Créer votre espace personnel

Connectez-vous avec Google afin de synchroniser vos favoris et vos futures collections.

Nouvelle collection

Ex. Conciles · Ex. À lire · Ex. Histoire

Renommer la collection

40 caractères maximum. Le nom doit être unique.

Nouvelle sous-collection

Changer l'icône

Changer la couleur

Supprimer la collection

Collection
Ressources

Rousseauisme

Journal ecclésiastique ou bibliothèque raisonnée des sciences ecclésiastiques (Septembre 1791)

« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant ? Tel est, continue Jean-Jacques, le problème fondamental dont le Contrat Social donne la solution. » Si notre philosophe, en posant ainsi son problème, a voulu le rendre applicable à tout contrat social, il a confondu l’objet essentiel de ce contrat avec la manière de le remplir. Cet objet sans doute est la protection de chaque citoyen par la force commune ; cet objet est le salut du peuple. Mais ce peuple en se réunissant, ne veut-il son salut qu’à condition que chacun en s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant ? Il peut bien se trouver un fou qui aimera mieux périr dans la rivière, en n’obéissant qu’à lui-même, que se sauver, en faisant la volonté d’un autre ; mais assurément tous les citoyens n’ont pas cette folie. Ce que veut le peuple, c’est son salut ; il le veut absolument et nécessairement. Mais ce salut, qu’il le trouve en faisant sa volonté, ou bien en obéissant à une autre volonté, cela tient aux moyens, et non pas à l’objet essentiel de la société ; et certainement ces moyens comparés à l’objet même sont forts indifférents. Sauvez le peuple, et faites son bonheur ; voilà ce qu’il demande dans tout Contrat Social ; mais le laisser périr plutôt que le sauver par des lois qu’aurait faites un sénat, qu’aurait faites un monarque, et auxquelles le peuple ne ferait qu’obéir ! c’est une absurdité qui jamais n’entra dans la tête du peuple. Elle n’en devient pas plus raisonnable pour avoir passé par la cervelle d’un philosophe.C’est pourtant sur cette absurdité que porte tout le Contrat Social du Genevois. Il veut bien que chacun trouve son salut par le pacte social ; mais il faut que chacun y trouve son salut en n’obéissant qu’à lui-même ; s’il s’agit de le faire en obéissant à un autre, plus de salut, et plus de pacte social ; il faut aller errer de nouveau dans les bois avec les ours et avec les loups. Comment un ouvrage qui porte tout entier sur cette absurdité, puisque c’est là son problème fondamental, a-t-il pu éblouir tant de lecteurs ? Je l’expliquerais bien ; mais il faudrait dire aux uns : vous lisez avec si peu de réflexion, que vous êtes très faciles à tromper ; et aux autres : vous lisez avec de si mauvaises intentions, que vous seriez fâché de n’être pas trompés.

José Antonio Primo de Rivera, Discours (29 octobre 1933)

Quand en mars 1762 un homme néfaste appelé Jean-Jacques Rousseau publia le Contrat social, la vérité politique cessa d’être une entité permanente. Auparavant, en d’autres époques plus profondes, les États qui étaient exécuteurs de missions historiques, avaient inscrit sur leurs fronts et aussi sur les astres, la justice et la vérité. Jean-Jacques Rousseau vint nous dire que la justice et la vérité n’étaient pas des catégories permanentes de la raison, mais, à, chaque instant, des décisions de la volonté. Jean-Jacques Rousseau supposait que l’ensemble des êtres vivants en un peuple ont une âme supérieure, d’une hiérarchie différente de chacune de nos âmes et que ce moi supérieur était doté d’une volonté infaillible, capable de définir, à chaque instant, le juste et l’injuste, le bien et le mal. Et comme cette volonté collective, cette volonté souveraine, s’exprime seulement par le moyen du suffrage – conception de la majorité qui triomphe sur celle de la minorité en devinant la volonté supérieure – il en résultait que le suffrage, cette farce de petits papiers jetés dans une urne de verre, avait la vertu de nous dire à chaque instant si Dieu existait ou non, si la vérité était la vérité ou n’était pas la vérité, si la Patrie devait demeurer ou s’il était préférable, à un moment donné, qu’elle se suicide.

