Jacques Maritain, Quatre essais sur l’esprit dans sa condition charnelle
Ce que je voudrais poser ici, c’est le procédé typique du matérialisme dialectique. Ce procédé consiste, non pas à reconnaître seulement l’importance de l’histoire, mais à se servir de l’histoire d’une chose pour escamoter la nature de cette chose, et expliquer ainsi la chose en la remplaçant par son histoire. L’histoire de la poésie présuppose la poésie. Allez-vous étudier la poésie et vous demander en quoi elle consiste ? Pas du tout. Si vous êtes initié aux secrets de la dialectique, vous allez raconter comment la poésie se développe dans l’histoire, grâce à une série de contradictions internes, oppositions et synthèses successives, tel état de la poésie engendrant tel autre état par auto-négation, le romantisme sortant du classicisme, et la poésie prolétarienne sortant de la psychologie bourgeoise qui, en se niant, se dépasse, etc. Et voilà, c’est tout, plus rien à dire de la poésie, le matérialisme dialectique en aura rendu compte. Tout cela suppose, bien entendu, des notions empiriques amassées en plus ou moins grand nombre sur la poésie, mais aucune analyse philosophique de la nature de celle-ci.
Jean Daujat, La face interne de l’histoire (Pages 296-301)
Les créateurs du marxisme, Karl Marx et Engels, ont eu leur formation philosophique à l’école de Hegel mais entre Hegel et eux se situe une étape très importante : Feuerbach. C’est lui qui du panthéisme de Hegel tira un athéisme absolu voyant en Dieu la négation et l’aliénation de l’homme et en l’homme le seul absolu : c’est dans le rejet de toute religion que l’homme devient seul maître absolu de lui-même et peut alors se réaliser pleinement. C’est en partant de cette philosophie de Feuerbach que s’édifiera le marxisme. Celui-ci est couramment connu comme un matérialisme : le passage de l’idéalisme de Hegel à ce matérialisme s’est fait de la manière que nous avons expliquée au paragraphe précédent. Alors que pour Hegel il n’y a rien d’autre que la pensée dont l’évolution intérieure engendre toute l’histoire, Karl Marx et Engels ajoutent que la pensée est le produit du cerveau humain qui est lui-même le produit de l’évolution des forces matérielles de sorte que pour eux il n’y a que des forces matérielles en évolution qui engendrent le cerveau humain et par là toute l’histoire humaine. C’est pourquoi ils définissent leur philosophie comme un « matérialisme historique » pour lequel il n’y a rien d’autre qu’une histoire produit de l’évolution des forces matérielles. Mais ce « matérialisme historique », ils le définissent aussi comme un « matérialisme dialectique » et effectivement ils vont s’y révéler disciples de Hegel en y maintenant toute sa dialectique, c’est-à-dire la philosophie de la révolution perpétuelle dans la destruction perpétuelle. En effet pour eux l’histoire ne présente pas de forces matérielles sans qu’il y ait des forces contraires en opposition contre elles et c’est la lutte incessante et sans fin entre les forces matérielles en opposition qui constitue l’histoire comme une destruction perpétuelle et une révolution perpétuelle qui ne laisse jamais rien exister, subsister, durer ou demeurer. Aussi ce matérialisme dialectique est-il bien différent du matérialisme courant de l’homme de la rue pour lequel il n’y a pas d’autre réalité que la matière, mais une réalité de la matière qui subsiste et qui dure, tandis que pour Karl Marx et Engels il n’y a pas plus de réalité de la matière que de l’esprit, il n’y a aucune réalité, il n’y a que des forces matérielles en opposition dont le conflit sans fin opère une destruction perpétuelle et une révolution perpétuelle. Il ne faut donc pas définir le marxisme en disant que pour lui il n’y a rien d’autre que la matière mais, ce qui est tout à fait différent, en disant que pour lui il n’y a que des forces matérielles en opposition et en lutte. Il faudrait encore moins le définir comme faisant de la matière un absolu car pour lui il n’y a aucun absolu, pas plus de la matière que de l’esprit, mais uniquement le processus toujours changeant, passager, éphémère, d’une lutte sans fin des forces matérielles en opposition dans une œuvre de destruction perpétuelle et de révolution perpétuelle. À quoi une telle philosophie va-t-elle conduire comme conception de l’homme ? Puisque pour elle il n’y a que des forces matérielles en action, l’homme n’est rien d’autre que la force matérielle qu’il exerce pour transformer la nature par son travail et il n’y a donc rien d’autre dans l’homme que le travailleur ou le producteur et l’histoire humaine n’est rien d’autre que la succession des régimes du travail ou de la production et s’explique entièrement par