Gilbert Keith Chesterton, Orthodoxie
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Nietzsche éludait toujours une question par une métaphore d’ordre physique, comme un guilleret poète mineur. Il disait : « Par-delà le bien et le mal » parce qu’il n’avait pas le courage de dire : « Meilleur que le bien et le mal » ou « Pire que le bien et le mal ». S’il avait regardé sa pensée dépouillée de métaphores, il aurait vu qu’elle était un non-sens. Ainsi, quand il décrit son héros, il n’ose pas dire : « L’homme plus pur » ou « l’homme plus heureux », ou « l’homme plus triste », car ce sont là des idées ; et les idées sont inquiétantes. Il dit : « l’homme supérieur » ou « au-dessus de l’homme », une métaphore physique empruntée aux acrobates ou aux alpinistes. Nietzsche est en vérité un bien timide penseur. Il n’a vraiment pas la moindre idée de l’espèce d’homme qu’il demande à l’évolution de produire. […] Je songeai à tout ce qu’il y avait de courage, de fierté et de pathétique chez le pauvre Nietzsche, à sa révolte contre le vide et la veulerie de notre temps. J’ai songé à son appel déchirant d’un équilibre extatique du danger, à son ardent désir des charges de grands chevaux, à son appel aux armes. Eh bien, Jeanne d’Arc avait tout cela, et cette fois encore avec cette différence : elle ne s’est pas contentée de louer le combat : elle a combattu. Nous savons qu’elle n’avait pas peur d’une armée, alors que Nietzsche, pour autant qu’on le sache, avait peur d’une vache. Nietzsche n’a fait que louer le guerrier ; elle fut une guerrière. Pourtant, elle fut une personne parfaitement pratique et efficace ; lui n’est qu’un spéculateur extravagant qui ne fait rien.
Révérend Père Sertillanges, La vie héroïque (Pages 83-84)
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Le tout est de savoir ce que c’est qu’un homme, et en quoi principalement l’homme a mission de se surpasser. Or ce que Nietzsche nous en apprend n’a certes rien qui nous satisfasse, et ce que l’Allemagne y ajoute collectivement, le surhomme peuple, nous parait associer, en plus du pédantisme que le Doctor teuton n’évite point, la suffisance, la dureté, l’esprit d’accaparement, l’infidélité aux contrats, l’hypocrisie des procédés avec le mensonge des paroles, et pour finir un effroyable abus du divin ; j’ai peur de ne voir là qu’un sous-homme.
Hervé Ryssen, La guerre eschatologique
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Certains idéologues des théories cycliques et de “l’éternel retour” expriment une haine viscérale de l’Église catholique. Nietzsche s’en était donné à cœur joie dans ses livres, associant inconsidérément le juif et le chrétien. Dans La généalogie de la morale (1887), il écrit : “Ce sont les Juifs qui, avec une effrayante logique, osèrent retourner l’équation des valeurs aristocratiques (bon = noble = beau = heureux = aimé des dieux) et qui ont maintenu ce retournement avec la ténacité d’une haine sans fond (la haine de l’impuissance), les misérables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les hommes bas seuls sont les bons ; les souffrants, les nécessiteux, les malades, les difformes sont aussi les seuls pieux, les seuls bénis des dieux, pour eux seuls il y a une félicité, tandis que vous, les nobles et les puissants, vous êtes de toute éternité les méchants, les cruels, les lubriques, les insatiables, les impies…” Mais Nietzsche semble surtout parler ici des chrétiens, puisqu’il ajoute : “Avec les Juifs avait commencé la révolte des esclaves dans la morale : révolte qui a une histoire de deux mille ans derrière elle…” (Bon et méchant, § 7). Dans La Volonté de puissance (§125), c’est encore le chrétien qu’il vise, quand il parle du juif : “Lorsque des Juifs se présentent comme s’ils étaient l’innocence même, c’est qu’un grand danger les menace : il faut avoir