Frédéric Le Play, La Réforme en Europe et le Salut de la France

Depuis 1789, la constitution sociale de la France a subi onze transformations, opérées par des procédés plus ou moins violents. C’est en moyenne une révolution tous les huit ans, ou, pour mieux dire, c’est la révolution en permanence. Quelques succès dus aux forces accumulées sous les régimes antérieurs, ont pu masquer d’abord les inévitables conséquences d’une telle instabilité. Mais à ces prospérités éphémères ont définitivement succédé des catastrophes inouïes. La perte de nos frontières du XVIIe siècle a clos l’ère des illusions, et la vérité nous apparaît dans tout son jour. En sortant de leurs voies traditionnelles, nos pères de 1789 se sont acharnés à la création d’un régime sans précédents ; ils ont voulu résoudre à tout prix un problème insoluble. Ces vains efforts ont leur source dans les fausses doctrines qui ont empoisonné la fin du dernier siècle, et qui avaient trouvé leur principale formule dans le Contrat social de J.-J. Rousseau. La plus grave et la plus dangereuse de ces erreurs, la véritable mère de nos révolutions, est le faux principe que prétendent mettre en pratique les novateurs de 1789, celui qui affirme la perfection originelle. Selon les adeptes de cette nouveauté, l’enfant serait naturellement porté au bien et n’aurait qu’à suivre ses inclinations pour être bon et vertueux. La société, ainsi composée d’hommes « de la nature », jouirait sans effort de la paix et du bonheur qui seraient comme les fruits spontanés de toute société libre. Dès lors, pour les hommes imbus de cette erreur, le mal dont les ravages ont toujours été apparents, même parmi les peuples prospères, serait uniquement imputable aux mesures coercitives qui, depuis les premiers âges, ont sans cesse changé et contrarié les tendances naturelles de l’humanité. Nos pères, on a peine à le comprendre, se sont passionnés pour cette fausse conception de la nature humaine, et en cela, ils se sont mis en contradiction formelle avec l’expérience de tous les temps. La plus grossière des nourrices, comme la plus perspicace des mères, peut voir à chaque instant que la propension au mal est prédominante chez le jeune enfant. Les grands penseurs, qui ont observé personnellement l’enfance, sont arrivés à la même conclusion. Enfin, tous les maîtres qui ont formé des hommes éminents n’ont réussi qu’en réprimant, avec une constante sollicitude, les inclinations vicieuses de leurs élèves. Quand la perfection originelle est admise comme un fait, malgré l’évidence et la raison, la logique en fait découler, comme d’une source impure, plusieurs faux dogmes d’où sont sortis les fléaux déchaînés par la Révolution française et rabaissement actuel de notre patrie. En effet, si les individus naissaient en état de perfection, on commettrait un attentat contre l’ordre naturel en restreignant leur liberté : on violerait la justice en tolérant l’inégalité des conditions; enfin, partout où ces deux abus sont consacrés par les institutions, les hommes de cœur, les bons citoyens auraient non seulement le droit, mais le devoir de se révolter contre elles. En commençant par nier le vice originel, les promoteurs de la Révolution ont été amenés ainsi à prendre en haine tout frein qui gênait leurs penchants, et à mépriser toute coutume par cela seul qu’elle avait duré. Pour ces novateurs impatients de toute règle, repoussant du pied le passé pour s’élancer dans l’avenir, plus une tradition était vénérable, plus elle était oppressive et plus il fallait se hâter de la détruire. Aucune conquête sur les autorités traditionnelles n’a pu les satisfaire et les désarmer. Il s’est toujours trouvé parmi eux des hommes plus ardents que leurs prédécesseurs, prêts à tenter de nouvelles usurpations et à revendiquer comme des biens absolus « la liberté systématique, l’égalité providentielle et le droit de révolte. » En résumé, la croyance à la perfection originelle de l’enfant a rapidement affaibli les forces morales de notre race. Elle lui a fait perdre, dans le cours d’une génération, le rang qu’elle avait occupé à la tête de l’Europe jusqu’en 1789.

Monseigneur Marcel Lefebvre, Ils l’ont découronné

Selon Rousseau, les hommes naissent libres, c’est-à-dire non assujettis à contrainte, par nature asociaux, faits pour vivre seuls dans la jungle, où ils sont heureux. L’origine de leurs malheurs et de l’inégalité réside dans l’introduction de la propriété privée, qui engendra les rivalités : un « état de guerre de tous contre tous ». Si les hommes se groupent alors en société, ce n’est nullement par une nécessité de leur nature, mais c’est par la seule décision de leur libre volonté, comme une sortie de secours de cet état où l’homme est un loup pour l’homme. La société n’a rien de naturel, elle est purement conventionnelle dans son origine historique et dans sa constitution : cette convention est le « contrat social ». Toute cette théorie est réfutée d’avance, d’abord par saint Thomas d’Aquin, qui démontre la nature sociale de l’homme, en mettant en évidence le fait que l’homme est l’animal le plus dépourvu de moyens naturels de subsister de manière autonome quand il vient au monde, et cet autre fait que les hommes, à l’âge adulte, ne peuvent satisfaire seuls à tous leurs besoins : ils doivent donc s’entraider. […] Appliquez le contrat social, si bon vous semble, mais ne l’expliquez qu’aux hommes pour lesquels on l’a fabriqué. Ce sont des hommes abstraits qui ne sont d’aucun siècle et d’aucun pays, pures entités écloses sous la baguette métaphysique.

José Antonio Primo de Rivera, Conférence (9 avril 1935)

Comme il fallait s’y attendre, ce que Rousseau appelait la volonté souveraine en vint à être réduit à la volonté de la majorité. Selon Rousseau, c’était la majorité – théoriquement parce qu’elle exprimait la volonté souveraine, mais pratiquement par son triomphe sur la minorité – qui devait s’imposer à tous. L’obtention de cette majorité impliquait que les partis devaient entrer en lutte les uns contre les autres pour obtenir le plus de voix possible et qu’après s’être divisés, ils devaient faire de la propagande les uns contre les autres. C’est dire que c’est sous le régime de la souveraineté nationale, supposée indivisible, que les opinions se divisent le plus, parce que chaque groupe aspirant à identifier sa volonté avec la souveraineté nationale présumée, ils doivent tous, de plus en plus, se définir, se différencier, se combattre, se détruire à seule fin de remporter la victoire électorale.