eux : pensée, sciences, lettres, arts, religion, morale, vie sociale, ne sont que le résultat des régimes économiques. Mais n’oublions pas la dialectique : l’histoire ne présentera pas de régime du travail ou de la production sans que des forces contraires entrent en lutte pour le détruire, donc l’histoire humaine n’est que la succession des révolutions économiques et s’explique entièrement par elles. À quoi aboutira-t-on à partir de là comme conception de la destinée humaine ? L’homme n’étant que la force matérielle qu’il exerce, il sera d’autant plus qu’il exercera une action matérielle plus puissante pour tout transformer et tout détruire, donc l’unique mission de la philosophie sera de déterminer la plus puissante action révolutionnaire à exercer. Elle n’est plus d’enseigner une vérité ou une doctrine, ce qui est a priori rejeté, ni de rechercher un bien, car un bien objectif à vouloir est rejeté tout autant qu’une vérité à affirmer, elle est uniquement de déterminer une action révolutionnaire. L’unique préoccupation des marxistes, qui déterminera tout ce qu’ils diront et feront, tous leurs comportements et attitudes, sera l’efficacité de l’action révolutionnaire à réussir dans l’opportunité sans cesse variable de l’instant présent. Ce qu’ils disent ou écrivent n’est pas l’affirmation d’une vérité ou d’une doctrine, mais une propagande pour faire entrer dans les cerveaux les idées-forces les plus efficaces pour les entraîner dans l’action révolutionnaire à réussir : ce qu’un non-marxiste appellera péjorativement « bourrage de crânes » est pour un marxiste la stricte exigence de son marxisme. Et comme celui-ci considère les exigences de l’action comme perpétuellement contradictoires, cela conduira à dire et faire chaque jour le contraire de ce que l’on a dit et fait la veille selon la logique d’une philosophie pour laquelle oui et non, affirmer et nier n’ont plus de sens, mais oui se change en non, affirmer se change en nier dans la contradiction perpétuelle qui fait l’histoire. Pour un non-marxiste l’action révolutionnaire pourrait être un moyen en vue de quelque bien à réaliser mais, le marxisme ayant écarté a priori tout bien objectif à vouloir, pour lui c’est l’action révolutionnaire qui est voulue en elle-même et pour elle-même et les objectifs proposés ne sont encore que de la propagande pour entraîner dans cette action révolutionnaire. Le principal disciple de Karl Marx et Engels en notre siècle, Lénine, précisera que la moralité d’un marxiste est déterminée exclusivement par les intérêts de la lutte révolutionnaire à réussir et que pour cela tous les moyens sont bons. On retrouve ici la prodigieuse différence qui distingue le marxisme, matérialisme dialectique, du matérialisme courant de l’homme de la rue pour lequel Karl Marx et Engels n’ont que des sarcasmes en le traitant de matérialisme doctrinal ou dogmatique ou contemplatif parce que pour lui il y a une vérité sur la matière à affirmer et une réalité de la matière à regarder tandis que pour le marxisme il n’y a jamais ni vérité ou doctrine à affirmer ni réalité à contempler, mais uniquement une action à exercer et à réussir et dont seules comptent l’efficacité et la réussite. Karl Marx envisage l’objection qui lui dirait que l’état présent des forces matérielles est bien une réalité à regarder pour la connaître telle qu’elle est, mais il y répond, avec une lucidité que l’on ne peut que qualifier de démoniaque, que devant un état de choses quelconque il n’y a jamais à le regarder pour le connaître mais à agir sur lui pour le transformer et le détruire. Ne pensons pas non plus que pour le marxisme il y aurait une nature humaine qui demeurerait à travers la succession des révolutions économiques. Pour lui, pour qui rien ne dure ni ne demeure, il n’y a pas de nature des choses, donc pas de nature humaine : l’homme se crée lui-même par son travail et à chaque révolution économique c’est une nouvelle humanité qui se crée sans communauté de nature avec les humanités précédentes. Le marxisme constitue donc l’athéisme le plus radical qui puisse exister puisque pour lui il n’y a plus aucune réalité indépendante de l’action matérielle de l’homme qui pourrait avoir Dieu pour Créateur, ce qui a fait écrire à Karl Marx que « l’homme est l’Être Suprême pour l’homme ». On peut même définir le marxisme comme l’antireligion car toute attitude authentiquement religieuse est un regard de connaissance et d’amour dirigé vers Dieu, donc une attitude à sa source contemplative, tandis que le marxisme exclut radicalement toute attitude contemplative pour n’admettre qu’une action matérielle à exercer et à réussir, et alors que le christianisme prêche le détachement des biens