Jean Daujat, La face interne de l’histoire (Page 150)
Toutes les institutions du Moyen Âge procédèrent de l’esprit chrétien qui inspira leur origine. La féodalité procédait d’un esprit de solidarité, d’échange de services, d’entraide entre le protecteur et le protégé et cela était fondé sur la confiance et la loyauté réciproques auxquelles manquait celui que la réprobation publique désignait comme « félon ». La chevalerie mettait les armes au service de la justice et de ceux qui étaient sans défense. Quand après les temps barbares purent renaître les villes, celles-ci s’organisèrent en « communes », et ce mot même indique l’esprit de solidarité, d’entraide, de service réciproque entre les habitants. Quand recommencèrent à travailler les divers métiers, ils s’organisèrent en « corporations », mot qui veut dire que tous leurs membres faisaient « corps » à la fois pour être solidaires entre eux dans la garde de leurs intérêts communs et pour collaborer au service de leur clientèle. Ce qui d’ailleurs marque bien l’esprit chrétien qui animait ces « corporations » est qu’elles étaient doublées d’associations de piété appelées « confréries ». Cet esprit chrétien dont les corporations du Moyen Âge sont issues est d’une part, à l’opposé du libéralisme économique, du capitalisme qui en est sorti, de leur esprit de profit qui ont régné dans le monde moderne, un esprit de solidarité, d’entraide, de collaboration, de service, mais d’autre part, à l’opposé du socialisme et du totalitarisme qu’il engendre, un esprit de liberté, d’initiative, de valeur humaine des personnes.
Jean Sévillia, Historiquement correct
Barbare, le Moyen Âge qui a construit Sainte-Foy-de-Conques, Cluny et le Thoronet ? Barbares, les tympans romans de Moissac ou d’Autun ? Barbares, les cathédrales gothiques d’Amiens ou de Beauvais ? Barbare, l’Ange au sourire de Notre-Dame de Reims ? Barbares, les vitraux de Chartres, ceux de la Sainte-Chapelle ? Barbares, les enluminures, les reliquaires, les ostensoirs et les vases liturgiques, pièces d’art sacré qui émeuvent aujourd’hui les incrédules ? Barbares, le plain-chant grégorien, la polyphonie de Guillaume de Machaut ou de Josquin des Prés ? Barbares, ces moines qui, concevant la gamme, le rythme et l’harmonie, posent les bases de la musique occidentale ? Barbares, ces clercs qui, au XIIIe siècle, fondent les grandes universités européennes ? […] En littérature, à travers les genres hérités de l’Antiquité ou à travers ceux qu’il a inventés, comme le roman, le Moyen Âge exprime la palette entière des sentiments humains. La Cantilène de sainte Eulalie et Lancelot, Tristan et Iseult et Le Roman de la Rose, les vers de Christine de Pisan, ceux de Charles d’Orléans et de François Villon, sont-ce des œuvres de sauvages ? Au XIIème siècle culmine l’art troubadour, venu du Midi mais acclimaté à la cour de France. Et la lyrique courtoise porte un regard nouveau sur la femme, fondé sur le respect, la tendresse, l’admiration. Où sont les signes de l’obscurantisme ? Dans les assemblées urbaines ou les communes rurales, les femmes, lorsqu’elles sont chefs de famille, possèdent le droit de vote. Chez les paysans, les artisans ou les commerçants, il n’est pas rare que la femme dirige l’exploitation, l’atelier ou la boutique. À la fin du XIIIème siècle, à Paris, on trouve des femmes médecins, maîtresses d’école, apothicaires, teinturières ou relieuses. Régine Pernoud souligne que, contrairement à ce qui se passe en Extrême-Orient ou dans les pays musulmans, les progrès du libre choix du conjoint accompagnent la diffusion du christianisme. Entre le Vème et le Xème siècle, l’Église se bat pour limiter les cas d’annulation de mariage et interdire la répudiation – coutume romaine et germanique -, ce qui améliore considérablement la condition féminine.
