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Fideon

Révélation primitive

Jean-Jacques Stormay, Le combat d’aujourd’hui et l’État de demain (Page 53)

Pour le catholique, il y eut une Révélation primitive dont le souvenir fut bientôt, après la Chute, corrompu par la faiblesse du cœur et de la raison des hommes, et les mensonges de Satan ; d’où la genèse d’une révélation inversée, d’une proto-gnose qui ressemble à la vraie Révélation en la trahissant, et qui est la matrice des gnoses polymorphes répandues dans tous les folklores de tous les peuples de la terre, dans leurs mythologies, leurs religions à mystères et leurs cultes païens, resurgies pour elles-mêmes et systématisées aux premiers siècles du christianisme, et récupérées par le Talmud et la Kabbale qui les adaptèrent à leurs besoins (en particulier sous l’influence d’Isaac Louria et de Sabbatai Tsevi).

Saint Épiphane de Salamine, Panarion/Lettre à Acace et Paul

Adam, le premier des hommes, fut créé sans être soumis à la circoncision. Il n’adora point les idoles. Il connut Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, car il était prophète. Il connut, en effet la parole du Père adressée à son Fils : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance ». Il en fut de même d’Abel, de Seth, Enos, Enoch, Mathusalem, Noé, Héber et jusqu’à Abraham. […] Au temps de Jared et par la suite, le poison de la mauvaise conduite, les adultères effrontés et toutes sortes d’iniquités commencèrent à se produire. Il n’y avait pas cependant de croyances opposées ni de luttes de doctrines, mais il n’y avait partout qu’un même langage. Après le déluge, Noé et sa famille représentaient les restes de l’humanité. Chez eux encore aucune diversité de croyance, nulle différence de foi entre les familles et les races ; aucune sorte d’hérésie ; nulle part d’idolâtrie. […] Salé engendra Héber, homme de piété et zélé pour le culte divin. Héber engendra Phaleg. Durant ce temps, nulle part sur la terre, il n’avait encore paru d’hérésie, aucune diversité de croyances ; tous les hommes portaient un seul et même nom et parlaient la même langue. La piété et l’impiété résultaient simplement de la loi de nature et de la conformité de la volonté ou de son opposition à cette loi naturelle ; l’erreur n’avait pas émergé encore ; il n’avait point apparu encore de maîtres pour l’enseigner ni d’écrivains pour la consigner en des monuments. Ni judaïsme, ni secte quelconque n’étaient nés encore. Mais on peut dire qu’alors régnait partout la même foi que nous voyons fleurir aujourd’hui dans la sainte Église catholique. Car c’est cette même foi qui, après avoir prospéré aux origines, a été prêchée de nouveau parmi nous. Et si quelqu’un veut étudier l’histoire avec le pur amour de la vérité, il acquerera facilement la certitude que la sainte Église catholique a été la première à exister, si l’on considère la mission qu’elle poursuit. […] Après le déluge, Noé et sa famille représentèrent les restes de l’humanité. Il n’y avait point de nations différant des autres nations, ni d’hérésie d’aucune sorte, ni aucune trace d’idolâtrie. Et chacun organisait sa vie à son gré, on n’avait point encore prescrit de loi qui fût la même pour tous, mais chacun se faisait sa loi et agissait selon son bon plaisir, comme en témoigne l’Apôtre, quand il se sert des désignations suivantes dans le Christ Jésus, il n’y a plus de Barbare, ni de Scythe, ni de Grec, ni de Juif. L’époque qui correspond aux dix premières générations s’appela « le Barbarisme ». Et donc Sem engendra Arphaxad ; celui-ci, Cainan ; celui- ci, Salé ; celui-ci, Héber, homme pieux et servant Dieu ; celui- ci, Phaleg. Et, durant tout ce temps-là, l’hérésie n’avait point encore apparu sur terre. […] Et donc, entre les temps d’Héber et de Phaleg, fut bâtie la tour et construite la première ville après le déluge. C’est pendant qu’on la bâtissait que fut fondée la première association d’hommes avec pouvoir tyrannique. Nemrod en fut l’auteur ; il fut le premier roi, ce fils de Chus, l’Éthiopien. De lui naquit Assur ; il régna à Erech, Arphale (Accad) et Chalunna. De plus, il fonda les villes de Thiras, Thobel et Lobe en Assyrie. Les Grecs l’appellent Zoroastre ; il pénétra dans l’intérieur de l’Orient et fonda la ville des Bactriens. De lui sont sortis tous les maux qui sont venus en ce monde ; par lui ils ont été propagés. Les mauvais arts, à savoir l’astrologie et la magie, ont été inventés par lui. Phaleg engendra Ragau, dont le fils Saruch porte un nom qui signifie « provocation ». C’est en son temps qu’apparut l’idolâtrie et que commencèrent les superstitions des Gentils, comme nous l’avons appris des Anciens. […] Le Scythisme, qui dura depuis Noé jusqu’à la Tour de Babel, et quelque temps après, c’est-à -dire jusqu’à Phaleg et Regatt. Les Scythes passèrent alors en Europe et pénétrèrent au milieu des peuplades de ce pays. C’était au temps de Tharé, dont les Thraces sont issus. L’Hellénisme, commença au temps de Saruch et inaugura le culte des idoles, Comme à cette époque chacun se laissait guider par de vaines superstitions, certains hommes introduisirent quelques usages plus civilisés. Ils assujettirent le culte à certaines lois et à certains rites, qu’ils célébrèrent devant des images ou idoles. Et c’est d’après ces rites qu’ils se formèrent leurs dieux. Bientôt ils se mirent à représenter, par la peinture et la sculpture, les hommes qu’ils avaient honorés durant leur vie, les tyrans, les imposteurs, tous ceux qui avaient accompli des choses mémorables et donné d’illustres exemples de force et de courage. Plus tard, à l’époque de Tharé (père d’Abraham) ils propagèrent les mêmes erreurs au moyen de statues. Car, voulant honorer leurs ancêtres et leurs morts, ils leur firent des statues en terre cuite, puis en d’autres matières, en pierre, en argent, en or, en bois, chacun selon les ressources de son art. Les Égyptiens, les Babyloniens, les Phrygiens et les Phéniciens furent les premiers instaurateurs de ce culte superstitieux, de ces images et de ces mystères. De chez eux, ils sont passés aux Grecs, dès le temps de Cécrops et par la suite. Enfin, longtemps après, ils se mirent à adorer Saturne, Rhéa, Jupiter, Apollon et les autres dieux. Au temps de ces hérésies existait cependant une forme spéciale et distincte de la vraie piété et religion, obéissant à la loi naturelle. Depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours, elle s’est toujours écartée de ces diverses hérésies, quoique vivant au milieu des Barbares, des Scythes et des Grecs. Plus tard elle s’est organisée dans la race d’Abraham et elle a pris la forme du Judaïsme.