matériels et des résultats matériels, le marxisme est la recherche exclusive des seuls résultats matériels ; alors que le christianisme prêche l’amour du prochain, le marxisme prêche la haine seule efficace et féconde pour animer la lutte. Le marxisme est aussi, on l’a déjà compris, un pragmatisme absolu et toute attitude qui donne la primauté à l’action, à la réussite, au succès, mène infailliblement au marxisme. Par exemple le capitaliste qui fait passer des préoccupations de rendement et de réussite avant le service désintéressé de la justice et du bien pour eux-mêmes plante sans le savoir un arbre dont le marxisme est le fruit inévitable. Il en résulte que le marxisme n’est pas un athéisme doctrinal qui combattrait la religion du dehors par un enseignement doctrinal antireligieux sans valeur pour lui comme tout ce qui est doctrinal, il est un athéisme pratique, celui des « sans-Dieu militants », qui détruit la religion du dedans en absorbant l’homme tout entier dans l’action matérielle à réussir sur la terre et en le vidant totalement par là de toute disponibilité pour une vie religieuse quelconque. Le marxisme consistant tout entier dans l’action révolutionnaire, il reste à voir ce que sera l’action révolutionnaire marxiste. Au XIXe siècle Karl Marx et Engels trouvent pour elle un instrument parfaitement adapté dans la condition misérable et inhumaine du prolétariat que nous avons précédemment expliquée comme conséquence du libéralisme économique. Une classe d’hommes dont les conditions de vie seraient insuffisantes mais qui tout de même posséderaient quelque chose ou à qui seraient reconnus certains droits ou quelque état de vie pourraient être partiellement révolutionnaires en réclamant des améliorations, ils ne le seraient pas totalement car ils voudraient au moins conserver ce qu’ils ont. Mais nous avons vu que le prolétariat n’a rien à conserver, que rien ne l’attache à l’ordre social existant : il est prêt à être totalement révolutionnaire. Alors la grande découverte de Karl Marx et Engels sera l’action révolutionnaire de classe du prolétariat en lequel il faudra former la conscience de classe révolutionnaire. Ainsi le marxisme supposera toujours à son fondement la condition prolétarienne, que ce soit au XIXe siècle celle des ouvriers de l’industrie en Europe et Amérique ou au XXe celle des populations indigènes des colonies en Asie et en Afrique : on pose donc un obstacle infranchissable au marxisme dès que l’on maintient, restaure ou instaure d’authentiques institutions sociales mettant fin à la condition prolétarienne avec des hiérarchies fondées sur les fonctions exercées. On comprend maintenant pourquoi le marxisme consiste dans la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat. Mais le prolétaire isolé est un impuissant. Seule comptera la puissance collective de la classe prolétarienne organisée pour la lutte avec une discipline de fer dont le prolétaire individuel ne sera qu’un instrument et un rouage, d’où le collectivisme intégral ou le totalitarisme. Et quand la classe prolétarienne se sera emparée collectivement des instruments de production, seule comptera la puissance matérielle collective de production du prolétariat organisé dont le prolétaire individuel ne sera qu’un instrument et un rouage, d’où le communisme. Tout cela – n’oublions pas la dialectique – se développera avec « thèse » et « antithèse ». Nous verrons l’antithèse dans l’étude du XXème siècle lorsqu’après la révolution de 1917 en Russie sera constitué l’État communiste dont alors seule la puissance matérielle devra compter pour les marxistes. Au XIXème siècle se pose « la thèse » qui est l’opposition à l’ordre social à détruire : lutte contre la propriété qui en attachant le propriétaire à ce qu’il a l’empêcherait d’être totalement révolutionnaire, le prolétaire doit être non-possédant total pour être tout entier à son action révolutionnaire de classe ; lutte contre la famille facteur d’enracinement, de stabilité et de continuité, le prolétaire doit être un sans famille pour être tout entier à son action révolutionnaire de classe ; lutte contre la patrie, elle aussi facteur d’enracinement, de stabilité et de continuité, le prolétaire doit être un sans-patrie pour être tout entier à son action révolutionnaire de classe, ou, si l’on préfère une autre formule, il aura pour seule patrie la classe prolétarienne de tous les pays, d’où un hymne comme L’Internationale ; bien sûr lutte contre l’armée qui défend l’ordre social à détruire ; enfin lutte contre la religion qui en tournant les espoirs du prolétaire vers un au-delà qualifié « opium du peuple » le détourne d’être tout entier à la lutte révolutionnaire à réussir sur la terre.