Jacques Le Goff, À la recherche du Moyen Âge
Le Moyen-âge ne m’a retenu que parce qu’il avait le pouvoir quasi magique de me dépayser, de m’arracher aux troubles et aux médiocrités du présent et en même temps de me le rendre plus brûlant et plus clair.
Régine Pernoud, Aliénor d’Aquitaine
On pourrait tout au plus faire remarquer que ce qui distingue une époque d’une autre, c’est l’échelle des valeurs : ainsi, au XIXème siècle, le terme même de « valeurs » désigne des actions susceptibles d’être cotées en Bourse ; au Moyen Age, on appelle ainsi l’estime que ses exploits valent au chevalier, sa beauté, son courage, etc.
Emil Cioran, Écartèlement
Serf, ce peuple bâtissait des cathédrales ; émancipé, il ne construit que des horreurs.
Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge (pages 78-79)
J’ai eu l’occasion de recueillir les confidences d’un vieil ouvrier agricole à qui son âge ne permettait plus de travailler et qui allait finir ses jours à l’hospice : « J’aurai travaillé cette terre toute ma vie sans en avoir un mètre carré à moi » ; comparé à celui du serf médiéval, son sort paraissait infiniment plus malheureux. Serf du seigneur sur un domaine, il eut été assuré d’y terminer paisiblement sa vie ; rien ne lui appartenait en propre, mais l’usage ne pouvait lui en être retiré. Et de ce point de vue, il avait avec la terre la même relation que le seigneur lui-même.
Jean Sévillia, Historiquement correct
Mais qu’est-ce que le Moyen Âge ? Le mot « moyen », dérivé du latin medius, désigne ce qui se situe « au milieu ». Moyen Âge, l’expression suppose que cette période constitue un intermédiaire. Un intermède de mille années ? En Occident, la civilisation serait passée directement de l’Antiquité à la Renaissance, subissant une éclipse d’un millénaire ? Qui peut le croire ? En vérité, le concept de Moyen Âge est trompeur. Sous une dénomination dépréciative, il englobe une matière diverse à l’infini. Quelles limites chronologiques lui fixer ? Régine Pernoud distingue quatre périodes. Le haut Moyen Âge, époque franque qui s’étend de la chute de l’Empire romain à l’avènement des Carolingiens – soit l’équivalent du temps qui sépare Henri IV de la guerre de 1914 ; la période de l’Empire carolingien, qui dure deux cents ans ; l’âge féodal, du milieu du X e siècle à la fin du XIIIe siècle – durée égale à celle qui s’étend de Jeanne d’Arc à la Révolution ; et le Moyen Âge proprement dit, les XIVe et XVe siècles, transition entre la féodalité et la monarchie des Valois. Jacques Heers, autre démystificateur du Moyen Âge, ne contredit pas Pernoud. Il observe néanmoins que ces repères peuvent être discutés . En Occident, l’Empire romain s’effondre au V e siècle, mais l’empire continue à Byzance : où et quand s’arrête la romanité ? Louis XI, mort en 1483, incarne une conception moderne de l’État : est-il un souverain médiéval ? Giotto peint les fresques d’Assise avant 1300 : est-il un artiste du Moyen Âge ou de la Renaissance ?
