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Nominalisme

Jean-Jacques Stormay, Article du blog Mouvement de combat Saint-Michel

Réfutation du nominalisme La métaphysique de Platon affirme l’existence, au-dessus du monde réel, d’un monde universel des Idées. Saint Augustin, dans le sillage de Platon, rappellera que de telles Idées préexistent en Dieu, au titre d’Idées créatrices. Quant à Aristote, précisant la pensée de son maître, il avait montré que la transcendance des Idées n’exclut pas leur présence dans le réel en tant que natures des choses (comprenez : leur immanence). Les trois modes d’existence de l’Idée De fait, l’Idée a trois modes d’existence : 1°) d’abord en Dieu comme Idée créatrice ; 2°) puis dans les choses comme leur nature ou essence (principe de leur existence et de leurs manières d’être) ; 3°) enfin en l’homme comme le concept par lequel il pense les choses (et sous ce rapport, nos concepts font mémoire de l’Origine des choses). La réalité sensible est une manifestation particularisée de l’universel Pour le métaphysicien, ce que l’on appelle la réalité est une particularisation, et ultimement une singularisation, ou individuation, de l’universel. Par exemple, toutes les tables du monde, avec toutes leurs différences (matières dont elles sont faites, hauteur, surface, nombre de pieds etc.) ne sont que des particularisations de l’Idée universelle de « Table ». Abstraire, c’est partir de la réalité sensible pour remonter à l’Idée première Dès lors, tout ce qui relève de l’abstraction, entendue comme saisie de l’universel, est pour le métaphysicien le signe de ce que la cause de la réalité du réel est atteinte : il existe une nature des choses, qui peut en droit être dégagée par l’intellect. Abstraire, ce n’est pas, pour lui, appauvrir ; abstraire, c’est dégager l’intelligible du sensible, séparer l’essentiel de l’accidentel, le nécessaire du contingent, la cause de l’effet, la forme de la matière. Preuve de l’existence d’un monde supérieur, d’un monde des Idées, dont la réalité sensible n’est qu’une manifestation Certains pourront objecter qu’il s’agit-là d’un simple postulat, donc d’une affirmation totalement indémontrable. Ils se trompent, et voici pourquoi… Le problème philosophique de l’« être »… Tout ce qui est matériel se dégrade un jour, du seul fait qu’il est matériel. Mais ce qui est mortel, c’est ce qui peut perdre son être. Or, tout le monde s’accorde à reconnaître qu’on ne peut perdre que ce qu’on a, on ne peut pas perdre ce qu’on est. Exemple : un individu de sexe masculin est un homme, il a des organes génitaux. A supposer qu’on lui coupe ses organes, il n’en restera pas moins un homme. Il a perdu ce qu’il avait, il n’a pas perdu ce qu’il était. Par conséquent, ce qui peut perdre son être n’est pas son être. Maintenant, allons plus loin : tout le monde est d’accord sur le fait que ce qui possède doit être distingué de ce qui est possédé. Exemple : un riche a de l’argent, mais il n’est pas de l’argent. Par conséquent, un objet qui a un être ne mérite pas d’être appelé pleinement être. … rend nécessaire l’existence d’un Créateur appartenant au registre de l’idéel De tout cela, on déduit que si tous les éléments du monde sensible sont voués à passer, c’est que le monde sensible tout entier n’est pas « être » à raison de lui-même, mais à raison d’autre chose. Cette autre chose, c’est un être qui, pour être fondement du sensible, doit lui-même n’être pas sensible (car s’il l’était, il ne serait pas « être » à raison de lui-même, donc il le serait à raison d’autre chose et l’on serait renvoyé à l’infini… Voilà pourquoi on dit que ce qui fonde ne peut pas être homogène à ce qui est fondé). Mais qu’est-ce alors que cet être fondateur ? S’il est plus pleinement « être » que la chose palpable et visible, sensible et matérielle, c’est qu’il est lui-même immatériel. Mais par là c’est un être qui, nécessairement, appartient au registre de l’idéel. D’où l’existence d’un monde de l’Idée dont la réalité sensible n’est que la manifestation Dès lors, il est aisé de se rendre compte que si le monde matériel est lui-même « être », c’est uniquement parce qu’il renvoie à un autre monde invisible, intemporel et intangible, qu’il participe. Ce monde, nos idées seules en gardent la mémoire et le font advenir à l’existence temporelle par le moyen du langage rationnel (ce qui