Jean de Saint-Chamant, Les encycliques et le marxisme
Une partie capitale du message évangélique, c’est le retour du Seigneur, qui viendra juger les vivants et les morts. Jugement qui marquera la fin des temps, la consommation des siècles, mais aussi le commencement d’une vie nouvelle à laquelle le chrétien subordonne sa vie terrestre, car, nous dit Bossuet, il doit « se tenir toujours en attente du grand jour de l’éternité, où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable ». Le marxiste, lui aussi, croit à un monde futur, à une vie meilleure, qu’il attend et prépare, qu’il estime digne d’être méritée et obtenue par les plus grands travaux et les plus grands sacrifices. Seulement, il professe que ses espérances s’accompliront ici bas, dans le cadre de la nature et de la planète, si l’on peut ainsi parler. Alors ce sera « la fin de l’Histoire », l’avènement d’une société égale, libérée de l’injustice et de la haine comme des contraintes de la loi. Ce grand changement aura lieu, non par l’action surnaturelle d’une divinité transcendante, mais par la vertu propre de la matière, ou plutôt d’une « dialectique » immanente à la matière et qui conduit à cette « synthèse finale » dont parle le Pape : dialectique capable, et seule capable, de résoudre les contradictions et les antagonismes dont la vie présente est faite. Encore que l’homme soit lui-même un produit et un rouage de la matière, il a le pouvoir et le devoir d’aider la dialectique et de hâter la synthèse. De là la pugnacité des partis communistes affiliés à Moscou et l’extraordinaire ardeur de leur propagande. Des luttes sans trêve au service des mystérieuses puissances de la matière, des générations peut-être nombreuses sacrifiées au bonheur futur de l’humanité, une règle sociale tirée de la croyance à une Jérusalem… terrestre « où habitera la Justice », c’est ce que l’on peut appeler « l’idéal » communiste.
Charles De Koninck, De la Primauté du Bien commun ; Le principe de l’ordre nouveau
La force pratique avec laquelle ces auteurs et leurs disciples adhèrent à leurs erreurs ne peut s’expliquer que par un amour de ces erreurs puissant comme la mort. Je dis puissant comme la mort, car le marxiste doit sacrifier son être tout entier, il doit faire face à la mort totale, à l’anéantissement complet de son moi. Il doit se nourrir froidement du désespoir le plus absolu. Toute son action toujours tendue à la violence n’aboutit qu’à la destruction totale du soi. Mort, il sera, pour lui, comme s’il n’avait jamais existé. Aucune récompense, aucune justice, aucune pitié. Lui qui n’existait que pour soi, existe pour n’être pas. Ses peines sont-elles compensées par quelque héritage qu’il pourrait laisser ? Qui est son héritier ? L’humanité ? Mais l’humanité est faite d’une multitude de moi : tous attendent le même sort. Pour chaque individu humain il sera bientôt comme s’il n’avait jamais existé. Qu’il ait agi ou qu’il n’ait pas agi, agi bien ou agi mal, qu’importe ?Cela importe ! nous criera-t-on. Il importe quand même d’agir ! Ne voilà-t-il pas la condition essentielle d’une action humaine absolument gratuite ? L’homme ne se doit-il pas cette générosité absolue ? Le marxiste véritable ne peut vivre que dans l’abnégation totale. Puissance et faiblesse de la négation. Elle ne peut pas tout détruire. Il se console de vivre, il veut cette vie en tant qu’elle lui permet de nier. Que soient toujours des choses afin que vive la négation ! Il se perpétue dans la mort en transmettant cette négation de génération en génération. Générosité issue de la haine et du mépris. Héroïsme issue d’une capitulation suprême. Dans l’Éthique, ce genre d’héroïsme est l’excès contraire de l’héroïsme et s’appelle “ bestialité”.
Maxime Chastaing, La Vie intellectuelle (Revue de novembre 1958)
Ou Marx dit vrai en soutenant que toute doctrine est le reflet de la conjoncture économico-sociale, et le marxisme n’est qu’un produit historique parmi beaucoup d’autres ; ou le marxisme est éternellement vrai, et Marx se trompe en disant que toute vérité évolue.
