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Lettre encyclique Singulari Nos

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Encyclique · Grégoire XVI · 25 juin 1834

L’abbé Félicité de Lamennais était un des pion­niers du catho­li­cisme libé­ral. Il avait fon­dé en 1830 le jour­nal l’Avenir. Imbu des idées de la Révolution, celui-​ci répan­dait des thèses libé­rales prô­nant l’in­dif­fé­ren­tisme de l’État en matière de reli­gion. En 1832, le pape Grégoire XVI avait réagit éner­gi­que­ment par l’en­cy­clique Mirari vos qui condam­nait les idées libé­rales, telle la liber­té de conscience, qua­li­fiée de « délire ». Lamennais s’é­tait appa­rem­ment sou­mis à cette condam­na­tion, mais il répan­dit à nou­veau ses thèses libé­rales dans un opus­cule paru en 1834 : Paroles d’un croyant. Dans la pré­sente ency­clique, le pape condamne de nou­veau Lamennais et son ouvrage. Il réitère la condam­na­tion des thèses libé­rales, étant tou­te­fois prêt à accueillir de nou­veau le repen­tir de Lamennais si celui-​ci reve­nait de son éga­re­ment [1].

A tous les patriarches, pri­mats, arche­vêques et évêques.

Grégoire XVI Pape.

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique.

C’est pour nous un sujet de joie bien vive, que ces témoi­gnages écla­tants de foi, d’obéissance et de reli­gion qui nous par­viennent sur l’accueil fait de toutes parts à notre Encyclique du 15 août 1832, dans laquelle, sui­vant les devoirs de notre charge, nous avons annon­cé à tout le trou­peau catho­lique la saine doc­trine, la seule qu’il soit per­mis de suivre sur les points qui y sont trai­tés. Notre joie fut aug­men­tée par les décla­ra­tions faites sur ce sujet par quelques-​uns de ceux qui avaient approu­vé les pro­jets et les fausses opi­nions dont nous nous plai­gnions, et s’en étaient faits imprudem­ment les fau­teurs et les défen­seurs. Nous recon­nais­sions bien que tout le mal n’était pas dis­pa­ru ; et des livres auda­cieux, répan­dus dans le peuple, et de sourdes machi­na­tions nous annon­çaient assez qu’il se tra­mait quelque chose contre la reli­gion et la socié­té. Nous improu­vâmes donc for­te­ment ces manœuvres dans des lettres écrites au mois d’octobre à notre véné­rable frère l’évêque de Rennes. Mais, lorsque nous étions dans l’anxiété et dans la plus grande sol­li­ci­tude à ce sujet, ce fut pour nous une chose très-​agréa­ble, que celui-​là même de qui nous venait ce cha­grin, nous assu­ra for­mel­le­ment, par une décla­ra­tion qui nous fut envoyée le 11 dé­cembre de l’année der­nière, qu’il sui­vait uni­que­ment et abso­lu­ment la doc­trine expo­sée dans notre Encyclique, et qu’il n’écrirait ni n’approuverait rien qui y fût contraire. Nous avons donc dila­té les entrailles de notre cha­ri­té pater­nelle pour un fils que nous devions croire avoir été tou­ché de nos avis, et être dis­po­sé à don­ner de jour en jour, en paroles et en effets, des preuves plus déci­sives de son obéis­sance à notre jugement.

Mais, ce qui parais­sait à peine croyable, celui que nous avions accueilli avec tant de bon­té, oubliant notre indul­gence, man­qua bien­tôt à ses pro­messes ; et cette heu­reuse espé­rance, que nous avions conçue du fruit de nos ins­truc­tions, fut tout-​à-​fait trom­pée, quand nous apprîmes qu’il venait de publier lui-​même, en fran­çais, et de répandre par­tout un livre ano­nyme, dont les papiers publics nom­mèrent ouver­te­ment l’auteur : ce livre, petit par son vo­lume, mais énorme par sa per­ver­si­té, a pour titre : Paroles d’un Croyant.

Nous avons été sai­si d’horreur, véné­rables frères ; et, dès le pre­mier coup‑d’œil, tou­ché de com­pas­sion sur l’aveuglement de fau­teur, nous avons com­pris à quel excès peut se por­ter la science qui n’est point selon Dieu, mais selon les idées du monde. Car, contre la foi don­née solen­nel­le­ment dans sa propre décla­ra­tion, il a entre­pris d’attaquer et de ren­ver­ser, par des paroles cap­tieuses et par des dégui­se­ments et des fic­tions, la doc­trine que nous avions pro­cla­mée dans notre Encyclique, en ver­tu de l’autorité confiée à notre fai­blesse, soit sur la sou­mis­sion due aux puis­sances ; soit sur la néces­si­té d’éloigner des peuples le fléau de l’indifféren­tisme, et de mettre un frein à la licence crois­sante des opi­nions et des dis­cours ; soit sur le besoin de condam­ner la liber­té entière de conscience, et cette funeste conspi­ra­tion de socié­tés com­po­sées même des sec­ta­teurs de toute fausse reli­gion, pour la ruine de la so­ciété reli­gieuse et civile.