Oscar Harvard, Le Moyen-âge et ses institutions
Du VIIIe au XIIIe siècle, mille systèmes s’élaborent et s’entrelacent, systèmes incomplets, défectueux, mais qui préparent l’avènement de la science. Les premières écoles surgissent à l’ombre des cathédrales et des cloîtres. Charlemagne publie sa fameuse Constitution des études scolaires, dont le premier article ordonne qu’une école s’adosse à chaque cathédrale. D’abord exclusivement ouverts au clergé, les établissements scolaires ne tardent pas à recevoir la société laïque. Nous ne sommes encore qu’au IXe siècle, et déjà les conciles et les papes encouragent ce mouvement progressif des études. Ainsi, le concile d’Aix-la-Chapelle, en 816, enjoint aux chanoines de s’instruire dans toutes les branches de la science, et confie au plus savant et au plus pieux la surveillance des enfants qui fréquentent l’école cathédrale. En 825, le concile de Rome édicte l’ordre suivant : « Il faut qu’on mette une extrême diligence à installer auprès de chaque église épiscopale, dans les paroisses et ailleurs, des professeurs et des maîtres qui enseigneront assidûment les lettres, les arts libéraux et les dogmes divins ». En 826, le pape Eugène II recommande aux évêques et aux curés « d’instituer des écoles où l’on instruise gratuitement dans les sciences divines et humaines ». De tous côtés, au nord comme au sud de l’Europe, les conciles fortifient ces recommandations salutaires. Le synode de Valence, en 855, attribue à la longue interruption des études l’absence de foi et de doctrine qu’il constate dans les lieux saints. Le dixième canon du concile de Meaux (859) demande qu’il s’élève partout des écoles « pour faire germer partout les fruits de la science divine et humaine ». Toutes ces généreuses tentatives furent couronnées de succès. Hors de la France, Saint-Gall, Corbie, Mayence, Liège, Parme, Bamberg, Cologne, Hirsfeld, Trêves, Brême, Brague, Palenza, Valence, et plusieurs autres villes s’illustrent par leurs écoles publiques. Mais si l’on se contente de jeter un coup d’œil rapide sur la carte scientifique de la Gaule, on y trouve surabondamment réalisés les vœux des conciles et des papes. Partout notre pays apparaît, on peut le dire, comme le principal foyer de la science européenne. On voit presque simultanément sortir de terre l’école de Reims, digne d’avoir eu pour maître Hincmar, Gerbert et saint Bruno ; celle de Chartres, où brille Fulbert ; celle de Tours, dont Amalarius de Trêves, Raban de Mayence, Hetto de Fulde, etc., consacrent la renommée ; celles d’Auxerre, de Poitiers, d’Orléans, celle d’Avranches, inaugurée par Lanfranc ; celles de Lyon, de Blois, de Toul, de Sens, de Dôle, de Metz ; celle de Dijon, où, disent les Bénédictins, « on admet tous ceux qui se présentent, de quelque condition qu’ils soient, hommes libres ou serfs, pauvres ou riches » ; celle de Jumièges, celle du Bec, théâtre des méditations de saint Anselme, et d’où part le signal du mouvement intellectuel qui agitera le XIIC siècle ; enfin, à Paris, les écoles de la cathédrale de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain-des-Prés. L’enseignement est-il libre ? Cette question peut sembler de prime abord épineuse. Dans les écoles épiscopales ou monastiques, il faut, pour obtenir une chaire, s’assurer l’agrément du délégué, soit de l’évêque, soit de l’abbé, c’est-à-dire de l’écolâtre ; mais à quoi se réduit l’autorisation épiscopale ? Lorsque, dans le cours du XIIe siècle, nous apprend M. L. Maître, l’Église créa des officiers spécialement chargés de conférer l’investiture du professorat, les hérétiques seuls eurent à souffrir de cette surveillance. Tout professeur qui alliait la probité à la science était sûr d’obtenir un diplôme. Que nos lecteurs ne voient pas dans cette assertion une donnée vague et dépourvue de preuves. Les annales de l’Université parisienne nous attestent que, dès le Xe siècle, Anselme de Laon, et Remi d’Auxerre, ouvrent des écoles libres. Les femmes elles-mêmes profitent de la liberté de l’enseignement : la femme de Manegold, aidée de ses filles, enseigne la philosophie aux personnes de son sexe, et la célèbre abbesse de Paraclet, Héloïse, s’attire les éloges de Pierre le Vénérable, par l’ardeur avec