Saint Thomas d’Aquin, Commentaire

Il y a ce fait que le premier homme imposa leurs noms aux animaux (Gen. II). Or, les noms doivent répondre à la nature des choses ; donc Adam connut les natures de tous les animaux et pour la même raison, il eut la science de toutes les autres choses. Et je réponds que, d’après l’ordre de la nature, le parfait précède l’imparfait, comme l’acte précède la puissance, parce que ce qui est en puissance ne peut être mis en acte, si ce n’est par un autre être en acte. De plus, les être ont été constitués, dès l’origine par Dieu, non seulement pour subsister en eux-mêmes, mais encore pour servir de principes à d’autres êtres ; en conséquence ils ont été créés en l’étal parfait, afin qu’ils pussent servir de principes aux autres êtres. Pour l’homme, il est destiné à être principe pur rapport à d’autres êtres, non seulement pour leur donner la vie corporelle, mais encore pour les instruire et les gouverner. Et donc, de même que le premier homme fut créé à l’état parfait dans son corps, afin qu’il pût de suite devenir père, ainsi il fut créé à l’état parfait, dans son âme, afin qu’il pût de suite instruire et gouverner les autres. Mais nul ne peut instruire, s’il n’a la science. Donc le premier homme fut créé par Dieu en possession de la science de toutes les choses que l’homme est fait pour connaître. Et ces choses comprennent tout ce qui découle de la nature de chaque être, et, en conséquence, tout ce que les hommes peuvent connaître, naturellement. Mais, pour gouverner sa propre vie et celle des autres, il ne suffit pas d’avoir la connaissance des sciences naturelles, il faut connaître encore ce qui dépasse la connaissance naturelle, parce que la vie de l’homme est ordonnée à une fin surnaturelle ; ainsi aujourd’hui, pour diriger convenablement notre vie, il est nécessaire de connaitre les choses de la foi. Et donc le premier homme reçut la connaissance des choses surnaturelles, dans la mesure qu’elle était nécessaire pour gouverner la vie humaine, en l’état où elle avait été créée. Quant aux autres sciences que l’homme ne peut acquérir par ses forces naturelles, ou qui ne sont point nécessaires pour sa gouverne, le premier homme n’en fut point instruit : telles sont les pensées secrètes de l’esprit, les futurs contingents et certains faits particuliers, par exemple, combien tel fleuve contient de cailloux et les choses semblables.

