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Affaire Dreyfus

Maurice Barrès, Le Journal (4 octobre 1898)

La mise en liberté du traître Dreyfus serait après tout un fait minime, mais si Dreyfus est plus qu’un traître, s’il est un symbole, c’est une autre affaire : c’est l’affaire Dreyfus ! Halte-là ! Le triomphe du camp qui soutient Dreyfus-symbole installerait décidément au pouvoir les hommes qui poursuivent la transformation de la France selon leur esprit propre. Et moi je veux conserver la France. C’est tout le nationalisme, cette opposition. Vous songez et vous prétendez nous plier sur vos songeries. Nous constatons les conditions qui peuvent seules maintenir la France et nous les acceptons. En vérité, je m’inquiète bien de savoir ce que valent dans un cabinet clos vos « généreuses » préférences ! In abstracto, on peut soutenir cette thèse-ci et cette thèse-là, on peut, selon le cœur qu’on a, apprécier ou déprécier l’armée, la juridiction militaire, les luttes de race. Mais il ne s’agit pas de votre cœur ; il s’agit de la France et ces questions doivent être traitées par rapport à l’intérêt de la France. Il ne faut pas supprimer l’armée, parce qu’une milice ne suffirait point, je vous prie de le croire, en Lorraine. Il ne faut point supprimer la juridiction militaire parce que certaines fautes insignifiantes chez le civil deviennent par leurs conséquences très graves chez le militaire. Il ne faut point se plaindre du mouvement antisémite dans l’instant où l’on constate la puissance énorme de la nationalité juive qui menace de « chambardement » l’État français. C’est ce que n’entendront jamais, je le crois bien, les théoriciens de l’Université. Ils répètent : « je dois toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle ». Nullement, messieurs, laissez ces grands mots de toujours et d’universelle et puisque vous êtes Français, préoccupez-vous d’agir selon l’intérêt français à cette date.

Assia Kettani, De l’histoire à la fiction : les écrivains français et l’affaire Dreyfus

Déçus par l’image d’un Dreyfus qu’ils auront sous les yeux en 1899, incapable de jouer le rôle qu’on lui avait assigné en son absence, les dreyfusards évinceront explicitement la personne humaine de leur combat.

Isidore Bertrand, La Synagogue et les élections de mai 1898 (Pages 6-7)

On prétend que vous êtes doués d’une grande finesse. Il y a du vrai et du faux dans cette assertion. La confiance que vous avez en vous-mêmes vous fait commettre parfois des fautes irréparables. L’affaire Dreyfus en est la preuve. Entre nous, vous n’avez jamais douté de la culpabilité du traître, depuis sa condamnation par le conseil de guerre. Sa famille elle même sait à quoi s’en tenir. Ce n’est donc pas dans le seul but de réhabiliter un innocent qu’elle a organisé un Syndicat, avec le concours de nos bons amis d’Outre-Rhin, de nos sympathiques voisins des bords de la Tamise et de nos anciens protégés : les sujets du roi Humbert. Les scandales du Panama, le rôle inavouable joué par Von Reinach, Arton, Cornélius Herz et la banque juive ; le discrédit dans lequel sont tombés tous ceux qui ont été, de près ou de loin, mêlés aux événements dont Israël a assumé la responsabilité morale, vous ont fait comprendre que vous ne pouviez plus aspirer à un rôle politique, alors surtout que l’intervention de Reynal dans la conclusion des conventions scélérates avec les grandes Compagnies et la trahison de Dreyfus achevaient de vous mettre au ban de l’opinion. Vous vous êtes dit que si vous parveniez, à force d’intrigues, de faux en écriture et de bruits calomnieux, à faire peser de graves soupçons sur un malheureux officier, à semer le doute et l’inquiétude dans les esprits, à mettre en suspicion l’impartialité des conseils de guerre, et à représenter l’interné de l’Île du Diable comme une victime des antisémites vous réussiriez à vous refaire une virginité. La manœuvre était habile. Malheureusement pour vous le commandant Esterhazy, le bouc émissaire que vous vouliez substituer à Dreyfus, est sorti victorieux de la lutte. C’est en vain que vous avez ameuté contre lui des écrivains prêts à tout faire, en vain que vous avez mobilisé, sous la conduite du faux alsacien Scheurer-Kestner et du vieux conspirateur Arthur Ranc, les pots-de-viniers de la Chambre et du Sénat, devenus les otages de Yousouf Reynach, le gendre du suicidé de Nivillers ; en vain que le père de Nana a pris sa plume de stercoraire pour discréditer l’armée au profit de Dreyfus. La boue dont le sadique romancier de la rue de Bruxelles a voulu éclabousser le conseil de guerre lui est retombée dessus. La conduite de cet homme à la nationalité douteuse n’a pas de nom dans les langues humaines. Pour l’auteur de Pot-Bouille, le patriotisme n’est qu’un mot vide de sens. Son idéal, si toutefois il en a un, s’élève tout au plus à la hauteur de ce que la Mouquette, son héroïne de prédilection, étalait complaisamment. Tout cela n’a servi de rien. Je me trompe. La campagne de diffamation à laquelle vous vous êtes livrés vous a valu la haine et le mépris du peuple français. L’armée, que vous vouliez salir, déshonorer, a reçu partout des ovations enthousiastes. Vous avez réussi, sans le vouloir et contre votre attente, à réveiller notre patriotisme endormi.

