Jean Daujat, La face interne de l’histoire (Pages 99-100)
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Dieu le Fils, fait homme pour réparer le péché originel, devait pour cela recevoir sa nature humaine de la descendance pécheresse d’Adam, mais comme Dieu le Fils ne peut pas avoir d’autre père que Dieu le Père, cela entraînait qu’Il reçoive sa nature humaine miraculeusement d’une mère vierge. Marie, choisie par Dieu pour cette maternité virginale, devait y consentir librement parce que nous avons vu que l’ordre surnaturel exige un consentement libre à tous les dons de Dieu : c’est pourquoi l’archange Gabriel a reçu de Dieu la mission de solliciter ce consentement de Marie dans la scène décrite par saint Luc (qui sans doute en avait obtenu la confidence de Marie elle-même) que nous appelons « l’Annonciation ». Il y a plus : c’est l’humanité tout entière qui devait consentir à la réalisation de l’Incarnation Rédemptrice, et qui pouvait donner ce consentement au nom de toute l’humanité, sinon celle de qui Jésus-Christ devait recevoir sa nature humaine ? Ainsi, à l’Annonciation, c’est tout le dessein de Dieu qui est fonction de la réponse donnée par la liberté de Marie. Pour comprendre ce que fut la perfection de cette réponse, il faut savoir ce qu’entraînait en Marie le choix de Dieu. L’affirmation qu’en Jésus-Christ il n’y a pas d’autre personne que la Personne divine de Dieu le Fils a pour conséquence qu’en engendrant sa nature humaine, Marie est mère de Dieu le Fils, et c’est pourquoi le Concile d’Éphèse la définira « Mère de Dieu« . Cette relation unique à Dieu d’être sa mère entraîne que dans l’ordre surnaturel Marie est élevée au-dessus de toute autre créature, ce qui veut dire qu’il y a en elle la plénitude de la grâce. À l’Annonciation d’après la traduction latine et française de saint Luc l’archange Gabriel l’a saluée comme « pleine de grâce ». Ces trois mots traduisent l’unique mot grec du texte original qui est plus riche en sa brièveté car il désigne Marie comme l’objet du plus grand amour et d’un amour plénier de Dieu, et c’est par là qu’elle est comblée de la plénitude de la grâce. La foi catholique comprend par là que pas un instant de l’existence de Marie n’a échappé à la grâce, ce qui veut dire qu’elle a eu la grâce en elle dès le premier instant de sa conception : c’est là ce qu’on appelle « l’Immaculée Conception » (à ne pas confondre avec la conception virginale de Jésus-Christ). Bien entendu, par son origine, Marie devait hériter de ses parents le péché originel, c’est-à-dire la privation de la grâce : il faut donc admettre qu’elle en a été préservée par la Rédemption par Jésus-Christ, source unique de toute grâce depuis le péché, donc qu’elle a été rachetée plus totalement que nous d’une Rédemption préservatrice au lieu de purificatrice. C’est ce qui explique que, Marie n’ayant jamais été atteinte par le péché originel, il n’y a jamais eu en elle rien de cette complaisance en soi-même qui est la conséquence du péché, et ceci a été fondamental dans la scène de l’Annonciation. Les paroles de l’Archange font en effet savoir à Marie que le choix de Dieu l’élève au sommet de l’ordre surnaturel en faisant d’elle Sa mère. Bientôt elle proclamera elle-même dans son Magnificat : « Tous les siècles futurs me loueront » (quelle prophétie dans la bouche de cette adolescente alors inconnue de tout le monde !). Il aurait suffi à ce moment de la moindre considération d’elle-même, de la moindre complaisance en elle-même pour que, comme Lucifer et Adam, elle soit amenée à refuser ce qui ne pouvait être qu’un pur don de Dieu nullement dû à elle-même. Mais elle saura n’attribuer à elle-même que « la bassesse de la petite servante » en qui « Dieu a fait de grandes choses » : elle n’est rien et ne prend en rien considération d’elle-même, elle n’a aucun regard sur elle-même, elle ne voit que Dieu qui donne, Dieu de qui vient tout ce qui se fait en elle ; tout son regard est tourné hors d’elle-même vers Dieu, elle est entièrement livrée au don de Dieu qui fera ce qu’Il voudra en elle. Voilà ce que fut le « oui » de sa liberté.