L’esprit se refuse à lire ce que l’auteur a écrit pour s’efforcer de rompre tout lien de fidé­li­té et de sou­mis­sion envers les princes, en allu­mant par­tout le flam­beau de la révolte pour ren­ver­ser l’ordre public, livrer les magis­trats au mépris, enfreindre les lois, et arra­cher tous les fon­de­ments de la puis­sance sacrée et de la puis­sance civile. De là, par une fic­tion nou­velle et inique, il pré­sente la puis­sance des princes comme contraire à la loi divine, et même, par une calom­nie mons­trueuse, comme l’ouvrage du péché et la puis­sance de Satan ; et il applique aux pas­teurs de l’Eglise les mêmes notes flé­tris­santes qu’aux princes, pour une alliance cri­mi­nelle qu’il rêve avoir été for­mée entr’eux contre les droits des peuples. Non content de cette audace, il met en avant une liber­té entière d’opi­nions, de dis­cours et de conscience ; il sou­haite toute espèce de bon­heur a des sol­dats qui vont com­battre pour se déli­vrer, comme il le dit, de la tyran­nie, il pro­voque avec fureur des asso­cia­tions for­mées de tout l’univers, et pousse avec tant d’instances à ces cri­minels pro­jets, que nous voyons bien que, sous ce rap­port aus­si, il a fou­lé aux pieds nos avis et nos ordres.

Nous ne sau­rions pas­ser ici en revue tout ce qui est entas­sé dans cette détes­table pro­duc­tion de l’impiété et de l’audace, pour trou­bler toutes les choses divines et humaines. Mais ce qui excite sur­tout l’indignation, et ce que la reli­gion ne peut tolé­rer, c’est que les pré­ceptes divins sont cités par l’auteur pour appuyer de si grandes erreurs, et que, pour affran­chir le peuple de la loi de l’obéissance, comme s’il était envoyé de Dieu et ins­pi­ré par lui, après avoir invo­qué le nom sacré de l’auguste Trinité, il pré­sente par­tout des pas­sages de l’Ecriture, et détourne avec ruse et audace les paroles de Dieu même pour incul­quer ses per­verses extrava­gances, afin de répandre avec plus d’assurance, comme disait saint Bernard, les ténèbres au lieu de la lumière, et d’offrir du poi­son au lieu de miel, ou plu­tôt dans le miel même, for­geant un nou­vel Evan­gile pour les peuples, et posant un autre fon­de­ment que celui qui a été établi.

Dissimuler par notre silence une si fatale atteinte por­tée à la saine doc­trine, c’est ce que nous défend celui qui nous a pla­cés comme des sen­ti­nelles dans Israël, afin d’avertir de l’erreur ceux que Jésus, l’auteur et le consom­ma­teur de la foi, a confiés à nos soins.

Ainsi, après avoir enten­du plu­sieurs de nos véné­rables frères les Cardinaux de la sainte Eglise Romaine, de notre propre mouve­ment, de notre science cer­taine et de la plé­ni­tude de la puis­sance apos­to­lique, nous réprou­vons et condam­nons, et vou­lons et pronon­çons qu’on doit tenir à jamais pour réprou­vé et condam­né le livre ci-​dessus nom­mé, et inti­tu­lé Paroles d’un Croyant, dans lequel, par un abus impie de la parole de Dieu, les peuples sont exci­tés a bri­ser les liens de tout ordre public, à rui­ner l’une et l’autre au­torité, à pro­vo­quer, favo­ri­ser, per­pé­tuer dans les Etats des sédi­tions, des troubles et des révoltes ; nous le condam­nons comme conte­nant des pro­po­si­tions res­pec­ti­ve­ment fausses, calom­nieuses, témé­raires, condui­sant à l’anarchie, contraires à la parole de Dieu, im­pies, scan­da­leuses, erro­nées, et déjà condam­nées par l’Eglise, sur­tout dans les Vaudois, les Wiclefistes, les Hussites et autres héréti­ques de cette espèce.