est la définition de la philosophie). C’est ainsi que l’on démontre l’exactitude de la pensée platonicienne. Pour les métaphysiciens, les mots seuls peuvent nous faire comprendre la réalité Les mots qui servent à désigner les choses ne sont pas des signes arbitraires. Dans cette optique, les mots, même les « noms propres », sont bien plus que de simples signes arbitraires. Leur universalité (« table » s’applique à une multitude d’objets, de même que « triangle », « chien » etc.) atteste que le mot est porteur d’une idée elle-même universelle ; il est expressif d’un principe réel, nommé essence, qui réside dans les choses mêmes et qui fait qu’elles sont ce qu’elles sont. De sorte qu’en nommant les choses par des termes ayant valeur de concepts, le métaphysicien exhibe la nature de ces choses, c’est-à-dire leur cause, la cause de leur existence (« forma dat esse rei », comme l’enseignent les thomistes) et de leurs propriétés. Ainsi peut-il, grâce aux mots, comprendre le monde en dégageant le nécessaire du contingent. La pensée se bâtit grâce aux mots Pour le métaphysicien, il est donc logique d’affirmer que la pensée se bâtit grâce aux mots. Car penser revient tout simplement à saisir le réel dans la cause immanente — idée incarnée — à raison de laquelle il est ce réel-ci plutôt qu’autre chose. Or, seuls les mots ont cette vertu d’exprimer le noyau intelligible et stable de la réalité changeante. En eux seuls, donc, la pensée du réel est identique à la réalité pensée. La position nominaliste contre la métaphysique Le nominaliste déclare que le concept est un simple résidu de l’image… Le nominalisme prend le contre-pied de la métaphysique. Il est un courant de pensée selon lequel l’intelligence non seulement raisonne avec des images, mais en reste au niveau des images ; le concept ne serait en lui-même qu’un résidu de l’image et de la sensation. Pour le nominaliste, ainsi, mon aptitude à reconnaître une table aussi bien dans un frêle guéridon que dans un meuble massif sur lequel douze personnes peuvent manger, vient de ce que j’ai dans l’esprit une sorte d’ « image moyenne » d’une table, que je me suis formée avec toutes les tables que j’ai vues. Mais il n’en reste pas moins que toutes ces tables sont différentes et qu’elles forment des réalités singulières, des réalités que le mot est incapable de décrire exactement. … donc les mots ne sont que des conventions arbitraires Par conséquent, le mot « table » qui peut servir à les désigner toutes n’est nullement l’expression d’un principe universel, d’un concept expressif d’une nature réelle, c’est une convention arbitraire qui a été choisie faute de mieux et qui n’exprime que le plus grand commun dénominateur de ressemblances accidentelles entre divers individus. C’est un simple bruit de bouche. C’est l’expression d’une image appauvrie. Contrairement au métaphysicien pour lequel l’universalité du mot atteste une perfection, le nominaliste déclare qu’un mot atteste une déficience, parce qu’elle le rendrait impropre à coïncider avec la singularité du réel. Pour le nominaliste, les concepts sont des constructions de l’esprit Pour le nominaliste, saisir le réel dans la pensée conceptuelle n’est au fond qu’un pis-aller. L’image selon lui en dit beaucoup plus, ou le symbole. Dans son esprit, les causes et les essences, en leur universalité, sont de simples constructions de l’esprit sans aucune réalité ; elles ne sont qu’un effet de jeu du concept qui n’est lui-même qu’un résidu de l’image et de la sensation. C’est dans cette mesure que la psyché nominaliste développe volontiers une espèce de mysticisme de l’image et de l’imaginaire, de l’ « ineffable », de type gnostique. L’homme ne pense qu’en et par des mots Si le nominaliste a raison, alors nous sommes dans une bien fâcheuse situation, dans la mesure où nos concepts, mais aussi nos raisonnements, n’expriment plus la rationalité du réel, mais seulement une projection de notre désir de comprendre la réalité qui serait dépourvue de tout ordre, c’est-à-dire qui se réduirait à un chaos (comme le revendique Nietzsche, qui assimile tout savoir, même le savoir scientifique, à une interprétation du monde expressive de la Volonté de puissance). En vérité, nous ne pensons qu’en et par des mots. Quand je pense, je sais que je pense La raison de départ est évidente : penser, c’est nécessairement penser qu’on pense ; autrement « ça » penserait en l’homme sans qu’il le sût, ce serait une pensée inconsciente, une pensée que je ne penserais pas et qui ne serait rien pour moi, une pensée qui ne serait pas mienne. La pensée ne pense quelque chose que dans la mesure où elle se pense en pensant quelque chose, et c’est ce qu’on nomme sa réflexivité. Mais c’est là qu’intervient la difficulté. Les mots nous permettent de savoir que l’on pense Puisque penser, c’est nécessairement penser qu’on pense, il est nécessaire que la pensée revienne sur elle-même (pour se voir en quelque sorte) ; autrement dit, il est nécessaire que la pensée devienne à elle-même son propre objet, c’est-à-dire qu’elle s’objective. Comment est-ce possible ? Très simplement, grâce aux mots. C’est dans l’acte de se donner une manière verbale d’exister que la pensée devient à elle-même son propre objet, lequel est condition de sa réflexivité. Ainsi la pensée s’éveille à elle-même en et par le langage. Les mots sont la pensée en acte S’il en est ainsi, on peut dire que le langage n’est pas simplement le véhicule de la pensée, mais qu’il se révèle un constituant de la pensée en acte. De telle sorte que l’intériorité pensante ne peut exister qu’en s’extériorisant. Ainsi s’explique que nous ne possédions véritablement un savoir que dans la mesure où nous savons l’enseigner ; n’est vraiment intériorisé que ce que l’on sait extérioriser. D’où la fameuse leçon de Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ». Une leçon que le philosophe Hegel explique ainsi : « C’est dans les mots que nous pensons. Nous n’avons conscience de nos pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et par suite, nous les marquons d’une forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seuls nous offrent une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée […] en réalité l’ineffable c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. […] l’intelligence, en se remplissant de mots, se remplit de la nature des choses. » Il n’est pas de pensée ou de sens en acte qui ne consente à se « signi-fier » (signum-facere = se faire signe), à se faire parole ou mot. Puissance active du langage, la pensée s’actualise en et par lui. De là vient, selon le mot d’un psychologue moderne, que notre pensée fait le langage en se faisant par le langage. Et saint Thomas d’Aquin ne dit pas autre chose : « En quiconque connaît, du fait même qu’il connaît, quelque chose procède au-dedans de lui, à savoir le concept de la chose connue, procédant de la connaissance de cette chose; c’est ce concept que la parole signifie, on l’appelle verbe intérieur, signifié par le verbe vocal ». Le Docteur commun ajoute que l’expression d’un verbe immanent (c’est-à-dire engendré par la pensée et qui demeure en elle) est tellement essentielle à l’acte de connaître qu’elle se retrouve même en Dieu, mais comme Verbe personnel et subsistant. Ce qui revient à dire que la nécessité, pour la pensée, de se faire parole pour être vraiment pensante, n’est pas un accident de la pensée que lui imposeraient les limites de sa finitude tout humaine. Poussé à son terme, le nominalisme consacre la mort de toute pensée logique L’objection très forte de Stuart Mill Remarquons que si nos concepts n’étaient que des images, lesquelles sont toujours des cas particuliers, alors nos raisonnements (nos syllogismes) seraient tous illégitimes, comme le remarque le nominaliste Stuart Mill. Considérons le syllogisme classique : « Tout homme est mortel (1ère prémisse), le duc de Wellington est homme (2ème prémisse), le duc de Wellington est mortel (conclusion) ». 1°) Si je sais que tous les hommes sont mortels, je n’ai pas besoin du syllogisme pour savoir que le duc est mortel ; 2°) Si j’ai besoin du syllogisme pour le savoir, c’est que, au départ, je ne sais pas encore que tous les hommes sont mortels (parce que je ne sais rien encore du duc), donc la première prémisse n’est pas acquise. Dès lors, je n’ai pas le droit de l’affirmer en premier lieu afin de fonder mon raisonnement. S. Mill en déduit que le syllogisme serait ou bien une tautologie (une redondance), ou bien une pétition de principe (tenir pour acquis ce qui est en question). La réponse à S. Mill À quoi il faut répondre : il n’est pas nécessaire d’expérimenter la mortalité en tout homme pour savoir que l’homme est mortel. En effet, l’homme est une nature