Francisco Suárez, De fide, spe et charitate

Il est croyable qu’Adam ait enseigné et confié cette foi explicite en l’incarnation du Christ à ses enfants, de sorte que, par la tradition, elle s’est conservée dans l’Église des fidèles, même sous la forme explicite. Aussi saint Léon Pape dit, dans sa lettre vingt-troisième, que dès l’origine du genre humain, il fut annoncé aux hommes que le Christ viendrait s’incarner, et saint Bernard, dans sou sixième sermon, sur la vigile de la Nativité, dit que les prophéties sur le Christ ont commencé à partir d’Adam. Aussi Job avait cette foi, quand il disait : « Je sais que mon Rédempteur est vivant ». De là saint Augustin (De civitate Dei XVIII, 57), conclut que cette foi avait été conservée par quelques-uns, chez les gentils ; de là aussi (on infère) que les sacrifices offerts par les fidèles l’étaient en mémoire du Christ à venir, c’est ce qui est signifié par l’Apocalypse, quand elle parle de « l’agneau immolé dès l’origine du monde », et par le chapitre septième de l’épitre aux Hébreux montrant que Melchisedech offrit son sacrifice en mémoire du Christ. Mais, par la suite, lorsque cette foi fut obscurcie par le péché, et que les hommes se mirent à verser dans l’idolâtrie, elle fut renouvelée en Abraham, qui reçut une révélation plus claire de ces mystères, comme il est dit dans saint Jean (VIII, 56) : Abraham tressaillit dans l’ardent désir de voir mon jour, il le vit et il fut comblé de joie. Cette foi fut toujours explicite dans les chefs et les conducteurs du peuple, mais dans le peuple elle fut très peu explicite, jusqu’à l’établissement de la loi de grâce. Il faut dire que la loi dans la substance des dogmes a toujours été la même, depuis l’origine du genre humain jusqu’à nos jours.

Père Hilaire de Barenton, La Bible et les Origines de l’Humanité (Pages 77-79)

