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Nihilisme

Gustave Thibon, L’échelle de Jacob

J’affirme contre les nihilistes contemporains la valeur essentielle de l’expérience du désespoir. Mais tandis que pour eux le désespoir est une fin, il est pour nous un passage, une épreuve. Le sommet de la sainteté pour un chrétien réside dans le refus du désespoir. Pour refuser le désespoir, il faut d’abord l’éprouver, le pâtir à fond, (il est donc la valeur essentielle : Deus, Deus quare me dereliquisti ?) mais il faut en même temps le dépasser par un acte d’amour aveugle, inconditionnel (il n’est donc pas valeur suprême : in manus tuas commendo spiritus meum). Alors que les nihilistes prêchent le désespoir pur et simple, nous prêchons avec saint Paul l’espérance contre l’espoir. On ne possède Dieu, dans sa pureté surnaturelle, qu’à travers le désespoir pâti et surmonté. Plus précisément, ce que nous enseignons, ce n’est pas le désespoir, mais l’espérance sans consolations ni complicités naturelles qui, au-delà de toutes les apparences hostiles, s’appuie uniquement sur la miséricorde ineffable de Celui qui ne « donne pas comme le monde donne ». C’est au fond l’enseignement de saint Jean de la Croix : pour n’espérer qu’en Dieu seul, il faut avoir désespéré de tout ce qui n’est pas Dieu.

Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations

Qu’est ce que le nihilisme ? Rozanov répond parfaitement à la question quand il écrit : « La représentation est terminée. Le public se lève. Il est temps d’enfiler son manteau et de rentrer à la maison. On se retourne : Plus de manteau ni de maison. »

Günther Anders, L’obsolescence de l’homme

Il est extrêmement frappant que le nihilisme de masse soit apparu au moment même où la bombe a été produite et utilisée pour la première fois ; qu’une philosophie niant que l’humanité elle-même ait un sens soit apparue en même temps qu’un instrument destiné à anéantir l’humanité ; que le nihilisme de masse ait coïncidé, historiquement parlant, avec l’annihilation de masse.

Evariste de Saint-Ange, Le fascisme expliqué à ma génération (Page 96)

Il y a une autre « arnaque » intellectuelle, proche du relativisme moral : le nihilisme moral. C’est-à-dire la position qui affirme que le bien et le mal n’existent pas, que l’éthique est illusoire, etc. Ok, admettons que ce soit bel et bien le cas. Il n’empêche que les gens vont quand même devoir faire des choix dans leurs actions. « Je vais en cours, ou je sèche ? » Et pour ces actions, il faudra bien entendu des raisons, des justifications, etc. Dès qu’on commence à parler des justifications de ses actes, alors on fait de l’éthique. C’est basique au possible, mais c’est comme ça. Le nihilisme éthique est à peine différent du non-sens, et je doute sérieusement qu’une personne intelligente puisse soutenir ce genre d’absurdité. Comme pour toutes les formes de nihilisme, il s’agit plus probablement d’adolescents qui veulent se sentir rebelles et ténébreux, sans considération pour le bien-fondé de leurs opinions. En règle générale, le terme « nihiliste » est utilisé comme insulte contre les gens qu’on n’aime pas, un peu comme le terme « terroriste ». Quand je vois quelqu’un se réclamer du nihilisme ou du terrorisme, je me pose des questions. Si quelqu’un se désigne lui-même de la sorte, dans le plus grand des sérieux, c’est qu’il n’a pas compris grand chose à tout ça.

Fernand Delaunay, Glomérules

L’homme du nihil se contredit, il se contredit sans cesse. Un jour il dit que « rien n’est », le lendemain il prétend que « tout pue ». Est-ce une façon de montrer son mépris pour la logique et les logiciens (depuis Aristote jusqu’à Łukasiewicz en passant par George Boole) ? Ou est-il simplement « un esprit pas encore formé, un imbécile » ?

Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part (Pages 263-264)

Le nihilisme est bien plutôt, pensé en son essence, le mouvement fondamental de l’Histoire de l’Occident. Il manifeste une telle importance de profondeur que son déploiement ne saurait entraîner autre chose que des catastrophes mondiales. Le nihilisme est, dans l’histoire du monde, le mouvement qui précipite les peuples de la terre dans la sphère de puissance des Temps Modernes.

Bibliographie

  • Pierre Le Vigan, Achever le nihilisme
  • Lotfi Hadjiat, Éloge de la conquête