toujours sous la main son petit fond de raison, de méfiance et de méchanceté lorsqu’on lit le Nouveau Testament.” Dans Par delà le bien et le mal (1886), il parle ouvertement d’“infection chrétienne” (§ 48). Dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), il écrit, dans la troisième partie (les sept sceaux) : “J’aime à m’asseoir sur des églises en ruine.” Déjà dans Aurore (1879-1881, § 204), il tente de culpabiliser les Européens : “On pouvait oser être inhumain avec bonne conscience (brûler les Juifs, les hérétiques et les bons livres, et exterminer tout entières des civilisations supérieures comme celles du Pérou et du Mexique).” Et il continue, dans L’Antéchrist (1888) : “Une certaine disposition à la cruauté, envers soi-même et envers les autres, est essentiellement chrétienne ; de même la haine des incrédules, des dissidents, la volonté de persécuter.” Il ajoute, sans crainte du ridicule : “Chrétienne est la haine de l’esprit, de la fierté, du courage, de la liberté, du libertinage de l’esprit ; chrétienne est la haine envers les sens, envers la joie des sens, envers la joie en général.” (§ 21). Il poursuit, son marteau à la main : Le Dieu des chrétiens a “déclaré la guerre, au nom de Dieu, à la vie, à la nature, à la volonté de vivre !” (§ 18). Écoutons rugir le lionceau : “Je condamne le christianisme, j’élève contre l’Église chrétienne la plus terrible des accusations, que jamais accusateur ait prononcée. Elle est la plus grande corruption que l’on puisse imaginer, elle a eu la volonté de la dernière corruption imaginable. L’Église chrétienne n’épargna nulle part sa corruption, elle a fait de toute valeur une non-valeur, de chaque vérité un mensonge, de toute probité une bassesse d’âme.” La croix serait ainsi une “conspiration contre la santé, la beauté, la vigueur, la bravoure, l’esprit, la qualité de l’âme, contre la vie elle-même.” (§ 62). Pas moins ! Manifestement, les juifs et les rabbins, nombreux en Allemagne à cette époque, ne le dérangeaient pas. Nietzsche préférait déverser sa bile sur les prêtres : “Le prêtre lui-même est reconnu pour ce qu’il est, la plus dangereuse espèce de parasite, la véritable araignée venimeuse de la vie.” (§ 38). Pour lui, donc, tout était très clair : “Le christianisme fut jusqu’à présent le plus grand malheur de l’humanité.” (§ 51). Nietzsche exalte en revanche la grandeur et la beauté des civilisations étrangères ou pré-chrétiennes : “Le christianisme nous a frustrés de l’héritage du génie antique, il nous a frustrés plus tard de l’héritage de l’islam”, écrit-il. “La merveilleuse civilisation maure de l’Espagne, plus voisine en somme de nos sens et de nos goûts que Rome et la Grèce, cette civilisation fut foulée aux pieds…” Les croisades ? “De la haute piraterie, rien de plus.” (§ 60). “C’est avec l’aide de l’épée allemande, du sang et du courage allemand, que l’Église a mené sa guerre à mort contre tout ce qui est noble sur la terre !” (§ 60). On ne peut s’empêcher de penser ici au mot de Talleyrand : “Tout ce qui est excessif est insignifiant”. Chez Nietzsche, la haine de l’Église va de pair avec une admiration non dissimulée pour les juifs. Dans La généalogie de la morale (1887), il écrit ainsi “Chapeau bas devant l’Ancien Testament ! Ici, je trouve de grands hommes, un paysage héroïque et une chose parmi les plus rares du monde, la naïveté incomparable du cœur robuste ; bien plus, j’y trouve un peuple. Dans le Nouveau au contraire, rien d’autre que le remue-ménage des petites sectes, rien que le rococo de l’âme, rien que du tarabiscoté, du contourné, du bizarre…” (Que signifient les idéaux ascétiques, § 22). Dans Le gai Savoir, il tient des propos hallucinants de bêtise, pour toute personne qui connaît un tant soi peu la dialectique talmudique : “L’Europe, dit-il, doit avoir de la reconnaissance à l’égard des