Ce sera main­te­nant à vous, véné­rables frères, de secon­der de tous vos efforts ce juge­ment que deman­dait néces­sai­re­ment de nous, l’intérêt et la conser­va­tion de la reli­gion et de la socié­té, de peur que cet écrit sor­ti des ténèbres pour le mal­heur géné­ral, ne devienne d’autant plus per­ni­cieux, qu’il favo­rise davan­tage une pas­sion folle de nou­veau­tés, et qu’il s’étende comme la gan­grène par­mi les peu­ples. Ce sera votre tâche d’insister sur la saine doc­trine dans une matière d’aussi haute impor­tance, de dévoi­ler la ruse des nova­teurs, et de veiller avec plus de vigueur à la garde du trou­peau chré­tien, afin que le zèle pour la reli­gion, la pié­té dans les actions et la paix publique fleu­rissent et aug­mentent heu­reu­se­ment. Nous l’attendons avec confiance de votre foi et de votre vive sol­li­ci­tude pour le bien com­mun ; afin que, par le secours de celui qui est le Père des lumières, nous nous féli­ci­tions, nous le disons avec saint Cyprien, que l’erreur ait été com­prise et répri­mée, et ren­ver­sée par là même qu’elle a été recon­nue et découverte.

Au reste il est déplo­rable de voir jusqu’à quel excès se précipi­tent les délires de la rai­son humaine ; quand quelqu’un se jette dans les nou­veau­tés, qu’il veut, contre l’avis de l’apôtre, être plus sage qu’il ne faut l’être, et par une extrême pré­somp­tion pré­tend qu’il faut cher­cher la véri­té hors de l’Eglise catho­lique, dans laquelle elle se trouve sans le plus léger mélange d’erreur, et qui pour cela est appe­lée et est en effet la colonne et le fon­de­ment de la véri­té. Vous com­pre­nez bien, véné­rables frères, qu’ici nous par­lons aus­si de ce fal­la­cieux sys­tème de phi­lo­so­phie intro­duit récem­ment et tout-​à-​fait condam­nable, dans lequel, par un désir effré­né des nou­veau­tés, on ne cherche pas la véri­té là où elle se trouve cer­tai­ne­ment ; et, négli­geant les tra­di­tions saintes et apos­to­liques, on admet d’autres doc­trines vaines, futiles, incer­taines, et non approu­vées par l’E­glise, doc­trines que des hommes super­fi­ciels croient faus­se­ment propres à sou­te­nir et appuyer la vérité.

il est déplo­rable de voir jusqu’à quel excès se précipi­tent les délires de la rai­son humaine ; quand quelqu’un se jette dans les nou­veau­tés, qu’il veut, contre l’avis de l’apôtre, être plus sage qu’il ne faut l’être, et par une extrême pré­somp­tion pré­tend qu’il faut cher­cher la véri­té hors de l’Eglise catholique, 

Tandis que nous vous écri­vons ceci par suite du soin qui nous a été confié d’en haut de connaître, de déci­der et de gar­der la saine doc­trine, nous gémis­sons de la plaie pro­fonde faite à notre cœur par l’er­reur d’un fils ; et dans le cha­grin qui nous accable il n’est point pour nous d’espérance de conso­la­tion, à moins qu’il ne ren­tre dans les voies de la jus­tice. Levons donc ensemble les yeux et les mains vers celui qui est le guide de la sagesse et qui redresse les sages. Prions-​le avec ins­tance de don­ner à ce fils un cœur docile et une grande force d’âme, pour qu’il écoute la voix du père le plus aimant et le plus affli­gé, et que promp­te­ment il rem­plisse de joie l’Eglise, votre ordre, ce saint Siège et notre per­sonne. Certes, nous regar­de­rons comme heu­reux et for­tu­né ce jour où il nous sera don­né de pres­ser sur notre sein pater­nel, ce fils reve­nu à lui-​même ; et nous espé­rons beau­coup que son exemple fera ren­trer en eux-​mêmes ceux qu’il avait pu induire en erreur, de sorte qu’il y ait chez tous accord de doc­trine, confor­mi­té de vues, concorde d’ac­tions et de soins pour le bien de la chose publique et de la reli­gion. Nous deman­dons et nous atten­dons de votre sol­li­ci­tude pas­to­rale, que vous implo­riez de Dieu avec nous un si grand bien­fait par des vœux et des sup­pli­ca­tions. En sol­li­ci­tant pour cela le secours divin, nous vous accor­dons avec affec­tion, à vous et vos trou­peaux, la béné­dic­tion apos­to­lique comme gage de ce secours.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 7 avant les calendes de juillet (25 juin) 1834, an IV de notre Pontificat.

GRÉGOIRE XVI PAPE.

Notes de bas de page
  1. ce qui n’ar­ri­va mal­heu­reu­se­ment pas[]