Louis de Bonald, Pensées sur divers sujets (Page 118)

Nous sommes mauvais par nature, bons par la société. Ainsi tous ceux qui, pour constituer la société, ont commencé par supposer que nous naissons bons, frappés des désordres que la société n’empêche pas et oubliant tous ceux qu’elle prévient, ont fini, comme Jean-Jacques, par croire que la société n’était pas dans la nature de l’homme. Ces écrivains ont fait comme des architectes qui, pour bâtir un édifice, supposeraient que les pierres viennent toutes taillées de la carrière et les bois tout équarris de la forêt.

Jean Daujat, La face interne de l’histoire (Pages 250-252)

Frappé par l’extrême corruption de la société cultivée de son temps, Rousseau, ne voyant pas qu’elle était corrompue malgré sa civilisation et ce qui restait en elle de civilisé, conclut que la civilisation elle-même est corruptrice tandis que l’homme serait parfaitement bon à l’état primitif ou sauvage : il professe ainsi avec tout le XVIIIe siècle la négation du péché originel et la bonté naturelle de l’homme. Mais alors que pour le temps de Voltaire cette bonté naturelle se trouvait dans les lumières de la raison et se manifestait dans la vie civilisée, pour Rousseau la bonté naturelle de l’homme consiste en la primitivité de ses bons instincts, de ses bons sentiments, de ses bonnes passions tant qu’il n’est pas déformé par la civilisation œuvre de la raison corruptrice. Ainsi pour lui la perfection de la nature humaine ne consiste pas en la raison qui ne peut que corrompre l’homme, mais dans sa sensibilité. Cette découverte de la bonté parfaite de l’homme à l’état primitif ou sauvage a tellement ému Jean Jacques Rousseau qu’il en a versé des larmes abondantes et trempé toute sa veste de pleurs d’après le récit qu’il en fait dans ses Confessions. Mais il s’agit là d’une pure invention de son imagination maladive : il n’avait jamais rencontré de sauvage et aurait sans doute changé d’avis s’il lui était arrivé d’être dévoré par un anthropophage. C’est un fait que l’homme à l’état sauvage est très inférieur à ce qu’il devient par la civilisation, même si celle-ci est très corrompue. De toute façon c’est une grave erreur de méconnaître que la perfection de la nature humaine vient de la raison qui la distingue des autres espèces animales et non de la sensibilité qu’elle a en commun avec elles. Et c’est méconnaître en même temps que l’ordre de la nature humaine comporte que sentiments et passions soient soumis à la maîtrise de la raison et que les libérer de cette maîtrise, comme le veut Jean-Jacques Rousseau, ouvre la porte aux pires dégénérescences. Cette philosophie de Jean-Jacques Rousseau va entraîner un certain nombre de très importantes conséquences. Dans le domaine littéraire et artistique ce sera le romantisme, dont nous parlerons longuement à propos du XIXe siècle, qui procède directement de son influence : alors que l’auteur classique cherchait à mettre en évidence les caractères généraux de la nature humaine, le romantique veut intéresser à son moi en épanchant librement ses passions et ses sentiments individuels. Dans le domaine familial la philosophie de Jean-Jacques Rousseau conduit au rejet du mariage au nom des droits sacrés de la passion toujours bonne et sainte et du même coup, comme il le développera dans son Émile, au rejet de l’éducation qui ne peut selon lui que corrompre la bonne nature de l’enfant dont il faut laisser se développer librement les bons instincts, les bons sentiments et les bonnes passions. Mais Jean-Jacques Rousseau n’avait pas plus d’expérience des enfants que des sauvages puisqu’il avait abandonné à l’Assistance Publique les seuls enfants qu’il a eus : s’il avait eu la moindre expérience des enfants il aurait constaté que ce qui se développe librement chez eux est la flore de tous les vices si l’éducation n’est pas constamment là pour corriger et redresser. Quel ridicule pour notre temps d’avoir pris pour maître en pédagogie un homme dont le seul titre pour cela est d’avoir abandonné ses propres enfants à l’Assistance publique ! Passions et sentiments sont propres à l’individu : Jean-Jacques Rousseau sera le point de départ d’un individualisme forcené. Il ne voit plus en la société une nécessité naturelle de l’homme pour atteindre une plus haute perfection humaine grâce à la collaboration des hommes en une œuvre commune mais un contrat librement consenti par eux sans nécessité aucune, donc de manière purement artificielle et arbitraire. Cette théorie du Contrat social est, elle aussi, un produit de l’imagination maladive de Jean-Jacques Rousseau car l’histoire et la géographie ne nous présentent jamais des individus d’abord isolés faisant ensuite un contrat entre eux pour créer une société, mais partout et toujours des hommes vivant spontanément et naturellement en société sans qu’il y ait jamais eu un contrat à l’origine de celle-ci. Un tel contrat est d’ailleurs inimaginable, car à supposer par impossible des hommes vivant à l’état d’individus isolés et se rencontrant, ils n’auraient pas de langue commune pour s’entendre sur les termes d’un contrat, de plus cette rencontre provoquerait chez eux soit une peur les portant à se fuir, soit une agressivité les portant à se battre, mais certainement pas l’idée de faire un contrat. Cette conception du « contrat social » entraîne elle-même bien des conséquences. La première, si tout dans la société est artificiel et arbitraire, est l’absence de lois naturelles de la vie sociale et donc d’une science sociale les observant, ce qui encore est faux car c’est un fait qu’il y a des lois naturelles de la vie sociale et une science sociale qui les étudie. Mais s’il n’y a pas de lois naturelles de la vie sociale, le « Contrat social » ne pourra être que le produit de la volonté du plus grand nombre, et cela conduit JeanJacques Rousseau à l’affirmation d’une souveraineté absolue et sans limite du nombre ou de la majorité, théorie qui inspirera la Révolution française et à partir d’elle les régimes démocratiques en France. Mais on voit ici que l’individualisme a pour résultat inévitable d’engendrer son contraire, le totalitarisme, car s’il n’y a pas de lois naturelles que la volonté des majorités doit respecter, celle-ci peut décider n’importe quoi sans tenir aucun compte des droits des minorités, y compris exterminer celles-ci ou les réduire en esclavage, et l’on aboutit à la pire des tyrannies. Il s’agit là d’une conception de la démocratie qui a été propre à la France car les pays anglo-saxons ont toujours admis des lois naturelles de la vie sociale et notamment des droits des minorités que la volonté des majorités doit respecter. Signalons enfin que Jean-Jacques Rousseau comme son ennemi Voltaire est déiste mais au lieu d’aboutir à Dieu en conclusion d’un raisonnement il y aboutit par la voie du sentiment et il sera le point de départ de toutes les théories du « sentiment religieux » qui se développeront au XIXe siècle en réduisant la religion à un état sentimental que chaque défenseur d’une religion cherchera à provoquer et qui dépendra forcément de la manière dont les sentiments de chacun se sont formés : cela ne peut conduire qu’à un pur subjectivisme religieux.