juifs, pour ce qu’il en est de la logique et des habitudes de propreté intellectuelle… Partout où les juifs ont eu de l’influence, ils ont enseigné à distinguer avec plus de sensibilité, à conclure avec plus de sagacité, à écrire avec plus de clarté et de netteté : cela a toujours été leur tâche d’amener un peuple “à la raison”.” (§ 348). Quel balourd ! On a rarement entendu des inepties de pareille ampleur. Dans Par delà le bien et le mal (1886), il en remet encore une louche : “Nous autres artistes parmi les spectateurs et les philosophes, nous éprouvons à l’égard des Juifs de la reconnaissance.” (§ 250). Nietzsche, qui hait la notion de pitié (surtout pour les goys, manifestement), se laisse apitoyer par les jérémiades fallacieuses des talmudistes. Dans Aurore (paragraphe 205), il dit des juifs : “On a voulu les rendre méprisables en les traitant avec mépris pendant deux millénaires, en leur interdisant l’accès à tous les honneurs, à tout ce qu’il y a d’honorable, et en les repoussant au contraire d’autant plus bas dans les métiers les plus sordides.” Dans Humain trop humain (§ 475), il s’insurge comme une adolescente, contre “cette odieuse littérature qui entend mener les Juifs à l’abattoir, en boucs émissaires de tout ce qui peut aller mal dans les affaires publiques et intérieures.” Écoutez-le encore exprimer sa commisération pour le petit peuple, toujours persécuté et toujours innocent : un peuple, dit-il, “qui, de tous, a eu l’histoire la plus chargée de misères, non sans notre faute à tous.” Les juifs étaient la crème de l’Europe, il fallait le croire : “En outre, dit-il, au temps les plus sombres du moyen âge, alors que les nuées asiatiques avaient étendu leur épaisseur de plomb sur l’Europe, ce furent les Juifs, libres penseurs, savants, médecins, qui, malgré la pire violence faite à leur personne, continuèrent à tenir l’étendard des lumières et de l’indépendance de l’esprit, défendirent l’Europe contre l’Asie ; c’est en grande partie à leurs efforts que l’on doit la victoire finalement revenue à une explication du monde plus naturelle, plus conforme à la raison, et en tout cas affranchie des mythes.” Voyez encore ce qu’il est capable d’écrire dans La Volonté de puissance (§ 389) : “Les juifs sont pour le moment la puissance la plus conservatrice dans notre Europe si menacée et si incertaine. Ils ne leur faut ni révolutions, ni socialisme, ni militarisme… Leur instinct lui-même est invariablement conservateur.” On aura rarement lu pareilles foutaises. Dans aucun de ses ouvrages, Nietzsche ne laisse entrevoir la moindre compréhension du judaïsme, et son ignorance crasse, pour ne pas dire sa bêtise, est d’autant moins excusable que l’Allemagne de son époque était déjà la proie des financiers, des propagandistes et des agitateurs du peuple élu, ainsi qu’en témoigne les nombreux écrits des résistants antisémites. De surcroît, en maintes occasions, Nietzsche critique les Allemands, ses propres compatriotes: “Une race fâcheusement déraisonnable, à qui, aujourd’hui encore, il faut toujours commencer par “laver la tête”. (Le gai Savoir, § 348). Quant aux antisémites, ils ne méritent à ses yeux aucune estime. Dans La Généalogie de la morale, il écrit : “Je n’aime pas ces nouveaux spéculateurs en idéalisme, les antisémites, qui se font l’œil chrétien, aryen, brave homme, et qui cherchent à exciter tout ce qu’il y a de bêtes à cornes dans le peuple, par un abus exaspérant du procédé d’agitation le plus grossier.” Il expose ici une analyse pour le moins superficielle du “dépérissement de l’esprit allemand”: “L’incontestable et déjà manifeste dépérissement de l’esprit allemand… Je cherche la cause dans une nourriture trop exclusivement faite de journaux, de politique, de bière et de musique wagnérienne, sans omettre ce qui explique ce régime alimentaire : l’étroitesse