immanente à tout homme réel, ce n’est pas seulement un simple mot servant à désigner tous les individus humains. Par conséquent, sans même connaître tous les hommes, je peux savoir qu’ils sont tous mortels, puisqu’il est dans la nature de l’homme d’être mortel… Nietzsche et le nominalisme On voit bien là la solidarité entre Nietzsche et les nominalistes : si les formes de notre raison (concepts et lois logiques) ne sont pas identiques aux structures de la réalité, alors d’une part notre savoir n’est qu’une interprétation toujours provisoire de la réalité, d’autre part la compréhension d’une telle réalité n’est plus capable de nous renvoyer à Dieu, elle ne nous renvoie qu’à nous-mêmes. L’interprétation se substitue à la vérité, elle est une promotion du subjectivisme et aboutit à la formule de Pirandello : « À chacun sa vérité ». Ainsi se trouve réfutée la thèse nominaliste qui se fonde sur l’allégation selon laquelle la pensée humaine se réduirait à une manipulation d’images. Les concepts ne sont pas des constructions de l’esprit Ce que disent les nominalistes, l’exemple du « beau » Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de philosopher longtemps pour saisir l’inanité de la critique nominaliste de la philosophie. Les nominalistes déclarent que l’idée, l’idéal ou l’universel des philosophes se réduit au résultat d’une série d’expériences singulières et de jugements particuliers (ceci est beau, ceci est juste). Par exemple, ils déclarent que le concept du beau n’a aucune existence réelle, mais qu’il est inventé par chacun après avoir rassemblé dans son esprit des images de choses jugées belles. La réponse des philosophes C’est inepte, parce que tout jugement étant comparaison, juger nécessite d’avoir déjà en soi l’idée universelle. Prenons un exemple : il est certes vrai qu’un enfant n’a pas une connaissance précise du concept du beau, et que pour l’avoir, il doit rassembler dans son esprit des images de choses belles. Mais le fait qu’il puisse les rassembler démontre qu’il a déjà en lui ce concept, de manière non réfléchie toutefois. Et c’est un faisant un effort d’abstraction à partir des images rassemblées (donc en séparant le nécessaire du contingent), qu’il arrivera à extraire puis à formuler le concept du beau. Plus généralement, on peut dire que si l’intellect, en quête du concept qui dit l’essence de ce qu’il pense (par exemple la recherche de l’essence du beau réalisé dans les choses belles), est à même de rassembler les images (les choses belles) en lesquelles il cherche l’essence (le Beau), c’est précisément parce qu’il possède déjà, mais de manière non réfléchie, l’idée de ce qu’il cherche ; comment la pensée pourrait-elle se donner et rassembler des exemples de choses belles (afin d’en abstraire la beauté), si elle ne possédait pas le concept de beauté qui permet ce rassemblement ? C’est ce qu’explique Platon dans le Phédon. Le nominalisme est en contradiction avec lui-même Le concept ne saurait donc résulter d’une série de jugements (comparaisons) opérés sur le donné des sens, puisqu’il est condition de possibilité de ce jugement même. L’objection kantienne chère à tous les empiristes Un kantien objectera : le concept est en effet condition de possibilité des jugements, mais nous ne pouvons pas pour autant affirmer l’existence d’une nature des choses, puisque de tels concepts (ou catégories) sont des « formes a priori de l’entendement », c’est-à-dire des formes pures et vides (appelée par exemple causalité, nécessité, action réciproque…). Elles servent uniquement, dans le cadre d’expériences, à lier les phénomènes entre eux, en disant par exemple que l’un est la cause de l’autre, que l’un suit nécessaire l’autre etc. Mais elles n’expriment aucunement l’en soi des choses, lequel nous demeure inconnu. Pour Kant, donc, et contre Aristote, les catégories de la pensée ne sont pas en même temps les catégories de l’être. Autrement dit : notre connaissance exprime notre manière de percevoir la réalité (en reliant notamment les phénomènes entre eux, ce qui permet de dégager des lois), elle n’atteint pas la réalité telle qu’elle est en elle-même. Notre connaissance se limite aux phénomènes, ce que disait déjà l’empirisme. Dès lors, toute prétention métaphysique repose sur un usage illégitime des catégories. La mise à mort de la métaphysique, si chère à nos penseurs