laquelle elle enseigne la théologie, le grec et l’hébreu. La liberté de l’enseignement ne sera néanmoins victorieusement affirmée qu’au concile œcuménique de Latran (1179) : « L’Église de Dieu, étant obligée, comme une bonne et tendre mère, de pourvoir aux besoins corporels et spirituels des indigents, désireuse de procurer aux enfants pauvres dépourvus de ressources pécuniaires la facilité d’apprendre à lire et de s’avancer dans l’étude des lettres, ordonne que chaque église cathédrale ait un maître chargé d’instruire gratuitement les clercs de cette église et les écoliers pauvres, et qu’on lui assigne un bénéfice qui, suffisant à sa subsistance, ouvre ainsi la porte de l’école à la jeunesse studieuse. La charge d’écolâtre sera rétablie dans les autres églises et dans les monastères où des fonds étaient autrefois affectés à cette destination. Personne n’exigera de rétribution ni pour la permission d’enseigner, ni pour l’exercice de l’enseignement, appuyât il son droit sur la coutume ; et la licence de tenir école ne sera pas refusée à qui justifiera d’une capacité notoire. Les contrevenants seront privés de leur bénéfice ecclésiastique ; car c’est justice que, dans l’Église de Dieu, une rémunération soit ôtée à l’homme bassement intéressé qui, par la vente du diplôme d’instituteur, entrave le progrès des Églises. » La lettre d’Alexandre III à l’abbé de Saint-Pierre-des-Monts et à l’écolâtre de Châlons-sur Marne n’est pas moins expresse : « Nous voulons qu’aucune exaction n’empêche un homme probe et instruit d’ouvrir une école dans la ville, dans le faubourg ou dans un lieu quelconque ; car on ne doit pas vendre ce qu’on tient de la munificence du Ciel, mais le dispenser à tous gratuitement. » […] Un concile tenu à Rome en 826, sous le pape Eugène II, ordonna d’établir trois espèces d’écoles dans toute la chrétienté : les écoles épiscopales dans les villes, les écoles paroissiales dans Les villages, et des écoles partout où le besoin s’en ferait sentir. Voici les paroles du pape Eugène II à ce sujet : « Nous apprenons que, dans quelques endroits, il n’y a point de maîtres, et que l’instruction y est négligée. C’est pourquoi nous ordonnons à tous les évêques et à tous les curés de leurs diocèses d’instituer des maîtres qui puissent donner avec zèle des leçons de lecture, et enseigner les arts libéraux et la doctrine du salut. » Peu de temps après, Léon IV déclara : « Dans le cas où les professeurs d’arts libéraux seraient plus difficiles à trouver, nous voulons, du moins, que les maîtres d’Écriture sainte ne manquent nulle part, et qu’ils rendent compte tous les ans à l’évêque de la manière dont ils ont rempli leurs fonctions. Car comment pourrait-on être capable de bien servir Dieu quand on n’a pas été convenablement instruit ? » En 823, Lothaire Ier décrète la création de huit écoles publiques dans quelques cités importantes de l’Italie, « afin que la voie de la science soit ouverte à tous, et que l’ignorance n’ait point d’excuse. » L’irruption des Normands faillit porter un coup mortel aux établissements scolaires. Les Pères du concile de Toul, témoins des maux apportés par l’invasion, promulguèrent, en 859, le décret suivant : « Les princes et les évêques seront exhortés à établir des écoles publiques, tant pour les saintes Écritures que pour les lettres humaines, dans tous les lieux où il se trouvera des personnes capables de les enseigner, parce que la vraie intelligence des Écritures était alors », ajoutent les Pères, « tellement déchue, qu’à peine en restait-il quelque vestige. » L’activité réformatrice des papes et des évêques réveilla la vie intellectuelle dans toutes les contrées où les guerres et l’anarchie avaient fait déserter les écoles. Les monastères travaillèrent avec une ardeur nouvelle à défricher l’intelligence des Francs, et, en 1179, le troisième concile de Latran vint enjoindre aux cathédrales de donner gratuitement l’instruction religieuse aux enfants pauvres, et de pourvoir en même temps à leur entretien. Innocent III publie la même ordonnance en faveur de l’enseignement de la grammaire, et, pour rehausser la considération des maîtres, leur confère des privilèges qu’Honorius III et Grégoire IX étendirent encore dans la suite.