Les origines religieuses de l’humanité sont racontées, en détail, en deux livres de l’Ancien Testament, la Genèse et la Sagesse. Le premier expose comment la foi a été fondée dans le monde, au jour même de la création de l’homme, et comment elle s’est transmise à travers les siècles. Le second s’attache plus spécialement à flétrir les erreurs, qui, après beaucoup de siècles, vinrent entacher cette foi, et il dévoile, en particulier, les origines de l’idolâtrie. Nous allons brièvement faire entendre ces témoignages des Écritures. Mais, pour plus de clarté, nous prendrons, comme point de départ, le fait de l’idolâtrie, qui régnait sur terre, en des formes multiples, au temps où fut composé le livre de la Sagesse, que plusieurs attribuent à Salomon, et que d’autres retardent au IIème siècle avant notre ère. Nous établirons ensuite, toujours d’après l’Écriture, les causes qui introduisirent, dans le monde, les erreurs contre la foi, puis nous dirons à quelle date s’infiltre le chancre de l’idolâtrie. C’est au chapitre XIII et XIV que la Sagesse raconte, avec le plus de détail, les ravages causés, à travers le monde, par la plaie de l’ignorance religieuse et spécialement par l’idolâtrie. Elle montre 1° les grandes forces de la nature divinisées ; 2° les images devenues des idoles ; 3° les morts adorés comme des dieux. A) Les grandes forces de la nature divinisées. XIII. 1. Ils sont vains, ces hommes, qui n’ont point la science de Dieu, et qui, au spectacle de ses bienfaits, n’ont pu découvrir celui qui est, ou qui, en présence de ses œuvres, n’ont pu, reconnaître quel était l’artisan. 2. Mais placés en face du feu, de l’air, du vent violent, du cycle des astres, des grandes eaux, du soleil et de la lune, ils les ont estimés comme des dieux, et les maitres de ce monde. B) Les images et œuvres d’art devenus des idoles. 10. Ils sont vraiment misérables et ils ont mis leurs espérances dans la mort, ceux qui appellent dieux les ouvrages sortis de la main des hommes, l’or, l’argent, les inventions de l’art, les images d’animaux ou une pierre vaine, travaillée par la main des Anciens ; 11. Ou une statue fabriquée par un artiste avec un bois coupé dans la forêt. C) Les morts et les rois honorés comme des dieux. XIV. 15. Tourmenté d’une inguérissable douleur, à cause de la mort de son fils trop tôt ravi, un malheureux père fit faire son image ; et celui qui venait de mourir, parce qu’il n’était qu’un homme, il se mit à l’honorer comme un Dieu ; et il établit, en son honneur, au milieu de sa maison, un service religieux et des sacrifices, 16. Ensuite, avec le temps, cat usage pernicieux s’affermit, el celle erreur s’établit en loi ; et, par ordre des tyrans, il fallut adorer ces idoles. 17. De plus, quand ils voulaient honorer des hommes, et qu’ils ne le pouvaient, parce qu’ils en étaient trop éloignés, ils s’en firent apporter une image, et ils sculptèrent la statue du roi qu’ils désiraient honorer, afin de rendre à sa ressemblance les mêmes hommages qu’ils auraient voulu rendre à sa personne, si elle eût été présente. 18. Pour développer ce culte chez les ignorants, l’artiste lui-même contribua beaucoup avec son art. 19. Car pour plaire à celui qui l’employait, il s’ingéniait à produire une images de plus en plus belle. 20. Et il advint que la foule des hommes, trompée et séduite par la beauté de l’œuvre, se mit à regarder comme un Dieu celui que peu auparavant elle avait honoré comme un homme. 21. Et telle fut l’erreur où se laissa choir la faiblesse humaine ; trompés par leur amour ou désireux de plaire aux rois, les hommes donnèrent à des pierres et à des bois le nom incommunicable (de la Divinité). Dans le dernier verset que nous venons de citer, nous avons entendu l’écrivain sacré indiquer deux causes de l’idolâtrie : l’amour excessif d’un père pour son fils trop tôt ravi à son affection, et le désir de plaire aux rois et de les flatter. Au chapitre précédent, le saint roi en avait indiqué deux autres : l’admiration déréglée en face des grandes forces de la nature, estimées à tort comme des dieux, et l’attachement déraisonnable aux œuvres d’art. Telles sont, à ses yeux, les quatre grandes causes de l’idolâtrie. Et qu’on remarque bien ceci : ce n’est point le culte des morts, ni le respect envers l’autorité instituée, ni l’admiration de la nature, ni l’amour des ouvres d’art qui sont donnés ici comme les causes de l’idolâtrie, mais bien l’abus qui en fut fait par les hommes ignorants et passionnés. L’idolâtrie, en effet, et la superstition sont des péchés, par excès et abus des choses les meilleures et les plus saintes. Aussi l’Écriture ne blâme-t-elle pas le culte des morts, ni les honneurs décernés aux rois, ni l’admiration pour les grandes forces de la nature, ni l’attachement pour les œuvres d’art, quand ces pratiques sont raisonnables et modérées ; mais elle en condamne l’excès, qui consiste à leur décerner les honneurs divins réservés au Créateur.

Abbé Baudrand, L’âme affermie dans la foi

Une religion, pour être véritable, doit être aussi ancienne que le monde, et avoir pris naissance avec le genre humain. En fait de religion, en pouvoir assigner la naissance, c’est en avoir démontré la fausseté, n’eût-elle qu’un jour de moins que le monde ; et en cela, dis-je, nouveau caractère de divinité dans le christianisme. Oui, à remonter à la source, notre religion, du moins quant au fond et à la substance, est aussi ancienne que l’univers, elle date de l’origine même du monde, elle est née avec le premier homme. Donnée avec appareil au peuple de Dieu, et transmise au peuple chrétien, elle n’a fait que se perfectionner dans la suite des siècles. Adam l’a reçue immédiatement de Dieu même, Noé l’a sauvée des débris du déluge, Abraham l’a transportée dans sa transmigration, Moïse l’a rendue plus éclatante dans les cérémonies, les patriarches l’ont ébauchée dans leurs sacrifices, les prophètes l’avaient annoncée dans leurs oracles ; la perfection et la consommation en était réservée au Messie, qui dans la plénitude des temps, venant dissiper les ombres et les figures, devait substituer les lumières et la réalité, et en qualité de pierre angulaire, réunir sur un fondement unique le testament de la double alliance, et tous les peuples de l’univers sous la même loi. C’est ainsi que la lumière de la religion révélée s’est augmentée de siècle en siècle depuis le premier âge du monde jusqu’au temps du Messie, comme depuis son enfance jusqu’à son âge parfait ; afin que cette divine lumière semblable à l’aurore, annonçât le lever du soleil de justice, et inspirât plus de désir et d’empressement de le voir : en sorte que lorsqu’il viendrait enfin à paraître, l’univers, qui était dans l’attente, fixât ses regards et ses yeux sur lui, et marchât à la lueur de ce nouvel astre qui venait l’éclairer. Malheur, ah, malheur aux aveugles qui ferment volontairement les yeux à la lumière ! À qui s’en prendront-ils de leur aveuglement qu’à eux-mêmes ?