contemporains, est-elle définitivement consommée ? La réponse du philosophe La réponse est non, pour la raison suivante : si notre connaissance était limitée d’une quelconque façon, nous serions bien incapables de le savoir. En effet, de même qu’un fou ne peut prendre conscience de sa folie qu’en cessant d’être fou, de même je ne puis me savoir limité par un mur que si, en esprit, je suis déjà au-delà de lui. Limiter la connaissance à la sphère des phénomènes ou de l’empirique suppose que l’on connaisse cette limite, donc qu’on se l’objective. Mais l’entendement doit bien faire l’aveu qu’il a dépassé sa limite par le fait même de se l’objectiver. La contradiction insurmontable dont souffre le nominalisme Au reste, dans un vocabulaire plus technique, Kant contredit les règles de son propre système dans l’acte où il prétend l’instaurer, puisqu’il fait pour l’instaurer un usage transcendant de la catégorie de cause (la chose en soi est « cause » des phénomènes), alors que le contenu de ce système n’en autorise qu’un usage transcendantal. Je m’explique : Kant prétend qu’il est impossible d’atteindre le réel par delà la représentation qu’on en a, puisque les lois de construction de la représentation (usage transcendantal des catégories, seul légitime pour Kant) sont supposées ne pas être les lois de la réalité. De ce fait, la catégorie de cause est supposée ne relier que des phénomènes, et cette exigence procède de l’opposition entre « chose en soi » et phénomène. Mais l’opposition elle-même n’a de sens que si la « chose en soi » est cause des phénomènes. Or, par définition, la « chose en soi » n’est pas un phénomène, d’où un usage illégitime (c’est-à-dire « transcendant »), du point de vue même des exigences de Kant, de la causalité. Et c’est ainsi que tout l’édifice de la Critique de la Raison pure s’écroule, et avec lui l’interdiction de l’usage dogmatique et métaphysique de la raison. « L’illusion fondamentale dans l’empirisme scientifique est toujours celle-ci, à savoir qu’il utilise les catégories métaphysiques de matière, de forme, et en outre celles d’un, de multiple, d’universalité, d’infini aussi etc., ensuite qu’il poursuit l’enchaînement de syllogismes au fil de telles catégories, en cela présuppose et emploie les formes de l’enchaînement syllogistique, et en tout cela ne sait pas qu’il contient et pratique ainsi en lui-même une métaphysique et utilise ces catégories et leurs liaisons d’une manière totalement non critique et inconsciente » (Hegel, Encyclopédie, §38). Ce qui revient à dire que tout empiriste, par là tout nominaliste, tombe dans ce que les logiciens modernes nomment une contradiction performative (une contradiction dite « in actu exercito » en langage scolastique) dès qu’ils ouvrent la bouche, puisqu’ils ont recours à des concepts (à des universaux) dont ils présupposent la valeur en tant qu’ils en usent, mais dans l’intention de démontrer qu’ils n’ont aucune valeur. Au reste, si des singuliers purs peuvent encore être tous nommés des singuliers, c’est qu’ils ont en commun d’être des singuliers. Ils ont en commun de posséder chacun quelque chose qui est supposé exclure toute communauté, ce qui est évidemment contradictoire. Si les uniques ont en commun d’être uniques, ils ne sont pas véritablement uniques puisque l’unicité consiste à exclure de soi tout ce qui n’est pas soi, ainsi à exclure toute communauté. Les méfaits du nominalisme Il nous reste à illustrer les enjeux psychologiques, moraux et politiques du nominalisme. D’après un Louis Rougier ou un Emile Benveniste (tous deux nominalistes), le langage serait important au sens où il conditionnerait la manière de penser des peuples. Cette position est fausse, car elle revient à faire de la pensée un effet du langage, alors qu’elle en est cause. Les idées ne sont pas neutres Notre esprit est structurée par les idées que nous prônons Le langage est essentiel à la pensée parce qu’il lui permet de s’actualiser après s’être fait féconder par l’idée dont le réel qu’elle pense est la manifestation sensible. En se faisant informer par une idée, l’intellect devient intentionnellement la réalité même dont elle est l’idée, il obéit à sa logique, elle exige de développer en lui toutes ses conséquences aussi longtemps qu’il se fait habiter par elle. Qu’on y prenne bien garde : les idées ne sont pas neutres, elles ne sont pas un paysage que