Georges Sorel, Introduction à l’économie moderne (Pages 10-12)
Il ne semble pas que Marx ait jamais eu un sentiment très vif du rôle que joue le droit dans le développement des civilisations ; quand il a voulu en 1875 donner des instructions confidentielles aux rédacteurs du programme de Gotha, il s’est bien gardé d’expliquer ce que serait la « dictature du prolétariat » qui devrait, suivant lui, se réaliser pour permettre le passage du capitalisme au socialisme ; par cette formule énigmatique, il entendait, sans doute, que le nouveau monde naîtrait en pleine nuit juridique. On ne risque guère de se tromper en donnant de ses doctrines la paraphrase suivante. La classe ouvrière victorieuse imposera à la bourgeoisie vaincue toutes les obligations qu’elle croira utiles de créer dans son intérêt ; à la longue, les familles des anciens maîtres capitalistes, reconnaissant l’impuissance des partis de réaction, se résigneront à leur sort, comme la noblesse française s’est résignée après le règne de Napoléon ; lorsque les souvenirs des luttes révolutionnaires ne seront plus que matière d’histoire, il apparaîtra des docteurs qui organiseront un système bien ordonné de droits prolétariens. Personne ne s’avisera de contester le rôle historique de la force. Macht geht vor Recht, disent les Allemands ; cette maxime que l’on traduit vulgairement par : « la force prime le droit », signifie seulement que la force précède le droit. On a souvent répété cette phrase de Marx : « La force (die Gewalt) est l’accoucheuse de toute vieille société en travail ». Mais toutes les formules de ce genre sont trop abstraites pour pouvoir pleinement satisfaire les esprits qui sont habitués à se placer au point de vue du matérialisme historique. Celte philosophie réclame la détermination des mécanismes grâce auxquels la genèse du droit nouveau peut être assurée de se produire régulièrement. Cette genèse suppose une activité longue, patiente et éclairée de corps judiciaires qui obtiennent une autorité morale incontestée grâce à leur savoir, à leur indépendance, à leur souci du bien public ; le respect que le peuple accorde à ces dévoués serviteurs du droit, se reporte sur la jurisprudence qui naît de leurs arrêts ; c’est sur les résultats de leur travail, regardés par tout le monde comme œuvres de la plus haute raison, que les professeurs opèrent pour donner finalement au droit tout fait l’allure d’une science. Le plus difficile problème que pose la révolution prolétarienne, est celui de savoir comment de telles organisations judiciaires pourront fonctionner : la Grèce, en dépit de la sagesse de ses philosophes, n’a point connu la Justice réelle ; notre bourgeoisie démocratique ne se soucie, en aucune façon, de la sûreté du droit. Il est possible que Marx n’ait pas aperçu les énormes incertitudes que présente la constitution de la société qui succédera à la révolution sociale, parce que son âme était pleine de souvenirs romantiques ; des maîtres universellement admirés enseignaient, au temps de la jeunesse, que les populations archaïques avaient possédé, à un degré éminent, la faculté de créer le droit ; il a pu supposer que le prolétariat allemand ne serait pas inférieur à une tâche de ce genre. Si on accepte cette hypothèse, on est amené penser que par l’expression énigmatique de « dictature du prolétariat », il entendait une manifestation nouvelle de ce Volksgeist auquel les philosophes du droit historique rapportaient la formation des principes juridiques. Le monde bourgeois a perdu la véritable vocation législative ; celle-ci reparaîtrait dans le prolétariat révolutionnaire ; mais il ne semble point que Marx ait jamais cherché trop méditer sur cette doctrine qui dépassait un peu trop le niveau intellectuel des Bebel, des Liebknecht et des autres chefs de la social-démocratie.
Benito Mussolini, La doctrine du fascisme
Personne ne songe à nier que les faits économiques – découvertes de matières premières, nouvelles méthodes de travail, inventions scientifiques – aient leur importance, mais prétendre qu’ils suffisent à expliquer l’histoire humaine, à l’exclusion de tous les autres facteurs, est une absurdité. Le fascisme croit encore et toujours à la sainteté et à l’héroïsme, c’est-à-dire aux actions dans lesquelles n’agit aucun motif économique proche ou lointain.
Nesta Webster, La révolution mondiale
La seule forme de Communisme dans son vrai sens de tout posséder en commun qu’il ait jamais été possible de réaliser effectivement est celle pratiquée dans les communautés religieuses chrétiennes. Les monastères et les couvents pratiquent tout naturellement le Communisme, mais ce qui leur permet de le faire paisiblement est qu’ils sont composés de personnes ayant renoncé à tout intérêt pour les biens terrestres et qui concentrent toutes leurs pensées et leurs désir sur le Royaume des Cieux. Le Communisme séculier, de par son insistance sur le matérialisme, élimine le seul facteur qui rende possible ce système : la Foi en Dieu et en l’Au-Delà.