Hyppolyte Taine, La Révolution

Appliquez le contrat social, si bon vous semble, mais ne l’expliquez qu’aux hommes pour lesquels on l’a fabriqué. Ce sont des hommes abstraits qui ne sont d’aucun siècle et d’aucun pays, pures entités écloses sous la baguette métaphysique.

Jacques Rocafort, Journal La Croix (9 mars 1907)

Contentons-nous, dans ce journal catholique, de montrer que pour les catholiques, Jean-Jacques Rousseau est un ennemi. Rousseau anti-chrétien, voilà, semble-t-il, un paradoxe. N’a t-on pas de lui cent affirmations de l’existence de Dieu, de l’immortalité de l’âme et de la vie future ? La célèbre « Profession de foi du vicaire savoyard » n’est-elle pas la glorification du Créateur, devant l’un des plus magnifiques tableaux de nature alpestre qui puissent frapper le regard ? La croyance en Dieu, en la Providence, en l’immortalité de l’âme, en un avenir de peines pour les méchants et de récompenses pour les bons, n’est-elle pas requise par Rousseau pour former un citoyen digne de ce nom, et ne va-t-il pas jusqu’à punir d’exil et de mort celui qui n’aurait pas cette croyance ? D’accord ; je sais que ce spiritualisme a fait sensation vers 1750, à l’époque de l’Encyclopédie et des philosophes matérialistes et athées. Mais que depuis, des chrétiens en soient reconnaissants à Rousseau, au point d’oublier que ce spiritualisme sentimental était si peu le christianisme qu’il le détruisait, voilà ce qui ne saurait s’admettre. Rousseau niait absolument la divinité de Jésus-Christ. Il en faisait le plus sage et le plus aimable des mortels […] Rousseau avouait que sa vie et sa mort avaient été « d’un Dieu » mais il n’a pas cessé de nier que Jésus fût Dieu. Par cette négation fondamentale, le voilà donc, quoi qu’il ait pu écrire par ailleurs, exclu du christianisme. Il s’en est séparé encore par son fameux principe de la bonté originelle de l’homme. La nature, disait-il, a fait l’homme bon, c’est la société qui le déprave et le rend misérable. Tandis que les chrétiens disent : Dieu a fait l’homme innocent, mais comme il ne l’avait pas fait absolument bon, l’homme a éché par faiblesse de son esprit et par infirmité de sa chair, et c’est le péché originel qui l’a rendu misérable. La société a pu développer la malice humaine, elle n’en est pas l’auteur. Même isolé, même revenu à l’état primitif, l’homme serait mauvais à cause de la tare qu’il porte en lui et que rien n’est capable d’éliminer. Que nous touchions ici un mystère, c’est certain, mais deux choses sont également certaines : le péché originel est le fond du christianisme, au point que le nier, ou en faire le synonyme de je ne sais quelle contagion sociale, c’est ne plus être chrétien ; et, d’autre part, c’est à la doctrine du péché originel, beaucoup plus qu’à celle de la bonté originelle de l’homme, que les derniers progrès des sciences naturelles semblent donner raison. La conséquence, c’est que Rousseau mettait le bonheur de l’homme dans un retour à la nature. Recouvrer l’état primitif, rechercher ou fuir les objets suivant qu’ils nous plaisent ou nous déplaisent par des raisons tirées de nous-même, nous diriger par nos sensations naturelles, voilà la clé du bonheur. Toute l’éducation doit viser à retrouver sous l’abominable acquis social la nature pure de l’homme, laquelle, à l’état sauvage, est innocente. Le christianisme, au contraire, enseigne la méfiance, la lutte contre notre propre nature, viciée par la transmission héréditaire de la faute d’Adam. Pour gagner le bonheur chrétien, qui est dans le ciel, le plus sûr moyen, est de vaincre la nature, de fermer obstinément l’oreille aux instincts primitifs, non pas à ceux-là seulement qu’éveille la société, mais à ceux aussi qui nous parlent dans le silence et dans l’isolement, l’égoïsme, la paresse, l’amour-propre, et les autres. Ce n’est pas sur la lace de la Concorde que saint Antoine a été tenté.