l’esprit se contenterait de contempler sans être affecté par elles, l’esprit ne s’exerce qu’en étant littéralement structuré par elles. Le danger de souscrire aux idées fausses… Parce qu’elles sont au principe de l’être et du connaître, alors, souscrire aux idées fausses, aux idées inadéquates au réel, revient à se soustraire à la réalité elle-même. Et parce que les choses sont ainsi faites que la pensée n’est vraiment pensante qu’en pensant quelque chose, alors, en se détournant de la réalité, la pensée ne produit plus que des chimères. … doit nous détourner des stratégies de « l’entrisme » Par ailleurs, nous devons rappeler avec force les méfaits de toute stratégie dite d’ « entrisme », qui consiste à se croire immune de l’influence des idées fausses qu’on croit adopter sans dommage au profit de l’action. En vérité, l’idée n’est pas le simple paravent de la pensée et de la volonté ; elle est le principe structurant de la pensée, par là le moteur objectif de la volonté. C’est ainsi, par exemple, qu’à force de se dire libéral, démocrate, antiraciste et partisan de la liberté de conscience, on le devient malgré soi. Le nominalisme : racine du subjectivisme idéaliste L’empirisme n’est pas le réalisme Les nominalistes, qui croient la sensation et l’image plus riches que l’idée (qui n’en serait que la trace appauvrie), sont par là des empiristes ou des phénoménistes (seule l’apparence du réel est perceptible, l’en soi du réel est à jamais inaccessible). Mais, de même qu’un objet n’est visible que l’œil n’est pas collé à sa surface, de même le noyau intelligible du réel n’est présent à l’esprit que si notre visée intellectuelle ne se réduit pas au pur sentir (donc au phénomène). Faut-il rappeler que « abstrait » ne s’oppose pas à « empirique », mais à « concret » (cum-crescere = croître ensemble) ? Le concret — c’est-à-dire le vrai réel —, c’est le complet, c’est l’unité du sensible et de l’intelligible, de la forme et de la matière. C’est pourquoi un donné purement empirique est abstrait (puisqu’il ignore la forme pour ne se concentrer que sur la matière). Les nominalistes reprochent aux métaphysiciens leur idéalisme et leurs abstractions. Ce sont eux qui sont idéalistes : ils confondent l’empirisme et le réalisme. Par voie de conséquence, ces nominalistes se comportent comme les porcs dont le groin est tellement enfoui dans la boue du sensible qu’ils n’en connaissent proprement rien, parce que toute connaissance suppose objectivation, ainsi distance ; c’est par la forme que la matière est connaissable. Et c’est pourquoi, par un renversement dialectique bien compréhensible, ils se font idéalistes, dans le sens le plus péjoratif du terme : ils reconstruisent le réel au gré de leurs phantasmes en croyant le penser. La solidarité du nominalisme et du libéralisme Les conséquences du nominalisme sur la vision des rapports humains Si le réel n’est qu’une poussière d’individus, si chaque individu se réduit, comme ils le croient, à sa pure individualité indicible et sans nature commune (laquelle relève de la forme, de l’idéel et de l’universel), alors les relations entre les êtres ne sont plus inscrites en eux comme expressives de leurs essences, mais se réduisent à de simples constructions ou habitudes de l’entendement ayant coutume de les saisir ensemble. Ce qui caractérise tous les nominalistes (Roscelin, Abélard, Guillaume d’Occam, Nicolas d’Autrecourt, Hobbes, Berkeley, John Locke, David Hume dont Kant est le produit, Condillac, Taine, Stuart Mill, le théoricien de la Nouvelle droite Louis Rougier, ou Raymond Polin qui fut très logiquement un théoricien du libéralisme anglo-saxon le plus radical), c’est que pour eux toutes les idées générales ne sont que des images concrètes flanquées d’un nom qui n’en est que le signe indistinct, de telle sorte que les relations entre les choses (et en particulier la relation de causalité) ne sont que des déterminations construites par le sujet qui pense ces choses. Le nominalisme source du libéralisme Ce tour de pensée n’est pas sans conséquences très graves. Affirmer en effet, comme le font Aristote et saint Thomas, l’existence d’une substance (ce qui existe en soi, par opposition aux accidents en lesquels elle s’actualise et que saisissent les sens), c’est-à-dire affirmer l’existence d’un sujet habité par une nature ou essence, cela revient à dire qu’il existe