R.P. Antoine Lemonnyer, La

Comment l’héritage sacré laissé par nos premiers parents à leurs descendants alla se dissipant de plus en plus, comment la religion primitive, très simple à la vérité, mais intimement constituée d’éléments élevés et purs, se trouva progressivement recouverte et finalement étouffée par la végétation touffue d’un paganisme aux mille formes, comment ce paganisme sous ses formes diverses se répandit à travers le monde : sur tous ces points la suite de l’histoire biblique ne nous dit rien de précis. Elle nous apprend seulement que l’éloignement de Dieu, l’impiété, firent parmi les peuples de tels progrès que Dieu se vit contraint de choisir une famille unique pour lui confier le précieux trésor de la vraie religion, de l’affermir de plus en plus dans la fidélité au culte véritable, et de faire sortir d’elle un peuple absolument nouveau, qu’il confirma par de nouvelles révélations dans la connaissance et dans le culte du vrai Dieu. Mais ce que le récit biblique ne nous apprend pas, il appartient à la science comparée des religions de nous le faire connaître. Il est dans son rôle et dans ses moyens de nous retracer l’histoire de cette décadence, que rien ne put enrayer, de la vraie religion, et de nous faire assister à la dilapidation continue du patrimoine primitif et divin, décadence et dilapidation infiniment tristes sans doute mais salutaires en fin de compte pour l’humanité et, si l’on peut dire, nécessaires. Il s’agit donc bien d’une évolution, mais analogue à celle que constitue la décomposition progressive d’un organisme vivant. Comment, dans le détail, s’est déroulée cette histoire, nous ne sommes pas encore en état de le pouvoir préciser. Les vieilles conceptions évolutionnistes en matière d’histoire des religions commencent seulement à s’écrouler, et le temps n’est pas encore venu d’édifier à leur place de nouvelles constructions de tous points achevées. Ce qui est certain dès maintenant, c’est qu’il faut restreindre le rôle de ces grands facteurs, à l’action desquels les théories anciennes en matière d’histoire des religions attribuaient tout l’essentiel de l’évolution religieuse. Je veux parler de l’animisme, du mânisme et du magisme. Et ce n’est pas seulement par rapport à l’âge primitif que leur influence prétendue doit être réduite. Même l’évolution postérieure de la religion ne s’est pas accomplie sous leur domination exclusive, au degré du moins où le prétendent les anciennes théories. Issu de la tendance plus ancienne à tout personnifier, l’animisme est entré en scène, non pas tout d’abord comme un facteur proprement religieux, mais comme une conception intellectuelle, comme une mentalité générale. À partir d’un certain point de l’évolution, cette mentalité a exercé sa domination sur l’intelligence humaine et lui a fait attribuer un esprit à tous les êtres naturels, pour peu qu’ils parussent aptes à en posséder un. Dès le principe, ce courant de pensée constitua toutefois un péril pour la vraie religion et le culte de l’Être suprême. Peu à peu il attira à soi leur caractère religieux, en attribuant aux esprits un pouvoir exclusif sur les êtres soumis à leur influence. Par cette voie, l’homme se trouva conduit à essayer de capter la faveur des esprits par toutes sortes d’actes de culte. Et bientôt il en vint à croire qu’il pouvait se passer de l’Être suprême. Mais cette conception intellectuelle générale ou cette mentalité qu’est l’animisme en lui-même se trouvait soumise à une infinité d’influences individuelles et locales essentiellement variables, avec lesquelles il lui fallait se mettre en harmonie. Aussi ne réussit-elle jamais à se traduire en systèmes religieux uniformes et stables, puissants et doués d’une vraie force d’expansion. Ce que nous venons de dire de l’animisme s’applique pareillement au mânisme. Le mânisme, ou culte des ancêtres, se trouvait soumis lui aussi, du moins aux premiers stades de son évolution, à de perpétuelles variations, à raison de ce fait que les ancêtres eux-mêmes qu’il s’appliquait à honorer, variaient avec chaque individu et chaque famille particulière. D’ailleurs ce n’était pas non plus, par son origine, un mouvement d’essence religieuse, mais la simple extension par delà la tombe du sentiment familial. Cependant, par le moyen des ancêtres, on liait avec l’au-delà un commerce plus intime. Ce commerce on le pouvait entretenir plus facilement et avec plus de chances de succès que les relations avec l’Être suprême, plus élevé et plus distant aussi. Si bien que peu à peu, l’attention et le culte se concentrèrent