Charlemagne, Admonitio generalis
Que les prêtres attirent vers eux non seulement les enfants de condition servile, mais aussi les fils d’hommes libres. Nous voulons que des écoles soient créées pour apprendre à lire aux enfants. Dans tous les monastères et les évêchés, enseignez les Psaumes, les notes, le chant, le comput, la grammaire, et corrigez soigneusement les livres religieux, car, souvent, alors que certains désirent bien prier Dieu, ils y arrivent mal à cause de l’imperfection et des fautes des livres.
Siméon Luce, Histoire de Bertrand Du Guesclin et de son époque
On ne peut guère douter que pendant les années, même agitées, du quatorzième siècle, la plupart des villages n’aient eu des maîtres enseignant aux enfants la lecture, l’écriture et un peu de calcul.
Jean de Viguerie, L’Église et l’éducation
Dès le IVème siècle, sont ouvertes des écoles chrétiennes de grammaire où on enseigne aussi les lettres, c’est-à-dire les auteurs classiques. […] Les universités médiévales dispensent avec la plus grande libéralité à leurs étudiants toutes les connaissances scientifiques acquises à leur époque.
Troisième concile du Latran (1179)
L’Église de Dieu, étant obligée, comme une bonne et tendre mère, de pourvoir aux besoins corporels et spirituels des indigents, désireuse de procurer aux enfants pauvres dépourvus de ressources pécuniaires la facilité d’apprendre à lire et de s’avancer dans l’étude des lettres, ordonne que chaque église cathédrale ait un maître chargé d’instruire gratuitement les clercs de cette église et les écoliers pauvres, et qu’on lui assigne un bénéfice qui, suffisant à sa subsistance, ouvre ainsi la porte de l’école à la jeunesse studieuse. La charge d’écolâtre sera rétablie dans les autres églises et dans les monastères où des fonds étaient autrefois affectés à cette destination. Personne n’exigera de rétribution ni pour la permission d’enseigner, ni pour l’exercice de l’enseignement, appuyât il son droit sur la coutume ; et la licence de tenir école ne sera pas refusée à qui justifiera d’une capacité notoire. Les contrevenants seront privés de leur bénéfice ecclésiastique ; car c’est justice que, dans l’Église de Dieu, une rémunération soit ôtée à l’homme bassement intéressé qui, par la vente du diplôme d’instituteur, entrave le progrès des Églises.
Michael Jones, L’enseignement en Bretagne à la fin du Moyen Âge
Une école existait à Vitré dès 1210, une autre à Châteaubriant dès 1222, et on a recueilli des documents relatifs à l’existence d’autres écoles, principalement à l’est du duché, avant la fin du XVème siècle.
Concile de Vaison (529)
Il nous plait que tous les prêtres de la campagne reçoivent chez eux, selon la coutume avantageusement établie en Italie, des jeunes gens non mariés, pour les élever et nourrir spirituellement comme de bons pères, leur faisant apprendre les psaumes, lire les diverses Écritures, et les instruisant dans la loi du Seigneur, afin de se préparer dans ces jeunes élèves de dignes successeurs, et de recevoir pour cette bonne œuvre une récompense éternelle.
Jacques Verger, Historia Thématique (Mai-juin 2000)
Simples prestataires, les professeurs sont contrôlés par les étudiants, eux-mêmes organisés en confréries. Les recteurs sont élus, les honoraires des enseignants fixés par les auditeurs. Le pouvoir étudiant fait loi. L’espace de liberté que l’université médiévale avait largement ouvert aux étudiants, rendus coresponsables de leur propre formation se voit peu à peu restreint au profit d’un contrôle autoritaire des individus et des esprits. Les universités, avec l’âge moderne, entrent dans l’absolutisme.