Augustin Barruel, Question nationale sur l’autorité et sur les droits du peuple dans le gouvernement

Je n’ai pas cru devoir interrompre le cours de ce traité pour réfuter les erreurs dont le philosophe Genevois a fait la base de son fameux Contrat Social. Si quelques-uns de mes lecteurs avaient encore besoin de cette réfutation, on peut la leur fournir en peu de mots. Tout le système de Jean-Jacques porte sur trois erreurs fondamentales. La première est dans la manière même dont il pose son grand problème. Voici ses expressions mêmes, livre premier, chapitre 6. « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant ? Tel est continue Jean-Jacques, le problème fondamental dont le Contrat Social donne la solution ». Si notre philosophe, en posant ainsi son problème, a voulu le rendre applicable à tout contrat social, il a confondu l’objet essentiel de ce contrat avec la manière de le remplir. Cet objet sans doute est la protection de chaque citoyen par la force commune ; cet objet est le salut du peuple. Mais ce peuple en se réunissant, ne veut-il son salut qu’à condition que chacun en s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant ? Il peut bien se trouver un fou qui aimera mieux périr dans la rivière, en n’obéissant qu’à lui-même, que se sauver, en faisant la volonté d’un autre ; mais assurément tous les citoyens n’ont pas cette folie. Ce que veut le peuple, c’est son salut ; il le veut absolument et nécessairement. Mais ce salut, qu’il le trouve en faisant sa volonté, ou bien en obéissant à une autre volonté, cela tient aux moyens, et non pas à l’objet essentiel de la société ; et certainement ces moyens comparés à l’objet même sont forts indifférents. Sauvez le peuple, et faites son bonheur ; voilà ce qu’il demande dans tout Contrat Social ; mais le laisser périr plutôt que le sauver par des lois qu’aurait faites un sénat, qu’aurait faites un monarque, et auxquelles le peuple ne ferait qu’obéir ! C’est une absurdité qui jamais n’entra dans la tête du peuple. Elle n’en devient pas plus raisonnable pour avoir passé par la cervelle d’un philosophe. C’est pourtant sur cette absurdité que porte tout le Contrat Social du Genevois. Il veut bien que chacun trouve son salut par le pacte social ; mais il faut que chacun y trouve son salut en n’obéissant qu’à lui-même ; s’il s’agit de le faire en obéissant à un autre, plus de salut, et plus de pacte social ; il faut aller errer de nouveau dans les bois avec les ours et avec les loups. Comment un ouvrage qui porte tout entier sur cette absurdité, puisque c’est là son problème fondamental, a-t-il pu éblouir tant de lecteurs ? Je l’expliquerais bien ; mais il faudrait dire aux uns : vous lisez avec si peu de réflexion, que vous êtes très faciles à tromper ; et aux autres : vous lisez avec de si mauvaises intentions, que vous seriez fâché de n’être pas trompés. Vous n’aviez qu’à arrêter Jean-Jacques sur l’énoncé même de son problème ; vous n’aviez qu’à lui montrer dans cet énoncé la plus fausse et la plus absurde des suppositions ; et tout son système se trouvait réfuté, et son Contrat Social n’était qu’une chimère. Sans doute, s’il n’y a ni salut ni contrat social qu’autant que chacun n’obéira qu’à lui-même, la loi ne peut plus être que l’expression de la volonté générale, puisque celui qui n’aurait pas voulu la loi, n’obéirait plus à lui-même en obéissant à la loi ; mais contentez-vous de définir la loi : ce qui est prescrit à tous par l’autorité légitime pour le salut de tous ; aurez-vous besoin alors de cette expression de la volonté générale pour trouver la loi ? Voilà comme une erreur coule d’une autre erreur ; comme cette définition de la loi, de la volonté générale, dérive uniquement de la fausse supposition insérée par notre philosophe dans son problème fondamental ; de cette absurde supposition, que l’objet du Contrat Social n’est pas simplement la salut du peuple, mais ce salut opéré en suivant la volonté du peuple, et par des moyens uniquement dicté par le peuple, et qui plus est, par chaque individu. Car il est évident que si par le contrat social chacun n’est obligé d’obéir qu’à lui-même, il n’y a plus de loi pour celui qui ne l’a pas consentie, et qui ne la veut pas. Il n’y a plus de majorité qui l’emporte sur la minorité, ni sur l’individu ; puisqu’en obéissant à une loi de la majorité, contre sa propre volonté, l’individu évidemment ne s’obéirait plus à lui-même ; puisqu’évidemment encore cet individu obligé d’adhérer à la loi de la majorité ne resterait plus aussi libre qu’auparavant, c’est-à-dire qu’avant le Contrat Social. Voilà le plus absurde des veto, le veto Polonais, conséquence directe et immédiate du Contrat Social de notre philosophe. Pour que la loi existe, il faut, ou massacre l’individu opposant, ou bien qu’il renonce à la société. Car tant qu’il en serait membre, il n’obéirait plus à lui-même en obéissant à la loi ; le contrat social serait