Pierre-Antoine Cousteau, Après le déluge
Je voudrais, pour une fois, — et, certes, je sais bien que ça n’est pas très commode — me mettre dans la peau d’un honnête militant de base du Parti Communiste. De préférence, un militant d’un certain âge qui ait eu le temps de vivre, depuis ses origines, — ne serait-ce que par la seule lecture de son Huma — l’exaltante aventure soviétique. C’est une aventure qui commence merveilleusement. Des intellectuels barbus, moustachus et binoclards ont traversé l’Europe ensanglantée dans un wagon plombé afin de venir à Pétrograd infléchir d’un coup sec le cours de l’Histoire. D’autres, tout aussi barbus, moustachus et binoclards sont venus de Finlande. D’autres de Sibérie. Ils ne sont pas nombreux, mais ils sont la super-élite du prolétariat, la fine fleur de la conscience marxiste, l’espoir suprême de la révolution. Et avec eux, les choses ne traînent guère. Un froncement de sourcils, quelques coups de pieds au cul, deux ou trois salves bien ajustées et les saltimbanques du gouvernement Kerensky rentrent sous terre. Voici changée la face du monde. Près de quarante ans ont passé maintenant. Et je ne suppose pas que mon militant de base puisse en être ébranlé pour autant dans la confiance qu’une fois pour toutes il avait accordée aux pèlerins barbus, moustachus et binoclards du wagon plombé. L’U.R.S.S. reste pour lui le sol sacré de l’espérance, le phare d’où vient toute lumière. Mais si le principe est sauf, l’estime inconditionnelle de mon militant pour les géants d’octobre a fatalement subi un certain nombre de retouches successives dont j’aimerais qu’il éprouvât au moins quelque trouble. Au début, la révolution, c’était Lénine et Trotsky. Et les traîtres — ce qui est bien naturel — c’étaient les agités, les instables, les utopiques, qui n’avaient pas su s’imbriquer dans l’orthodoxie bolcheviste, nommément les mencheviks et les anarchistes. Lénine et Trotsky eurent vite fait de leur mettre, sans littérature, un peu de plomb dans la tête. Malheureusement, le doux Lénine était d’une santé délicate et il ne tarda pas à être enlevé à l’affection de tous les déshérités de la planète. C’est alors qu’on s’aperçut que Trotsky n’était pas du tout le génie bienfaisant que l’on pensait. Ou plus exactement, c’est Staline qui s’en aperçut. Staline n’avait joué jusque-là, dans l’ombre des binoclards du wagon plombé, qu’un rôle modeste. Mais il occupait ses loisirs à se renseigner et dès que le regretté Wladimir eut cassé sa pipe, il n’hésita pas à faire profiter les camarades de ce qu’il avait appris : Trotsky n’était nullement le créateur de l’armée rouge, il était un homme de main des capitalistes, un agent des ploutocrates, une sorte de grand-duc ivre de sueur prolétarienne. C’était une première déception : une vipère galeuse s’était glissée dans l’éblouissante cohorte des rouges colombes de la révolution. Hélas, cette consternante révélation ne devait pas être la dernière. Quelques années plus tard on apprenait que Zinoviev et Kamenev, dont l’action avait paru si décisive en octobre 17, étaient, eux aussi, de vils provocateurs. Puis on apprit que Piatakov (ministre de l’industrie lourde) dont Lénine avait dit : « Il est un des meilleurs espoirs de la révolution », était en réalité (je cite l’acte d’accusation) « un des plus redoutables agents de la Gestapo ». Et que Radek, dont M. Édouard Herriot disait qu’il était « intelligent, clairvoyant, spirituel » (Orient, p. 398) n’était (je cite les Izvestia) qu’un « reptile rampant plein d’hypocrisie et cachant dans un sourire cajoleur des dents venimeuses ». Et que Sokolnikov, signataire du traité de Brest-Litovsk et ambassadeur à Londres, était un « espion allemand ». Et que Yagoda, ministre de la Police et liquidateur de Zinoviev et de Kamenev, était l’assassin de Gorki. Et que le maréchal Toukhatchevski, grand chef de l’armée rouge, était « au service de l’espionnage militaire d’une nation étrangère ». Et que Rikov, président du Conseil des commissaires du peuple de 1924 à 1930, qui avait « beaucoup plu à Lénine », était « un espion polonais ». Et que Boukharine, président de la IIIe Internationale et théoricien N° 1 du bolchevisme, « qu’on ne pouvait ne pas aimer », « travaillait depuis 1918 à la restauration du capitalisme et nourrissait une haine bestiale contre le socialisme ». Et que Krestinsky, ministre des Affaires étrangères, était « un espion allemand ». Et que Rakovsky, ambassadeur d’U.R.S.S. à Paris et à Londres, était « un espion anglais depuis 1924 et un espion japonais depuis 1934 ». Et que Grinko, ministre des Finances, avait dévalué le rouble pour « ruiner volontairement la puissance financière de l’U.R.S.S. », parce qu’il travaillait « pour l’Allemagne et pour la Pologne ». Et