et la vanité nationales.” (§ 26). Nietzsche a d’autant moins d’excuses qu’il avait bien perçu la puissance du judaïsme dans l’Allemagne de son temps. Dans Par delà le bien et le mal (1886), on lit ainsi : “C’est un fait que les Juifs, s’ils voulaient — ou si on les y forçait, comme semblent le vouloir les antisémites — pourraient dès maintenant exercer leur prépondérance et même littéralement leur domination sur l’Europe.” Mais ce philosophe à front de taureau refuse de voir ce qui semblait évident à la plupart de ses compatriotes : “… C’est un fait également qu’ils n’y travaillent pas et ne font pas de projets dans ce sens.” Sa conclusion est donc la suivante : “Il serait peut-être utile et juste d’expulser du pays les braillards antisémites.” (§ 251). Dans chacun de ses livres, Nietzsche balance ses aphorismes dans le désordre, en vrac, sans donner l’impression d’aucune suite dans sa pensée, et, la plupart du temps, sans rien expliquer au lecteur. Voilà pourquoi vous baillez aux corneilles en lisant sa prose. “Descartes est superficiel”, écrit-il par exemple, sans aucune explication (Par delà le bien et le mal, §191). Ses lecteurs penseront ainsi avoir affaire à un génie. Voyez ce qu’il écrit encore : “L’esprit est le propre des races tardives : les juifs, les Français, les Chinois.” (La Volonté de puissance, § 389). Inutile de développer davantage. Et il ajoute : “Les antisémites ne peuvent pas pardonner aux juifs d’avoir de l’esprit — de l’argent. Les antisémites — c’est un nom que se donnent les “déshérités”.” Dans plusieurs ouvrages, Nietzsche se fait le contempteur de toute espèce de pitié pour les humbles. C’est sans doute une des raisons qui l’anime dans sa haine du christianisme : “Le christianisme est une insurrection de tout ce qui rampe, contre ce qui a de la hauteur : l’évangile des “humbles” rend humble et vil.” (L’Antéchrist, § 43). Et il écrit par ailleurs, prenant son cas pour une généralité : “Voir souffrir fait du bien, faire souffrir fait plus de bien encore — c’est une dure vérité, mais une vieille, puissante, capitale vérité humaine — trop humaine”. (La Généalogie de la morale, La Faute, § 6). Dans Le gai Savoir, il enseigne une philosophie de mafieux. L’aphorisme 17 est intitulé la “sentence de l’homme fort” : “Ne demande jamais ! À quoi bon gémir ! Prends, je t’en prie, prends toujours”. Son Zarathoustra est indéniablement un livre plein de grandeur et de poésie, mais à notre sens, le reste de son œuvre ne mérite que fort peu d’intérêt. Le succès de Nietzsche tient évidemment à la complaisance des autorités morales dominantes, qui voient en lui surtout un moyen d’affaiblir l’Église.
Gilbert Keith Chesterton, Hérétiques
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Assurément il existe un culte du héros plus ancien et meilleur que celui-ci. Mais l’ancien héros était un être qui, comme Achille, était plus humain que l’humanité elle-même. Le surhomme de Nietzsche est froid et sans amis. Achille est si éperdument épris du sien qu’il immole des armées dans l’agonie de son deuil. Le triste César de M. Bernard Shaw s’écrit dans son orgueil désolé : « Qui n’a jamais connu l’espoir ne peut jamais désespérer ». L’Homme-Dieu d’autrefois répond du haut de la montagne tragique : « Y eut-il jamais une douleur semblable à la mienne ? » Un grand homme n’est pas un homme si fort qu’il sente moins que les autres hommes ; c’est un homme si fort qu’il sent davantage. Et, quand Nietzsche dit : « Je vous donne un nouveau commandement : « soyez durs », il dit en réalité : « je vous donne un nouveau commandement : soyez morts ». La sensibilité est la définition de la vie.
Gustave Thibon, Nietzsche ou le déclin de l’esprit
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Nietzsche, croyant détruire une foi fausse, contribue à purifier une foi vraie.