rompu. Voyez encore comment une autre erreur emmène une autre erreur dans ce fameux contrat social. L’absurde supposition qu’il n’y a point de salut du peuple à chercher, et qu’il faut renoncer au contrat social dès que quelqu’un doit obéir à un autre que soi, conduit à cette fausse définition de la loi qui en fait essentiellement l’expression de la volonté générale ; cette seconde erreur ne laisse voir à Jean-Jacques d’autre souverain que le peuple. Arrêtez le philosophe dès l’instant où il pose son problème ; faites-lui voir que tout est dit quand le peuple est heureux et sauvé ; que fort peu importe qu’il le soit en s’obéissant à lui-même ou bien en obéissant à un autre ; faites-lui voir qu’il peut en être d’un peuple comme d’une famille, qui n’en est pas moins heureuse quoiqu’elle ne le soit qu’en obéissant à son chef ; n’allez pas même chercher s’il est possible que des millions d’individus fassent un peuple heureux, en n’obéissant qu’à eux-mêmes ; il suffira que le peuple puisse trouver son bonheur sous les lois d’un conseil ou d’un monarque, pour que la loi ne soit plus essentiellement l’expression de la volonté générale. Cette seconde erreur détruite, vous en avez détruit une troisième, celle de la souveraineté essentiellement existante dans le peuple ; puisqu’on vous le dit essentiellement souverain, parce qu’on lui attribue, comme essentiel, le droit de faire la loi et n’obéir qu’à lui-même. Remarquez même qu’il y a ici un cercle vicieux ; car si vous demandez pourquoi le peuple est souverain, on vous dira : parce qu’il a seul le droit de faire la loi. Demandez ensuite pourquoi il a seul droit de faire la loi, on vous dira : parce qu’il est seul souverain. Tout cela va se fondre dans cette première supposition, que par le contrat social chacun s’unit à tous pour être heureux, mais pour ne l’être qu’en obéissant à lui-même. C’était là ce qu’il fallait commencer par démontrer ; mais chercher à le démontrer, c’était courir le grand risque de faire observer que tout le Contrat Social portait sur cette supposition. Le Genevois a mieux fait ; fort adroitement il a inséré cette supposition comme démontrée dans la position de son problème fondamental. On ne s’est pas avisé de l’arrêter dans la position même de son problème ; il est allé en avant, et on s’est trouvé embarrassé pour le réfuter. Ce n’est pas assurément qu’il n’y ait bien d’autres vices dans ce prétendu Contrat Social. C’en est un bien étrange que d’avoir parlé de peuple souverain, de son autorité, sans avoir seulement examiné ce que c’est que l’autorité, la souveraineté ; que de croire le peuple seul souverain, uniquement parce qu’il aurait suffrage pour les lois, comme si le devoir de veiller sur l’exécution des lois, le pouvoir et le droit de poursuivre et faire poursuivre les infracteurs, ne faisaient pas partie de la souveraineté. C’est un bien petit tour d’adresse, que de réfuter vigoureusement ceux qui mettent le droit dans la force, pour mettre soi-même l’autorité dans la multitude, comme si le nombre des bras était autre chose que la force. C’est insulter ses lecteurs que leur donner quelques sarcasmes, quelques épigrammes sanglantes pour toute réponse à des opinions qu’on ne prend pas la peine d’approfondir ; et d’aller ensuite en avant comme si on les avait solidement réfutées. C’est ainsi que le Genevois croit avoir tout dit contre l’autorité qui vient de Dieu, en disant que la maladie en vient aussi ; comme si les causes secondaires qui nous donnent la fièvre, suffisaient pour rendre la volonté d’un homme, supérieure à l’homme son égal ; comme si le même agent produisait par des causes purement physiques, un objet tout moral, tel que l’autorité, comme il produit par ces causes purement physiques et secondaires, ou la fièvre, ou la pluie, et la foudre et les tempêtes. C’est ainsi encore que le Genevois croit avoir tout dit contre l’autorité dérivée d’abord du droit paternel, en souriant avec mépris, et sur le roi Adam, et sur le roi Noé ; comme si l’idée la plus utile qu’on puisse donner des princes, n’était pas d’en faire les pères du peuple ; comme s’il était possible de concevoir sans une action bien expresse de la Divinité, ou Adam, ou Noé, soumis à la volonté et à l’autorité de leurs enfants. C’est une atrocité dans le Genevois, que ces objections pillées dans Bayle, pour faire regarder le christianisme comme peu favorable au vertus patriotiques ; mais c’est une ineptie en politique comme en religion, que de substituer au christianisme une religion purement civile, c’est-à-dire, une religion qui n’ayant de base que la volonté de l’homme n’inspirerait que le mépris pour elle-même, les soupçons et la méfiance contre le magistrat qui en serait l’auteur, ou en exigerait l’observation. J’aurais un livre à faire sur les erreurs de ce soi-disant Contrat Social. En voilà plus qu’il n’en faut pour montrer combien il est vicieux dans sa base et ses détails.