sur les ancêtres, à partir du moment surtout où l’usage antérieur de de poser des aliments sur la tombe des défunts, usage dans lequel on n’avait vu tout d’abord qu’un témoignage de piété filiale, prit le caractère de sacrifice, probablement en se combinant avec le sacrifice de prémices qui s’offrait à l’Être suprême. Le magisme, c’est-à-dire la pratique de la magie, remonte certainement très haut dans l’évolution de l’humanité. Il se pourrait que, par l’une de ses racines à tout le moins, il ait été dès le principe d’essence antireligieuse. Tel est certainement le cas de cette magie qui se donne dès l’abord pour but de se procurer accès, même contre la volonté de Dieu, jusqu’aux forces secrètes de la nature. Il est même permis de se demander si l’invite tentatrice du serpent à conquérir la science du bien et du mal ne contenait pas déjà le germe de cette plante vénéneuse. Elle commença à pousser des rameaux touffus lorsque apparut l’agriculture. Le cultivateur voyait, en effet, dans la magie un moyen d’exercer une influence sur la pluie, et qui le dispensait de recourir à l’Être suprême. Mais la magie pouvait aussi sortir de la religion elle-même. Il suffisait que les paroles et les actes religieux, spécialement les formules de prière et les rites, se trouvassent peu à peu vidés de leur contenu et coupés de leur vivante relation à l’Être suprême, et que finalement les pures formules matérielles ou les simples rites extérieurs prétendissent opérer par eux-mêmes l’effet désiré. Pas plus cependant que l’animisme et le mânisme, la magie, avec ses milliers de pratiques et de recettes diverses, ne pouvait donner naissance à des systèmes religieux stables, uniformes et capables de conquérir par leur force de propagande des territoires de plus en plus étendus. À les prendre en eux-mêmes, ces trois facteurs sont donc inaptes à créer des formes religieuses nettement déterminées et vraiment systématisées. En revanche, ils sont très aptes, à raison même de leur flexibilité sans limites, à s’introduire partout. On pourrait les comparer à la mauvaise herbe qui trouve moyen de pousser en tout lieu, à d’exubérantes végétations parasites qui recouvrent peu à peu et finalement étouffent l’arbre de la vraie religion. Ceci n’exclut pas la possibilité que, dans certaines contrées, l’un ou l’autre de ces trois éléments ait pris des développements tout à fait spéciaux. C’est ainsi que la Chine, de nombreuses régions du monde nègre de l’Afrique du sud, l’Australie centrale et la Polynésie nous offrent un culte des ancêtres extrêmement développé. L’animisme de même est poussé fort loin chez les peuples de l’Indonésie et chez les tribus indiennes de l’Amérique du Sud. Le péril de cette végétation luxuriante, prise en elle-même, pour la vraie religion consiste moins dans la substitution d’une nouvelle forme religieuse que dans le lent épuisement et dans le dépérissement final auxquels elle la condamne. Son action est comparable à celle que les plantes parasites exercent au détriment de l’arbre dont elles captent la sève. Il en va tout autrement pour un autre facteur auquel la nouvelle méthode d’histoire culturelle s’est trouvée amenée, au cours de ses recherches, à attribuer plus d’importance qu’on ne lui en avait accordé jusqu’ici. Je veux parler des astres du firmament et tout spécialement des deux plus grands d’entre eux, la lune et le soleil. Ce sont là des objets qui apparaissent, de façon absolument identique, sur de vastes étendues de territoire à tous les peuples qui y habitent. Il est clair que dès que l’attention respectueuse qu’on leur accordait eut commencé de revêtir un caractère religieux, des conceptions et des formes cultuelles semblables apparurent du même coup, qui intéressaient également toute une vaste région et ses nombreux habitants. Par ce côté déjà, ce mouvement d’idées s’adapte plus facilement et plus étroitement au culte de l’Être suprême, qui, à l’origine, était absolument le même pour tous les peuples ou du moins pour un grand nombre d’entre eux, et dont la souveraineté englobait pareillement de vastes régions. Cette attention prêtée aux astres par l’homme n’avait pas dès le début un caractère religieux. Nous en avons à présent la preuve. Mais cet intérêt multiforme que l’homme prenait aux astres et principalement aux deux plus grands d’entre eux, la lune et le soleil, est certainement très ancien. D’après les recherches effectuées par la mythologie lunaire comparée, c’est la lune, avec la riche variété de ses phases, qui semble avoir attiré tout spécialement l’attention