Alfred Fouillée, La Religion de Nietzsche
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Zarathoustra nous dit : « Celui-là n’a assurément pas rencontré la vérité, qui parlait de la volonté de vie ; cette volonté n’existe pas. Car ce qui n’est pas ne peut pas vouloir, et comment ce qui est dans la vie pourrait-il encore désirer la vie ? » Schopenhauer eût répondu sans doute : Ce qui est dans la vie désire la continuation de la vie ; il désire aussi l’accroissement de la vie sous toutes ses formes et notamment l’accroissement de la conscience de vivre. Mais, objecte Nietzsche, le vrai principe n’est pas la volonté de vie ; « il est, ce que j’enseigne, la volonté de puissance. » Et nous répliquerons à notre tour : la puissance est un simple extrait de la vie. « La vie elle-même, reprend Zarathoustra, m’a confié ce secret. Voici ! dit-elle, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. » Belle et poétique définition, mais dont la poésie ne doit pas nous voiler le vague. Comment la vie se surmonte-t-elle ? En vivant plus ? en vivant mieux ? Pour Nietzsche, cela veut simplement dire : en acquérant plus de puissance ; mais le mot puissance, Macht, n’est pas plus clair que les autres, puisqu’il reste toujours à dire ce qu’on peut, ce qu’on veut, et ce qu’on doit. Pouvoir, rien de mieux, mais pouvoir quoi ? Le pouvoir est, comme la possibilité, une abstraction qui ne se laisse saisir qu’en se déterminant à quelque réalité. L’homme qui peut comprendre ce que les autres ne comprennent pas, l’homme qui peut, par la science, saisir la vérité, celui-là a aussi de la puissance. L’homme qui peut aimer les autres, sortir de soi et de ses limites propres pour vivre de la vie d’autrui, celui-là aussi a de la puissance. N’appellerez-vous donc puissant ou fort que celui qui a des bras vigoureux ? Il est fort physiquement, cela est certain, il amènera, comme s’en vantait Théophile Gautier, le chiffre 100 au dynamomètre ; mais Théophile Gautier se vantait aussi de pouvoir faire des métaphores qui se suivent, et il considérait cela comme une sorte de puissance. Enchaîner des idées qui se suivent, c’est encore une force. Régler ses sentimens et y mettre de l’ordre, c’est encore une force. Comment donc espérez-vous édifier une doctrine de la vie, et une doctrine prétendue nouvelle, sur une entité aussi vide que celle de la puissance ? Votre conception soi-disant moderne est aussi scolastique que la foi à la puissance dormitive de l’opium. Votre transmutation de toutes les valeurs en valeurs de puissance est une transmutation de toutes les réalités en vapeurs de possibilités ; ce n’est pas de la chimie scientifique, c’est de l’alchimie métaphysique. Où Schopenhauer disait : la volonté de vivre, vous dites simplement : la volonté de pouvoir, et à un mot déjà vague, mais exprimant du moins une réalité qui se sent, vous substituez un terme qui n’exprime plus que la pure virtualité. Direz-vous que la puissance est la « domination ? » La domination sur qui ? Sur soi et sur autrui. À la bonne heure ! Mais qu’indique la domination sur soi ? une force de volonté, en supposant que nous ayons une volonté, ce que par ailleurs vous niez ; et il reste toujours à savoir ce que nous voulons, ce que nous faisons ainsi dominer sur nos autres instincts. La volonté, pour vous, n’est qu’un instinct plus fort qui s’assujettit le reste ; mais alors je vous demanderai : Quel est ou quel doit être cet instinct dominateur ? Répondre : « L’instinct de domination » c’est répondre par la question. Ici encore, vous vous payez de mots abstraits et vides. Serez-vous plus heureux avec la domination sur autrui ? Mais il y a cent manières d’entendre cette domination. Un brutal qui vous renverse d’un coup de poing vous domine. Un argumentateur qui vous réfute par de bonnes raisons vous domine. Celui qui vous persuade en se faisant aimer de vous vous domine. Si Samson dominait avec sa force, Dalila dominait avec sa beauté. Les cheveux de Dalila étaient plus forts que ceux de Samson. Il y a eu aussi, dans le monde, des victoires de douceur plus triomphantes que toutes celles de la force. Qu’est-ce donc que votre volonté de domination ? Encore un cadre vide qui attend qu’on le remplisse, et ce n’est pas avec d’autres mots que vous le remplirez réellement La domination du plus fort ne signifie rien, parce qu’il reste à déterminer la nature et l’espèce de sa force. Philosophiquement et scientifiquement, la force est le pouvoir de causer des mouvements et d’introduire des changements dans le monde ; elle est pour ainsi dire la causalité en action. Eh bien ! s’il en est ainsi, soutiendrez-vous que vos modèles et surhommes, les « Napoléon » et les « Borgia » sont les seuls à introduire des changements dans le monde ? Le Christ, pour la faiblesse et la bonté duquel vous n’avez que mépris, n’a-t-il pas introduit non seulement à la surface de la terre, mais au fond des cœurs, plus de changements que n’en ont causé les victoires éphémères d’un Bonaparte et surtout les orgies et assassinats d’un Borgia ? Qui fut le plus fort de César même ou de Jésus ? Si le premier conquit les Gaules, le second conquit le monde.
Bibliographie
- Alfred Fouillée, La Religion de Nietzsche (Lien)