Louis Le Carpentier, Catholique et fasciste toujours (Pages 120-121)

L’individualisme théorique est également l’un des fondements de la démocratie moderne. Et cet individualisme est lui-même fondé sur deux théorie : celle du « Contrat social » et celle des « Droits de l’Homme ». Abordons tout d’abord le problème du Contrat social. Pour Hobbes comme pour Rousseau, l’homme n’est pas naturellement social et politique. Les hommes auraient donc vécu seuls, dans un hypothétique « état de nature » : mais ils se seraient finalement liés par un pacte, afin d’améliorer leurs conditions de vie ; ce pacte, c’est le « contrat social ». C’est lui qui serait le fondement de toute communauté politique. D’après Hobbes, il aurait pour fin essentielle de protéger la sécurité de chaque individu ; d’après Rousseau non pas la sécurité, mais la liberté. Mais la conséquence est la même dans les deux cas : si les hommes se sont volontairement unis en communauté, pour l’intérêt de chacun, alors ce n’est plus l’individu qui est au service de la société, mais la société qui est au service de l’individu ; et c’est là précisément la définition de l’individualisme. Le problème est que ces philosophes ont méconnu la nature humaine. La première spécificité de l’homme est le langage ; mais à quoi peut bien servir le langage sinon à communiquer avec autrui ? Par ailleurs, l’homme n’est pas aussi protégé par la nature que les autres animaux (il n’a ni corne, ni griffe, ni vélocité dans la fuite…) et naît incapable de subvenir à ses propres besoins, demeurant tel jusqu’à un âge relativement avancé. C’est donc qu’il a besoin d’une première société qu’on appelle famille pour survivre (du moins dans sa jeunesse). Partant, l’homme est naturellement social. Mais les besoins de l’homme sont loin de s’arrêter là. En effet, la famille a besoin d’un corps intermédiaires pour survivre, et ces derniers, d’une société supérieure qui les organise : la société politique. De plus, l’homme étant un animal raisonnable, il recherche non seulement à survivre mais aussi et surtout à bien vivre : l’homme en tant qu’homme ne peut s’accomplir que dans le cadre d’une société qui, dans un premier temps, contribue à son instruction et à son éducation, et dans un second temps, lui donne l’occasion de transmettre son savoir (le bien spirituel étant fait pour être communiqué) et de pratiquer la vertu ; et cette société, ce ne peut être que la société politique. L’homme est, par nature, social et politique. C’est donc bien lui qui est ordonné à la société politique, et non l’inverse, puisqu’il en fait naturellement partie.

Juan Donoso Cortés, Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme (Pages 253-254)

Le mal, qui, selon votre doctrine, a son principe dans la société, est une essence ou un accident ; si c’est une essence, il ne suffit pas, pour le détruire, de bouleverser les institutions sociales, il faut en outre détruire la société même, puisqu’elle est l’essence qui le produit sous toutes ses formes ; si, au contraire, ce n’est qu’un accident, vous êtes obligés de faire ce que vous n’avez jamais fait, ce que vous ne faites pas, ce que vous ne pouvez faire : vous êtes obligé d’abord de m’expliquer en quel temps, par quelle cause, de quelle manière et en quelle forme est survenu cet accident, et ensuite par quelle série de déductions vous parvenez à faire de l’homme le rédempteur de la société, en lui donnant le pouvoir de la guérir de ses souillures, de laver ses péchés.