que Zelinski, secrétaire de l’Union des coopératives, avait « mélangé au beurre des clous et du verre pilé ». Et que Charangovitch, secrétaire du P.C. de Russie Blanche, avait « inoculé des bacilles aux bestiaux et détruit le cheptel ». Et caetera… jusqu’à Beria, « agent des impérialistes occidentaux »… et Staline, dont on admet aujourd’hui la mégalomanie, les erreurs « historiques » et — dans une certaine mesure, mais seulement dans une certaine mesure — qu’il épura un peu lourdement. Cela fait, en dépit de quelques réhabilitations (qui intéressent surtout les démocraties populaires), un terrible déchet. Tant de traîtres dans cette phalange immaculée des purs de la révolution d’octobre ! Et aussi tant de bourreaux. Staline, bien sûr, au premier chef. Mais aussi les traîtres eux-mêmes : Rakovsky, qui disait des zinovievistes : « Pas de pitié, qu’on les fusille ! » Radek, qui renchérissait sur les réquisitoires de Vichinsky, jusqu’au jour où il se trouva lui-même dans le box des accusés. Et également les survivants repus qui font aujourd’hui des mines dégoûtées, devant le cercueil de Staline après avoir tenacement approuvé tous ses crimes. Alors, grands dieux ! À qui pourrait-on encore se fier parmi les géants qui ébranlèrent le monde ? À Lénine, bien sûr. Celui-là a eu le bon goût de mourir assez tôt pour que ses forfaits — bien réels pourtant — restassent exclus des controverses entre bolcheviks et qu’il fût assuré de conserver ses privilèges de fétiche sacré. Mais les autres ? Les autres qui ne doivent leurs mines rebondies qu’à la souplesse de leurs échines, qui furent tout à la fois, à un moment ou à un autre, les complices des traîtres et les complices des bourreaux, les autres, Boulganine, Kroutchtchev, Malenkov, Mikoyan, Molotov… Êtes-vous vraiment certain, cher militant de base, qu’on ne va pas vous révéler à l’improviste leur indignité et leur infamie ? Ils vous inspirent confiance, ces bonshommes ? Vous me répondrez qu’il n’importe guère et que, selon la formule de M. Sartre, « le parti ne peut pas se tromper ». Faut-il alors que ses voies soient impénétrables pour qu’il n’ait trouvé d’autres truchements qu’une pareille collection de canailles. Pauvre militant de base…
Arthur Moeller van den Bruck, Le Troisième Reich
Marx était juif, donc étranger à l’Europe, et il se mêla pourtant, des affaires des peuples européens. […] Marx ne peut être compris qu’en se plaçant à un point de vue juif. Ce n’est pas par hasard que tous ses traits sont mosaïques, macchabéique, talmudiques, et qu’ils possédaient toutes les caractéristiques du ghetto. […] La doctrine de Marx est internationale, c’est pourquoi elle pu dissocier l’Europe et égarer les Européens. Son enseignement s’adressait au prolétariat parce qu’il lui semblait qu’en celui-ci s’étaient amortis les contrastes nationaux entre les peuples, contrastes qui paraissaient autant d’inconcevabilités, au juif qui habitait en lui, et autant de survivances ridicules à son esprit éclairé. Il omit la partie non-prolétarienne de l’humanité européenne, il ne la comprit pas parce qu’en n’en faisait pas partie, et qu’il n’avait aucun accès aux valeurs, qu’elle avait créées au cours des siècles. Mais il se sentait des affinités avec le prolétariat, parce que celui-ci était une chose nouvelle dans le monde, et qu’il était étranger à ce monde, comme il y était lui-même étranger.
Oswald Mosley, Du fascisme au nationalisme européen (Pages 668-669)
Quel est alors le but de tout cela ? Est-ce seulement la réussite matérielle ? Les besoins seront-ils tous satisfaits quand chacun aura à manger et à boire en abondance, toutes les assurances possibles contre la maladie et la vieillesse, une maison, un poste de télévision, et de longues vacances à la mer chaque année ? Quel autre but une civilisation communiste peut-elle avoir à part celui-ci, que la science moderne pourra si facilement satisfaire dans les prochaines années ? Si vous commencez avec la croyance que toute l’histoire ne peut être interprétée que dans des termes matériels, et que tout but spirituel est une supercherie et une illusion, qui a simplement pour but de distraire les travailleurs de leur but matériel d’amélioration de leurs conditions – la seule réalité -, quel but peut-il y avoir après tous les succès concevables, à part la satisfaction de nouveaux désirs matériels ? Quand tous les besoins et désirs fondamentaux sont satisfaits par l’impact de la nouvelle science, quel autre but peut-il y avoir à part l’invention d’amusements toujours plus fantastiques pour titiller les appétits matériels ? Si la civilisation soviétique accomplit ses plus grandes ambitions, le but de faire des courses de spoutniks autour des étoiles soulagera-t-il l’ennui d’être un communiste ?