Romain Rolland, Journal intime (21 avril 1898)

J’en suis venu à l’hostilité, non pas à la cause de Dreyfus, mais aux Dreyfusistes.

Jules Renard, Cri de Paris (Décembre 1898)

Je suis dreyfusard, comme Dieu est grand. Je le suis au point que je n’imagine même plus la possibilité de ne pas l’être. D’ailleurs je l’ai toujours été. Je le serais sans Dreyfus. Je l’étais avant lui. Je l’étais en naissant, et quoi qu’il advienne de Dreyfus, je mourrai dreyfusard. Et je ne tolère sous aucun prétexte qu’on ne le soit pas. Et si tu ne l’es pas, Noël, je te plains et tu me répugnes. Écoute, Noël, mon dreyfusisme, ce n’est pas une de mes opinions, c’est ma nature. Je ne vais pas jusqu’à dire que mes idées de dreyfusard me sont aussi nécessaires que le pain, j’exagérerais, mais si elles me suffisent pas à me nourrir, elles contribuent à ma belle santé. Privé d’elles, je me porterais mal. Un dreyfusard, vois-tu, mon vieux Noël, c’est un homme qui a trouvé sa vraie raison de vivre.

Madeleine Rebeyrioux, L’Histoire (Page 260)

La place que nous accordons aujourd’hui à l’antisémitisme dans l’affaire Dreyfus ne correspond pas aux perceptions de l’époque, peu de dreyfusards se sont engagés au nom du seul refus de l’antisémitisme. Et d’autres motivations que la haine des juifs ont animé nombre d’anti-dreyfusards, à commencer par le culte de l’armée.

André Figueras, Ce canaille de Dreyfus (Pages 12-13)

C’est que la condamnation on ne peut plus justifiée de ce petit capitaine canaille a servi à la conjugaison de l’étranger et de la Gauche, réunis dans l’Anti-France, pour atteindre les œuvres vives de la nation. C’est surtout qu’aujourd’hui encore, près de cent ans plus tard, cette invraisemblable Affaire est utilisée démoniaquement par des politiciens comme M. Badinter, par toutes sortes de fanatiques, et spécialement par ceux qui n’aiment pas la France, pour continuer l’œuvre perverse des Reinach et des Trarieux.

Charles Péguy, Œuvres en prose complètes (Tome II, Pages 435-436)

Je me rappelle cette affaire qui pour nous pauvres gens brisait les familles comme paille, brisait comme un fétu nos chères amitiés de petites gens ; rien ne comptait plus […] Nous rompions un parentage, une amitié de vingt ans, nous qui n’avions guère passé vingt-cinq ans, nous brisions avec une sorte d’ivresse farouche, d’amertume âpre, comme nous nous fussions rompu le bras droit : Si ta main te scandalise, coupe-là. Nous nous fussions arraché un frère.