Jean-Jacques Stormay, Abécédaire mal-pensant (Pages 296-297)

De même que le subjectivisme a fait basculer le projet de prolonger la connaissance du « pourquoi » par la connaissance du « comment » en connaissance du « comment » substituée à celle du « pourquoi », de même le subjectivisme politique inauguré et systématisé par la philosophie de l’un des hommes les plus funestes que la terre ait jamais portés, à savoir Jean-Jacques Rousseau, a fait basculer l’écologie (souci de maîtrise et de domination de la Nature mais respectueux de son ordre normatif) en caricature de la vocation primitive de l’écologie, c’est-à-dire en cette aspiration tératologique consistant conjuguer une déification panthéiste de la Nature réduisant l’homme à un animal bienheureux, et une exaltation sans mesure du Moi porteuse de la démesure consumériste la plus radicale. Suivons les scansions de la logique délirante inspirant ce projet. Rousseau, comme on sait, est un individualiste forcené : l’homme est par nature un solitaire, sa solitude lui garantit son indépendance et sa liberté, et il est voué à chercher son bonheur dans l’acte de se nourrir – par l’imagination – de sa propre substance. Ses biens propres sont donc éminemment privés, mais par là ils excluent logiquement de n’être pas matériels et générateurs de désirs consuméristes, puisque ce qui est privé est imparticipable. Son apologie spartiate de la frugalité est le cache-sexe des délices hollywoodiens, et trouve son illustration ignoble dans les camps de vacances du Club Med, les camps naturistes et la publicité éhontée promotrice du consumérisme et produit de I’ultra-capitalisme en faveur des « produits bios ». Ce qui préside chez Rousseau à ce résultat, c’est sa conception contradictoire de la perfectibilité : elle est puissance à évoluer, à se perfectionner par les arts, la culture et la méditation, mais en dernier ressort elle est beaucoup plus le principe d’une dépravation que d’un progrès. Nonobstant son absurdité, notre auteur tient beaucoup à cette idée, en effet essentielle à son souci foncier, qui est celui de rendre l’homme innocent de toute propension au mal, innocent du poids d’un quelconque péché originel. L’homme est supposé bon par nature, et pourtant il engendre une société corruptrice, qui est le fruit de sa perfectibilité. Quelle conséquence faut-il en tirer ? Il faudra être infra-humain pour se rêver bon, et c’est bien ce à quoi nous invite un aspect de la pensée de Rousseau, Mais Rousseau est en fait un gnostique qui s’ignore : La nature humaine est supposée bonne, pure, sans tache, puisque l’homme n’a pas en lui-même le principe actif de sa dépravation ; c’est la société qui le corrompt. Mais l’homme a une nature naturellement dotée d’une perfectibilité qui est principe de dépravation, ainsi de corruption. S’il est bon par nature, on ne voit pas que la société, qu’il engendre, puisse être principe de corruption, c’est-à-dire mauvaise, car il faudrait qu’il fût corrompu pour l’engendrer, or elle est supposée expliquer sa corruption. Et si c’est quand même elle qui le corrompt, c’est qu’il est l’auteur d’une société corruptrice, que donc il est lui-même nativement corrompu, mais pour autant seulement qu’il fasse se déployer les promesses vénéneuses de sa perfectibilité. Si la société est corruptrice, c’est au fond parce qu’elle enjoint à l’homme d’actualiser sa perfectibilité. Mais cette perfectibilité, en tant que gravide de corruption, l’homme n’en est au fond pas responsable, puisqu’elle lui a été donnée telle quelle par Dieu. En tant que libre, il est innocent ; en tant que créature mal faite, il est pécheur. C’est donc au fond Dieu qui pèche en le faisant pécher. C’est Dieu qui est mauvais. L’idéal eût été de retourner à ce bienheureux état de nature où l’homme n’était encore qu’un homme en puissance, et l’écologie contemporaine, intrinsèquement contradictoire comme l’est l’anthropologie de Rousseau, est bien l’expression de cette nostalgie du mythique état de nature. Mais parce que le rousseauisme est un subjectivisme, l’homme de Rousseau est individualiste et à ce titre, quelque effort qu’il fasse pour le nier, il est consumériste.

Piero Misciattelli, Le fascisme et les catholiques (Pages 14-15)

La démocratie reconnaît en Jean-Jacques Rousseau son fondateur ; de cette idole des démocrates, Gioberti trace le portrait suivant : « Admirateur plus que connaisseur de l’antiquité ; peu versé dans l’histoire ; faisant son étude de l’individu, mais habitué à le considérer plutôt à la lumière de l’imagination qu’à celle de la raison ; ennemi des lettres par désir de paradoxe, ennemi de la société et de la culture à cause des malheurs de son existence et par besoin de vengeance ; il fonda l’organisation de la cité sur une convention arbitraire ; il investit la majorité du souverain pouvoir ; il prépara les voies à la tyrannie de la plèbe ; il jeta les premiers germes (quoique encore cachés) du socialisme extrémiste et du communisme, et il prépara, de loin, les désordres qui vicièrent et corrompirent les révolutions suivantes.

Bibliographie

  • Joseph de Maistre, Trois opuscules contre Rousseau
  • Jean-Henry Oursel, Réflexions sur l’homme, ou Examen raisonné du discours de M. Rousseau (Lien)
  • Abbé Pilé, Lettre à M. Jean-Jacques Rousseau (Lien)
  • Léon de Montesquiou, Le Contrat social de J.J. Rousseau