation qu’est la France, nation en gestation, hantée par le souci de se conférer une identité originale. Ce n’était pourtant qu’un mythe, on le sait aujourd’hui avec certitude. Pourquoi devrait-il en être autrement pour la Sainte Ampoule et la mission divine de la France ? La Franquerie s’est contenté d’ajouter au mythe troyen l’idée de l’origine juive des Troyens, afin de relier les Mérovingiens aux Juifs, dans le but de faire la liaison entre royauté française et ce trône de David sur lequel devraient s’asseoir Clovis et sa descendance. Est-il déraisonnable de soupçonner ces histoires d’être le fruit d’un goût pour le merveilleux fondé sur de « pieux » mensonges ? La Sainte Ampoule, c’est, nous semble-t-il, un peu comme les chambres à gaz ; cela relève de la croyance aveugle. Du VIIème siècle et jusqu’au-delà de Boniface VIII, les papes ont cru, avec plus ou moins d’aplomb (certains doutaient et n’avançaient pas l’argument), à l’authenticité de la « Donation de Constantin » dont ils faisaient mémoire pour faire avancer leurs intérêts temporels. Un tel consensus ne les empêchait pas de se tromper. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour la Sainte Ampoule, la « mission divine » de la France « tribu de Juda du Nouveau Testament » ?
Jean-Jacques Stormay, Doctrine du Fascisme Catholique en abrégé (Pages 142-143)
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Il est peu douteux, cela dit, que la France soit chargée par la Providence d’une mission apostolique, ainsi d’un rôle dans l’économie du salut universel. Mais cela est vrai pour toutes les nations catholiques, et n’est nullement solidaire de l’idée d’« élection ». Si la chose est – puisque d’aucuns y tiennent – plus accusée pour la France, c’est parce que cette vérité qu’est la vocation apostolique de toute nation chrétienne est peut-être plus visible dans son cas, du fait de ses qualités et de sa vocation naturelles liées à son sens de l’universel, à ses prédispositions pour le sens de la mesure, de l’exactitude et de la rationalité en général : le Français n’est indépassable en aucun domaine, mais ce qu’il a en propre est d’atteindre un niveau très honorable en tout, au lieu que les autres nations peuvent exceller en certains domaines et se révéler fort médiocres en d’autres ; et c’est cette disposition qui habilite l’esprit français, en quelque sorte « généraliste » et par là équilibré, à développer un pouvoir de bien juger en toute chose, fondé sur un sens aigu du réel ; et parce que le réalisme n’est pas l’empirisme (qui réduit l’être à l’apparaître et le bien à l’utile), le réalisme de l’esprit français est pétri d’idéalisme (le cœur du réel est idée) qui, toujours, fait lever, tel un levain spirituel, la pâte des mœurs françaises au nom d’idéaux moraux qui empêchent notre nation de se réduire à sa chair, à l’inconscient des habitudes et aux déterminismes physiques ; cet idéalisme, dévoyé comme il le fut de fait, produit ce qu’il y a de pire mais, potentiellement, il demeure le moteur de l’avènement de ce qu’il pourrait y avoir de meilleur. Il est aussi permis de discerner, dans les conditions de genèse de la France, une vocation, par simple position historique contingente dans l’enchevêtrement des événements qui l’ont vue naître, à se faire le soutien de l’Église quand elle est menacée dans sa liberté par des puissances séculières abusant de leur autorité. Mais ce qui est contingent ne relève pas de l’essence, et ce qui est extérieur à l’essence est révocable. Rappelons sans plaisir que la France fut absente de Lépante (1571), du Kahlenberg (1683) et de Mohács (1687), et qu’elle appuya au contraire presque systématiquement les prétentions du Turc ; qu’elle s’opposa aux intentions du Bienheureux Innocent XI d’unir la Chrétienté en réconciliant France et Saint-Empire sous l’égide débonnaire de ce dernier, et que neuf rois français (plus Napoléon) furent excommuniés ; dès sa fondation, la France se posa en s’opposant à l’Empire : Charles de Basse-Lorraine, carolingien légitime supplanté par Hugues Capet, était vassal de l’Empereur. Il nous semble que, s’il fallait que la France s’opposât à l’Empire aussi longtemps que la papauté n’avait pas acquis son indépendance souveraine, cette noble mission devait s’achever au terme de ce processus ecclésial d’émancipation.