des antiques générations. Le soleil, dont l’aspect demeure invariable, semble, du moins à l’origine, n’avoir pas excité le même intérêt. L’importance marquée du soleil date de l’apparition de la culture des jardins et des champs, pour lesquels il était le dispensateur de la fécondité. Ce n’est pas ici le lieu d’étudier les formes extrêmement variées sous lesquelles se présente la mythologie lunaire et solaire. Nous n’avons à nous en occuper que pour autant qu’elles intéressent l’évolution de la religion, et plus spécialement par rapport à l’époque où elles commencèrent à exercer une influence en ce sens et à porter atteinte à l’ancienne religion véritable. Il y a trop peu de temps encore que l’on étudie ces questions pour qu’on puisse prétendre y voir dès maintenant tout à fait clair. Et même le peu que nous savons est encore loin d’être exhaustif sur les points auxquels il se rapporte, concluant à tous égards, et définitif. Presque partout, chez les peuples appartenant à la couche la plus ancienne (Pygmées, Australiens du sud-est), l’Être suprême est conçu comme un dieu du ciel, dont souvent l’on raconte cependant qu’il vivait jadis sur la terre parmi les hommes. En quoi consiste au juste sa relation avec le ciel et quel est exactement ce ciel dont il est question, il est bien rare qu’on s’explique clairement là-dessus. Le ciel où réside l’Être suprême, est tantôt situé au-dessus du ciel matériel et visible, tantôt aussi c’est ce ciel lui-même. Même dans le cas où la mythologie astrale n’a exercé aucune influence appréciable sur la manière de concevoir l’Être suprême, ce dernier n’en tend pas moins, dans la suite de l’évolution, à s’identifier plus ou moins avec le ciel matériel, si bien qu’il de vient souvent difficile de les distinguer l’un de l’autre. C’est ce que l’on constate chez les Chinois proprement dits, chez les peuples ouro-altaïques, chez les premiers habitants de la Chine et de l’Indo-Chine (Lolos, Chans, Birmans), chez les Coréens et chez beaucoup de peuples hamitiques d’Afrique, Masaï, Watutsi, etc. Des deux grandes mythologies astrales, il semble que ce soit la mythologie lunaire qui, la première, ait introduit des perturbations dans la conception et dans le culte de l’ancien Être suprême. Par quelle voie a-t-elle réussi à y faire brèche, c’est ce que nous ne sommes pas encore en état de discerner clairement et surtout de façon générale. Pour ce qui est des peuples austronésiens je crois l’avoir découvert, et j’ai de fortes raisons de penser que chez les peuples indo-européens le processus de désagrégation a suivi essentiellement la même marche. Chez les premiers nous pouvons maintenant encore nous rendre compte qu’à l’origine l’Être suprême et la mythologie lunaire étaient des choses tout à fait distinctes et séparées. Mais de très bonne heure, les phases changeantes de la lune, sa croissance et sa décroissance, furent utilisées pour traduire, de façon sensible et matérielle, par le moyen d’un parallélisme mythique entre elles et l’humanité, les destinées de chaque homme et celles surtout du premier homme. De la sorte les phases successives de la vie humaine : naissance, vie et mort, se pouvaient lire au ciel même. Telle paraît avoir été la forme la plus ancienne de la mythologie lunaire. Elle ne possédait alors de caractère proprement religieux que pour autant que le premier homme avait été créé par l’Être suprême. C’est précisément sur ce point que la mythologie lunaire fit brèche dans la religion et par cette voie qu’elle s’introduisit dans le cœur même de la place. On commença à insister sur le fait que l’homme est mortel et parfois même on alla jusqu’à voir dans cette mortalité le caractère distinctif de son être. La « lune obscure », c’est-à-dire la lune décroissante, de la pleine lune à la nouvelle lune, devint de façon plus ou moins exclusive le symbole de cet homme mortel. Et comme primitivement l’on croyait que l’homme avait été créé par l’Être suprême, par l’antique Dieu du ciel, à la période de la « lune brillante », c’est-à-dire à la période de la lune croissante, on en vint peu à peu à combiner et à identifier l’Être suprême lui-même avec la lune brillante. C’est uniquement de cette façon qu’on peut s’expliquer l’emploi de la racine « div », briller, dans le nom du plus ancien dieu du ciel des peuples indo-européens : Dyaus-pitar, Jupiter, Tyr, etc., lequel semble plonger déjà dans la mythologie lunaire. Dans la suite de l’évolution, les deux phases principales de la lune furent interprétées comme des frères jumeaux. La lune brillante fut alors