Mgr Gaume, L’Europe en 1848 ou Considérations sur l’organisation du travail, le communisme et le christianisme
Le communisme se comprend de deux manières. Les uns le font consister dans le partage des biens entre les particuliers ; les autres dans la confiscation générale des propriétés au profit de l’État. Entendu dans le premier sens, le communisme, c’est la guerre civile : celui qui a plus ne se laissera pas dépouiller sans résistance par celui qui a moins ; c’est la misère universelle, le jour même du partage il n’y aura plus de riches, partant plus de capitaux à dépenser, plus d’ouvrage, plus d’ouvriers : chaque citoyen vivra de ses rentes. Mais combien durera cette aisance imaginaire ? Tous les hommes ne sont doués ni de la même force, ni de la même santé, ni de la même intelligence. Tous n’ont pas les mêmes vertus, le même amour du travail et de l’économie. Qu’en résultera-t-il ? Les uns administreront avec ordre et intelligence les biens qui leur seront échus ; les autres les administreront mal. L’un augmentera son avoir, l’autre diminuera le sien. L’inégalité reparaîtra : il y aura de nouveau des riches et des pauvres, des travailleurs et des bourgeois. Les réclamations, les haines, les jalousies ne tarderont pas à se faire entendre, et le lendemain du premier partage il faudra procéder à un second ; après celui-ci à un troisième, ainsi de suite jusqu’à la fin du monde. Tous ces partages injustes seront accompagnés comme le premier de bouleversements sociaux et de luttes sanglantes. Dans ce premier sens, le communisme est donc la spoliation violente et périodique de la propriété ; c’est la prime perpétuellement offerte à la paresse, à la débauche, à la cupidité : loin d’être le salut de la société, il en serait donc la ruine. Entendu dans le second sens, c’est-à-dire comme la confiscation générale des propriétés au profit de l’État, il n’est pas moins fatal. Il commence par la guerre civile ; il continue par la suppression de la liberté, s’achève par la destruction de la famille et finit par la dégradation la plus monstrueuse. En effet, dans les réunions du Luxembourg, M. Louis Blanc, interrogé sur le salaire qui, dans ce système, reviendrait à chaque travailleur, a répondu : que le salaire ne devait pas se régler sur la capacité intellectuelle de l’individu, comme le voulaient les Saints-Simoniens, attendu que l’intelligence n’étant pas le fait de l’homme, elle n’avait droit à aucune récompense ; qu’ainsi la véritable base de répartition était la capacité physique, c’est-à-dire les besoins matériels de chacun. Voilà donc la société transformée en ménagerie ou en étable. Des physiologistes viendront calculer la propriété digestive de chaque travailleur, mesurer la largeur de son œsophage, et ils diront : à celui-ci deux fois, trois fois, quatre fois plus qu’à celui-là ; attendu, non pas qu’il a deux, trois, quatre fois plus d’intelligence et que son travail vaut deux, trois, quatre fois plus que celui de son voisin ; mais attendu que sa puissance de consommation est à celle des autres comme deux, trois, quatre sont à un. Telles sont pourtant les énormités que nous avons entendues depuis le 21 février 1848 ! Et c’est pour un semblable système qu’on a dépensé tant de discours, versé tant de sang ! Est-il besoin de dire que, dans le premier ainsi que dans le second sens, le communisme est le pillage en principe, l’assassinat et la misère en réalité ? Entendu dans le second sens en particulier, il est le plus vaste système d’esclavage qu’on ait jamais rêvé et la dégradation la plus repoussante à laquelle l’humanité soit jamais descendue. Ici encore, il viole radicalement la seconde loi fondamentale des sociétés, la charité. Donc encore, loin de guérir le mal, il le rendrait incurable.
Joseph Mérel, Fascisme et Monarchie (Page 34)
Le communisme est – par la réduction économiste et matérialiste de l’homme à ses besoins, des relations humaines à des rapports laborieux entre les hommes et avec le monde – la consommation exhaustive de l’égalitarisme démocratique induite par l’individualisme subjectiviste de la conscience humaine déifiée. De sorte que l’ambition communiste de mettre fin à l’individualisme de l’homo oeconomicus n’est nullement le dépassement de l’individualisme et de l’économisme, mais leur diffusion égalitaire totale.
Gilbert Keith Chesterton, L’Homme éternel
Le matérialisme historique, selon lequel la morale et la politique sont des produits de l’économie, est une sottise qui consiste à confondre les conditions de la vie avec son objet propre […] si vous ôtez de l’histoire humaine les explorations et les guerres de religions, qu’en reste-t-il ? L’histoire est façonnée par la volonté de l’homme. Purement économique, l’histoire cesserait d’être l’histoire. […] Il y a plus grave, que l’homme ne puisse pas vivre sans pain, n’implique pas qu’il vive seulement de pain. Ce n’est pas sa subsistance qui le préoccupe le plus, mais son existence. Pour une fois où il se représentera clairement ce que lui rapporte son travail et ce que lui coûte sa nourriture, il lui arrivera dix fois de se dire qu’il fait beau, que le monde est bizarre, que la vie vaut d’être vécue, que le mariage n’est pas toujours rose, que les enfants sont gentils mais que sa jeunesse était plus gaie, bref de méditer vaguement sur le mystère de la vie humaine.
Bibliographie
- Jean Ousset, Marxisme et Révolution
- Jean de Saint-Chamant, Les encycliques et le marxisme
- Simone Weil, Sur les contradictions du marxisme
- Abbé Julio Meinvielle, Le pouvoir destructeur de la dialectique communiste
Simone Weil, Sur les contradictions du marxisme