en ce sujet un principe formel qui est cause des manières d’être (accidents) de ce sujet. De sorte que, en retour, la critique nominaliste des universaux et celle de la relation causale vont de pair. Mais parce que la recherche du pourquoi est la recherche de la cause, alors si la cause est jugée inaccessible, il ne reste plus à l’intellect qu’à se cantonner à l’ordre du comment. On cherchera les lois qui régissent les phénomènes, on mettra de côté la cause des phénomènes et avec elle la Cause de réel lui-même. Et c’est pourquoi, en dernier ressort, la raison théorique ou métaphysique ne vaut au fond pas grand-chose pour cette engeance, qui ne lui prescrit qu’un usage pratique (inflation des sciences expérimentales limitées à l’ordre du « comment » et hermétiques à celui du « pourquoi »), et qui promeut la toute-puissance de la volonté au détriment du magistère de la raison : comprendre, c’est interpréter, toute vision du monde est le produit d’une Volonté de puissance. Ce qui revient à dire, horresco referens, que le Nietzsche si célébré par les néo-païens n’est qu’un libéral et un enfant de la pensée libérale. Le nominalisme débouche nécessairement sur le libéralisme anglo-saxon Limitée, de droit et de fait, à la sphère des phénomènes, la raison se voit interdire d’en sortir, et les preuves rationnelles de l’existence de Dieu, comme celles de l’immortalité de l’âme humaine, se voient elles aussi frappées d’interdit. À ce stade d’extinction de la pensée méditante, il ne reste plus, en effet, qu’à agir, à rêver, à jouir en rond et à se donner l’illusion de créer, et plus trivialement à faire du commerce en s’hallucinant par la production de gadgets. Telle est la victoire, anglo-saxonne, du nominalisme qui conjugue un pragmatisme matérialiste à un prophétisme affectif dans la synthèse d’une eschatologie libérale dont la Weltanschauung de Bush Jr. est le produit contemporain le plus faisandé. Sans le savoir, et peut-être en le sachant, Alain de Benoist et le brain-trust judéo-protestant de George Bush poursuivent le même combat, parce qu’ils ont les mêmes principes philosophiques fondamentaux. Leur opposition de façade n’est destinée qu’à la « galerie ». Le nominalisme exclut par principe tout organicité La philosophie nominaliste exclut par principe toute organicité politique. En effet, qu’est-ce qu’un bien commun, sinon un bien qui tout en étant mien, se trouve être le meilleur et comme la racine de tous mes biens propres, mais par là un bien qui est aussi le bien d’autrui, et de ce fait un bien universel, fondé sur une communauté de destin elle-même expressive d’une finalité commune à ceux qui la poursuivent, et encore de ce fait expressive d’une nature principielle commune à ceux qui n’en sont que l’individuation ? Le nominalisme exclut tout organicisme, et se résout politiquement dans l’individualisme. Le délire gnostique des images insurgées contre l’idée Le nominalisme dispose au gnosticisme Outre les méfaits politiques du nominalisme, ce qui précède fait en même temps comprendre pourquoi le nominalisme dispose au gnosticisme : le désir ineffaçable d’unité, de remontée au principe (recherche de la cause première), qui donne sens à l’existence, ne peut plus, chez le nominaliste que le matérialisme consumériste n’a pas encore complètement abruti, être satisfait par la voie de la saisie conceptuelle (puisque la valeur du concept a été prohibée). D’où la propension à chercher l’unité dans la fusion imaginative où le moi dévorant se délivre de lui-même en se perdant dans l’indifférencié du Grand Tout (le Plérôme des Gnostiques). Le Moi ne trouve, en ce dernier, son repos, que parce qu’il se prétend lui-même d’essence divine (étincelle échappée du divin), et ne fait que se joindre avec soi-même en se joignant avec le Tout qu’il prétend réaliser en se dissolvant en lui. Les nominalistes sont des alliés objectifs de la subversion judéo-maçonnique Les thèmes gnostiques sont la source du néo-paganisme, de la maçonnerie et du judaïsme Ainsi que le fait observer Jacques Lacarrière (Les Gnostiques, Idées-Gallimard, 1977), il s’agit, chez tous les Gnostiques, de reconstituer l’unité originelle du monde, de retrouver ce temps où rien n’était encore séparé, de posséder à nouveau l’innocence édénique. Il faut toujours « consumer ce monde de la dispersion, de la fragmentation, de l’émiettement des