Jacques-Bénigne Bossuet, Élévations sur les Mystères, méditations et autres textes
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« Au sixième mois de la grossesse d’Élisabeth, l’ange Gabriel fut envoyé dans une ville de Galilée, nommée Nazareth, à une vierge qu’un homme appelé Joseph, de la maison de David, avait épousée ; et le nom de la Vierge était Marie. » Dès que nous voyons l’ange saint Gabriel envoyé, nous devons attendre quelque excellente nouvelle sur la venue du Messie. Lorsque Dieu voulut apprendre à Daniel « homme de désir » l’arrivée prochaine du « Saint des saints », qui devait être « oint et immolé », le même ange fut envoyé à ce saint prophète. Nous venons encore de le voir envoyé à Zacharie ; et à son seul nom nos désirs pour le Christ du Seigneur doivent se renouveler par de saints transports. Ce n’est pas dans Jérusalem, la ville royale, ni dans le Temple qui en faisait la grandeur, ni dans le sanctuaire qui en est la partie la plus sacrée, ni parmi les exercices les plus saints d’une fonction toute divine, ni à un homme aussi célèbre par sa vertu que par la dignité de sa charge, et par l’éclat d’une race sacerdotale, que ce saint ange est envoyé à cette fois. C’est dans une ville de Galilée, province des moins estimées, dans une petite ville dont il faut dire le nom à peine connu. C’est à la femme d’un homme, qui, comme elle, était à la vérité de la famille royale, mais réduit à un métier mécanique. Ce n’était pas une Élisabeth, dont la considération de son mari faisait éclater la vertu. Il n’en était pas ainsi de la femme de Joseph, qui était choisie pour être la mère de Jésus ; femme d’un artisan inconnu, d’un pauvre menuisier : l’ancienne tradition nous apprend qu’elle gagnait elle-même sa vie par son travail : ce qui fait que Jésus-Christ est appelé par les Pères les plus anciens : fabri et quæstuariæ Filius. Ce n’est point la femme d’un homme célèbre, et dont le nom fût connu : « elle avait épousé un homme nommé Joseph, et on l’appelait Marie ». Ainsi, à l’extérieur, cette seconde ambassade de l’ange est bien moins illustre que l’autre. Mais voyons le fond ; et nous y découvrirons quelque chose de bien plus élevé. L’ange commence par ces mots d’une humble salutation : « Je vous salue, pleine de grâce », très agréable à Dieu, remplie de ses dons : « le Seigneur est avec vous, et vous êtes bénie par-dessus toutes les femmes ». Ce discours est d’un ton beaucoup plus haut que celui qui fut adressé à Zacharie. On commence par lui dire : « Ne craignez point », comme à un homme qu’on sait qui a sujet de craindre ; et « vos prières », lui dit-on, « sont exaucées ». Mais ce qu’on annonce à Marie, elle ne pouvait pas même l’avoir demandé, tant il y avait de sublimité et d’excellence. Marie, humble, retirée, petite à ses yeux, ne pensait pas seulement qu’un ange la pût saluer, et surtout par de si hautes paroles : c’est son humilité qui la jeta « dans le trouble ». Mais l’ange reprit aussitôt : « Ne craignez point, Marie. » Il n’avait point commencé par là, comme on a vu qu’il fit à Zacharie ; mais quand Marie eut montré son trouble causé par sa seule humilité, il fallut bien lui répondre : « Ne craignez point, Marie, vous avez trouvé grâce devant le Seigneur : vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils. » Votre conception miraculeuse sera suivie d’un enfantement aussi admirable. Il y en a qui conçoivent, mais qui n’enfantent jamais, qui n’ont que de stériles et infructueuses pensées. Mon Dieu ! à l’exemple de Marie, faites que je conçoive et que j’enfante. Et que dois-je enfanter, sinon Jésus-Christ ? « Je vous enfante », disait saint Paul, « jusqu’à ce que Jésus-Christ soit formé dans vous ». Tant que Jésus-Christ, c’est-à-dire, une vertu consommée, n’est pas en nous, ce n’est encore qu’une faible et imparfaite conception : il faut que Jésus-Christ naisse dans nos âmes par de véritables vertus, et accomplies selon la règle de l’Évangile. Cet homme que « Jésus aima », quand il le vit si bien parler du précepte de l’amour divin, n’avait encore pourtant qu’une simple et faible conception : et dès qu’il lui fallut quitter ses richesses qu’il aimait, il se retira avec larmes, et abandonna l’ouvrage où Jésus l’avait appelé. Celui qui voulait encore « aller ensevelir son père, avant que de suivre le Sauveur » ne l’avait conçu qu’à demi ; et quand on l’a enfanté, on ne connaît ni d’excuse, ni de retardement. On ne se laisse non plus rebuter par aucune difficulté, et quand Jésus-Christ nous dit : « Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête » ; ceux qui cherchent encore un chevet, et le moindre repos dans les sens, n’ont pas enfanté Jésus. Ce qu’ils regardent comme grand n’est qu’une imparfaite conception, un avorton qui ne voit jamais le jour.