Alain Derville, L’alphabétisation du peuple à la fin du Moyen Age
À la fin du Moyen Âge l’instruction, élémentaire pour les masses, secondaire ou supérieure pour les autres, était une valeur en soi. On ne saura jamais quel pourcentage de la population était alphabétisé mais les analyses tendent à prouver que cette instruction élémentaire était très répandue chez nos paysans et, dans les villes, normale au niveau des artisans, parfois présente chez les manouvriers, largement dépassée aux niveaux du supérieurs.
Lothaire Ier, Capitulare Olonnense ecclesiasticum primum
Quant à l’enseignement, qui à cause de la trop grande incurie et l’ignorance de certains préposés aux églises, est profondément ruiné en tous lieux, il nous a plu que tous observent ce qui a été institué par nous, que les personnes qui ont été établies par nous dans des lieux désignés pour enseigner aux autres manifestent le plus grand zèle, de sorte que les élèves qui leur sont confiés fassent des progrès et s’attachent à l’enseignement, comme l’exige la nécessité présente. Pour la commodité de tous cependant, nous avons prévu de manière distincte des lieux appropriés à cet entraînement afin que nul n’ait l’excuse de l’éloignement ou de la pauvreté. Nous voulons donc qu’à Pavie se rassemblent auprès de Dungal les étudiants de Milan, de Brescia, de Lodi, de Bergame, de Novare, de Verceil, de Tortone, d’Acqui, de Gênes, d’Asti, de Côme. À Ivrée, c’est l’évêque lui-même qui enseignera. À Turin se réuniront les étudiants de Vintimille, d’Albenga, de Vado, d’Alba. À Crémone étudieront ceux de Reggio, de Plaisance, de Parme, de Modène. Vers Florence se tourneront les Toscans. À Fermo viendront les étudiants des cités du duché de Spolète. À Vérone, ceux de Mantoue et de Trente. À Vicence, ceux de Padoue, de Trévise, de Feltre, de Ceneda, d’Asolo. Les autres cités enverront leurs élèves à l’école de Cividale de Frioul.
Pierre Riché, Réflexion sur l’histoire de l’éducation dans le haut Moyen Âge
Personne ne met plus en doute le maintien de l’école romaine après les Grandes Invasions, du moins en Italie, en Afrique et même en Gaule du Sud. En Italie, l’école de Rome est même restaurée par Justinien en 555. […] Le grand événement du VIle siècle est l’essor des écoles irlandaises puis anglo-saxonnes. Grâce à de meilleures éditions de textes, grâce aux travaux de codicologie, l’histoire de ces écoles est maintenant bien connue. […] À partir de 700, dans un Occident dont les conditions politico-sociales sont nouvelles, où dominent deux puissances, les Francs et les Lombards, le renouveau culturel s’annonce dans une situation nouvelle pour l’instruction. Les écoles italiennes, qui existent dans le royaume lombard, ne sont pas, comme le voudrait une vieille tradition, les héritières des écoles antiques. Ce sont des écoles ecclésiastiques dont les maîtres, du moins à Pavie, sont patronnés par le roi. Même l’enseignement du droit, qui s’est maintenu depuis le Ve siècle, n’est le fait que de praticiens. […] La Renaissance isidorienne en Espagne tourne court en raison de l’invasion arabo-berbère de 711.
Arthur Le Moyne de La Borderie, Histoire de Bretagne
L’instruction était beaucoup plus répandue qu’on ne pourrait le croire à la fin du XUème siècle : chaque diocèse et même paroisse devait avoir son école, les villes de Vannes, de Nantes et de Rennes avaient des écoles municipales florissantes, les trente-huit abbayes bénédictines répandues dans la province étaient des foyers de travail et d’étude.
Louis le Pieux, Admonitio ad omnes regni ordines
Ne négligez pas de mettre en place de bonnes écoles pour l’instruction et l’élévation des fils et des ministres de l’Église, ainsi que nous l’avons promis et que vous l’avez demandé précédemment à Attigny, dans des lieux adéquats, partout où cela n’a pas été fait, et cela pour votre avantage et profit.