étincelles divines et du Pneuma [l’esprit], en consommant la semence de l’homme et les jours des Eons, en épuisant, jour après jour, la substance maléfique du temps » (p. 110). Les thèmes gnostiques sont à l’origine, en tant qu’antichrétiens, à la fois du néo-paganisme, de la maçonnerie spéculative et du judaïsme moderne (Talmud et Kabbale). Ce qui fait des nominalistes de tout poil, même ceux qui se disent de droite, autant d’alliés objectifs de la subversion judéo-maçonnique. Les véritables ennemis de la judéo-maçonnerie, ce sont les catholiques, et la judéo-maçonnerie ne s’y trompe pas. Le nominalisme mène naturellement à l’esprit démocratico-égalitaire On ne le répétera jamais assez : pour que deux choses soient déclarées inégales, il faut qu’elles soient comparables. Mais si elles sont comparables, c’est qu’elles ont quelque chose de commun. Si elles sont tellement différentes qu’elles n’ont rien de commun, elles ne peuvent plus être déclarées inégales. Mais alors elles sont égales, semblables, identiques. Et il n’en peut logiquement être autrement, et c’est bien ainsi que les choses se passent réellement : si j’affirme ma différence (que je sois individu personnel, peuple ou culture) dans une exigence de différenciation absolue, j’exclus de partager avec autrui toute participation à une nature commune. Dès lors, il n’existe plus de référent universel susceptible de hiérarchiser les différences. Ainsi, les individus, qui commencent par n’être plus qu’indifférents les uns aux autres (où sont passés le « holisme » et l’organicisme tant vantés par les fanatiques de la différence dont l’universalisme chrétien serait le fossoyeur ?), deviennent proprement « in-différents » les uns aux autres (et tel est l’office de la société de consommation), c’est-à-dire identiques et interchangeables, et par-dessus le marché parfaitement égaux : consommateurs et démocrates. Le « dernier homme » de Nietzsche, c’est le contempteur du christianisme issu des cénacles de la Nouvelle Droite et recyclé au Club de l’Horloge. Si chaque individu, selon l’exigence nominaliste, se réduit à sa singularité même (et on ne voit pas pourquoi, ayant posé l’incommensurabilité des cultures et des peuples, on n’en viendrait pas à poser celle des individus qui les constituent), exclusive de celle des autres, c’est d’abord parce que ce qu’il se trouve avoir de commun avec les autres n’est pas ce qu’il est vraiment, il ne s’agit que de l’écorce de son être intime ; mais alors son être propre se réduit, en dernier ressort, à sa subjectivité, à son moi pur, à sa conscience ou à sa liberté délestée de toute consistance, qu’il s’agisse de son patrimoine culturel, de son patrimoine biologique, ou de la conscience d’une communauté politique de destin. Et voilà comment naît le subjectivisme, principe de tous les individualismes, de tous les matérialismes, et de l’esprit démocratico-égalitaire. Le nominalisme rend possible le retour du communisme En vérité, seul l’universel (qu’il soit religieux : « catholique » précisément, mais aussi politique, culturel ou philosophique), dans la pensée et dans la réalité, fonde les différences. Tout simplement parce que la différence entre deux choses est une différenciation l’Idée qui les fait exister toutes les deux. Exemple : deux tables sont différentes parce qu’elles sont deux manifestations sensibles différentes d’une même Idée. Montesquieu, en développant, au Livre XI de l’Esprit des Lois, sa thèse funeste de la séparation des pouvoirs, entendait promouvoir une société de type non absolutiste quoique non démocratique. Mais cette division des pouvoirs, qui les rend hostiles parce qu’elle les absolutise dans leur particularité insurgée contre l’universel et l’unité royaux, ne peut pas ne pas aboutir, à terme, en exigence de division toujours plus poussée du pouvoir. C’est ainsi qu’on en arrive à la réalisation de cette poussière de différences, qui atomise le pouvoir et le dépèce, dont la démocratie est le produit. Dans le même ordre d’idée, en déconnectant la particularité des peuples de l’universel de la civilisation chrétienne, laquelle est la civilisation, on prépare objectivement la promotion d’un atomisme individualiste dont la société du marché mondial est le produit obligé, avant que de se consommer logiquement, à terme (nous n’en sommes certes pas encore là) dans l’égalitarisme communiste.