André Gide, Lettre (28 janvier 1898)

Ce qu’il y a de dégoûtant, je le sais bien, c’est qu’ils s’en fichent pas mal, de l’innocence de Dreyfus. Ces beaux noms de justice, d’humanité, etc. abritent les plus violentes factions, et pour 3 ou quatre honnêtes esprits dont on profite, une troupe de voleurs marche je le sais derrière eux

Marcel Proust, Correspondance (Tome XIV, Page 337)

Pourquoi faut-il que par un cas de psychologie des foules que je ne puis m’expliquer, une divergence sur la manière d’apprécier la culpabilité d’un homme – ce qui est une question de fait et non de principe – devienne un obstacle infranchissable entre les cœurs. Cette seule chose a bouleversé la face de la société, c’est à ce seul signe, à ce seul mot d’ordre qu’on se reconnaît, qu’on se groupe, qu’on se divise

Adrien Abauzit, L’Affaire Dreyfus

Pour la république, qui a toujours tout fait pour que les français pensent contre eux-même, le doute n’est pas permis. Indépendamment de toute considération factuelle Dreyfus est innocent, quoiqu’elle lui en coûte elle le martèlera jusqu’à sa fin car l’affaire fait parti de ses mythes fondateurs. Elle l’assènera de façon si certaine qu’elle assène que Pétain est un traître et que l’immigration est une chance pour la France.

Charles Péguy, Le Progrès du Loiret n°78 (20 octobre 1898)

Le dreyfusisme est un cas particulier du socialisme ; un socialiste qui ne serait pas dreyfusiste serait inconséquent ; un dreyfusiste qui n’est pas socialiste est un incomplet.

Maurice Barrès, Scènes et doctrines du nationalisme (Pages 164-165)

Je n’ai pas besoin qu’on me dise pourquoi Dreyfus a trahi. En psychologie, il me suffit de savoir qu’il est capable de trahir et il me suffit de savoir qu’il a trahi. L’intervalle est rempli. Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race. […] Quand à ceux qui disent que Dreyfus n’est pas un traître, le tout, c’est de s’entendre. Soit ils ont raison : Dreyfus n’appartient pas à notre nation et dès lors comment la trahirait-il ? Les Juifs sont de la patrie où ils trouvent leur plus grand intérêt. Et par là on peut dire qu’un Juif n’est jamais un traître.

Jules Renard, Le cri de Paris (Décembre 1898)

Le dreyfusard est républicain et il met dans ce mot décrié un sens impérissable, car la République, dit M. Bergeret, est imparfaite mais elle est perfectible, et ainsi, pense le dreyfusard, elle peut faire le bonheur de l’humanité et elle le fera

Assia Kettani, De l’histoire à la fiction : les écrivains français et l’affaire Dreyfus

Fondé sur une foi incontestée dans la force de la raison et de la vérité, le discours de certains écrivains dreyfusards a paradoxalement quitté le terrain rationaliste pour glisser vers la mystique : ils se sont ainsi attachés à déconstruire cette « foi irrationnelle » dans les symboles de l’armée tout en lui substituant un autre type de discours religieux. Texte écrit à plusieurs voix, le discours dreyfusard avait déjà amorcé un mouvement vers une réécriture, mystique qui éclatera dix ans plus tard chez Péguy dans Notre jeunesse au moment de sa « reconstruction de l’affaire » et qui, bien qu’étant en marge de la foi rationaliste affirmée par les intellectuels n’en constituait pas moins l’un des éléments sous jacents du registre métaphorique. Relayant une symbolique religieuse née sous la plume de Zola, Péguy et Quillard ont prolongé et enrichi la lecture mystique de l’affaire, créant au sein du discours dreyfusard une cohérence mythique et métaphorique. Zola, à ce titre proclamé prophète par cette jeune génération de militants, est devenu une figure centrale de cette sacralisation collective d’un événement politique.

Isidore Bertrand, La Franc-maçonnerie

Cette alliance des fils de la Veuve avec la synagogue et les disciples de Calvin peut être considérée comme un commencement de preuve à l’appui de notre thèse. Si les membres de cette Triplice ne formaient pas une seule et même famille, sous trois noms différents, auraient-ils soutenu avec une ardeur égale la cause de Dreyfus et travaillé comme ils l’ont fait à la désorganisation de nos forces nationales ?

Marc Angenot, Un Juif trahira : La préfiguration de l’Affaire Dreyfus

L’Affaire Dreyfus était entièrement écrite dans l’idéologie avant de se retrouver et de se réécrire dans le monde empirique.

Bibliographie

  • Paul Marin, Dreyfus ?
  • Adrien Abauzit, L’Affaire Dreyfus
  • L. Vial, La trahison du grand Rabbin de France
  • André Figueras, Ce canaille de Dreyfus / L’affaire Dreyfus revue et corrigée
  • André Galabru, Variations Sur l’Affaire
  • Monique Delcroix, Dreyfus-Esterhazy
  • Henriette Dardenne, Lumières sur l’affaire Dreyfus