Jean Sévillia, Historiquement correct
L’Église assure ensuite la plus grande part de l’instruction publique. Depuis le Moyen Âge, et plus encore à partir du concile de Trente, le clergé lie l’apprentissage de la lecture à l’éducation religieuse. Le 13 décembre 1698, une déclaration royale ordonne d’établir « autant qu’il sera possible des maîtres et des maîtresses dans toutes les paroisses où il n’y en a point pour instruire tous les enfants ». Les parents doivent envoyer leurs enfants à l’école jusqu’à l’âge de quatorze ans. Dans la pratique, cette décision est très inégalement appliquée, mais sur le plan des principes, elle est historique : « L’instruction obligatoire, en France, date de Louis XIV et non de Jules Ferry », commente Jean de Viguerie. En 1688, 29 % des Français et 14 % des Françaises peuvent signer leur acte de mariage ; en 1788, ces proportions s’élèvent respectivement à 47 % et 27 %. Or le clergé (essentiellement les religieuses enseignantes) fournit la majeure partie du personnel des petites écoles. C’est aussi le clergé qui dispense l’enseignement secondaire dans les collèges et même les collèges militaires. Jésuites, Oratoriens, Bénédictins, Pères de la doctrine chrétienne ouvrent des établissements qui bénéficient de la protection royale. Les élèves ne sont pas seulement des enfants de la noblesse ou de la bourgeoisie. En 1681, Jean-Baptiste de la Salle a créé les Frères des écoles chrétiennes pour l’enseignement gratuit des enfants du peuple. L’Oratoire du Mans, en 1688, dans ses classes de troisième et de seconde, compte quarante-deux fils de fermiers, laboureurs et paysans.
Régine Pernoud, Lumière du Moyen Âge
Si l’on ne prenait pas son bain tous les jours au Moyen Age, du moins les bains faisaient-ils partie de la vie courante ; la baignoire est une pièce du mobilier ; ce n’est parfois qu’un simple baquet.
Aldébrandin de Sienne, Le régime du corps
Li baigners en eau douce fait en étuve et en cuve, et en eau froide, fait la santé garder […] seul le bain chaud peut expulser l’ordure que la nature cache par les pertuis de la chair.
Lydia Bonnaventure, La maladie et la Foi au Moyen Âge (Page 16)
En dépit des idées reçues, l’hygiène faisait partie de la vie quotidienne. On a souvent en tête, lorsque l’on parle de ce thème, l’image du « Vilain » hirsute et sale, image corroborée par la littérature. Cependant, il ne faut pas oublié que l’Antiquité a vu l’apparition des Thermes. La période médiévale est une continuation dans ce domaine.
Jean Sévillia, Historiquement correct
Le paysan paie la taille. Certains « à merci », ce qui signifie que cet impôt direct est fixé par le seigneur (l’impôt royal apparaît relativement tard, à la fin du XIVème siècle). Dans la pratique, la taille est négociée sous forme d’un abonnement communautaire qui fixe la part de chacun. « La ponction fiscale, remarque Jacques Heers, est de tout gouvernement : les taxes médiévales ne sont pas plus nombreuses ni plus élevées que dans l’Antiquité ou les temps modernes . » Cliché, donc, le paysan « taillable et corvéable à merci ».
Bibliographie
- Georges Romain, Le Moyen Âge fut-il une époque de ténèbres et de servitude ?
- Sylvain Gouguenheim, Le Moyen Âge en questions / Regards sur le Moyen Âge
- Jean Verdon, Le Moyen Âge – Ombres et lumières / Information et désinformation au Moyen Âge
- Jacques Heers, Précis d’histoire du Moyen Âge / Le Moyen Âge, une imposture
- Claire Colombi, La Légende noire du Moyen Âge
- Martin Aurell, 10 idées reçues sur le Moyen Âge
- Frantz Funck-Brentano, Le Moyen Age