identifiée avec le dieu du ciel, tandis que la lune obscure devenait le frère du dieu du ciel, le dieu de la terre et des eaux, le dieu de la végétation terrestre et de la fécondité. Longtemps encore on s’abstint d’attribuer une femme au dieu du ciel. Presque partout, au contraire, le dieu de la terre se présente sous une double forme, masculine et féminine, qui tantôt sont frère et sœur et tantôt mari et femme. La déesse de la terre est toujours aussi la déesse de la fécondité. La mythologie lunaire ne permet pas d’expliquer l’origine de ce dédoublement. Dans l’ancienne mythologie lunaire austronésienne un être humain seulement est créé immédiatement par l’Être suprême, c’est-à-dire formé par lui de l’argile, et cet être humain est un homme. On ne voit pas du tout d’où vient la femme. Aussi bien cette mythologie lunaire manifeste-t-elle un éloignement très marqué pour les choses sexuelles et n’en vient-elle à raconter la première union sexuelle de l’homme et de la femme qu’après toutes sortes de surprenants détours. En ce qui concerne la première apparition de la mythologie solaire et ses premières prises de contact avec la religion, nous voyons beaucoup moins clair encore que dans le cas de la mythologie lunaire. Cela tient sans doute à ce que la mythologie solaire peut exploiter trois thèmes distincts, qui semblent n’avoir pas tous attiré également l’attention dans chaque peuple. Il y a d’abord le thème du « jour », constitué par la révolution quotidienne du soleil. Il y a ensuite le thème de « l’année », constitué par sa révolution annuelle. Il y a enfin le thème du « mois », constitué par le rapport entre le lever et le coucher du soleil, et le lever et le coucher de la lune, qui change au cours du mois lunaire. Le premier, qui paraît cependant le plus obvie, à savoir la révolution quotidienne du soleil, n’est pas partout le plus ancien. En Austronésie, c’est même le plus récent de tous. Dans le domaine indo-européen, les dieux solaires, Surya, Helios, etc., ne jouent tout d’abord aucun rôle important. En BabyIonie, Mardouk n’apparaît que tardivement. En Égypte seulement, Râ occupe de très bonne heure une place de premier plan. Quant à l’entrée de la mythologie solaire dans la sphère proprement religieuse, elle semble s’être souvent effectuée dans une étroite dépendance de ce fait qu’à l’époque où l’on croyait en un pur Être suprême, le soleil était souvent regardé comme son œil ou comme sa demeure. On en vint par cette voie à identifier l’Être suprême avec le soleil. Le premier et principal attribut du dieu, dans cette forme spéciale de mythologie solaire, est la radieuse lumière qu’il fait jaillir à nouveau chaque matin. Souvent l’on exalte, à sa louange, sa jeunesse toujours nouvelle, que l’on oppose à la vieillesse et à l’affaiblissement de l’Être suprême. Son œuvre principale est la création du monde qu’il tire du ventre ténébreux du dragon : ainsi en est-il pour le Mardouk babylonien. De même le monde, chaque matin, sort du sein obscur de la nuit. En dehors des régions déjà mentionnées, on trouve cette forme spéciale de mythologie solaire chez les tribus totémistes du sud-est australien, chez les Quichuas de l’Amérique du Sud avec leurs princes Incas, chez les Mayas de l’Amérique centrale, chez un grand nombre de tribus du nord-ouest du Mexique (Zûnis). Le troisième thème solaire est de tous le plus rare. Il a été développé par quelques tribus austronésiennes chez lesquelles il se trouve lié au deuxième thème solaire. La lune est alors, à côté de la terre, la seconde épouse du soleil. Elle est fécondée par le soleil à chaque nouvelle lune. Les étoiles sont ses enfants. Dans le sud-est de l’Australie, cette forme de la mythologie solaire se combine avec la dernière forme de la mythologie lunaire, où le dieu du ciel et le dieu de la terre se font face en qualité de frères. Le soleil prend la place du dieu du ciel et de la lune brillante et il entre en lutte avec le dieu de la terre, l’ancien dieu de la lune obscure, pour la possession des (deux) femmes de ce dernier, qui représentent les deux autres moitiés obscures de la lune. Il semble presque que ce soit le deuxième thème solaire, le thème de la révolution annuelle du soleil, qui est le plus ancien, ou du moins celui de tous qui s’est développé le plus tôt et de la façon la plus intense. L’ancienne mythologie lunaire s’était introduite dans la religion, sans mauvais desseins bien conscients et plutôt par suite d’une croissante incompréhension et d’un obscurcissement toujours plus marqué de la foi primitive. Et c’est pour cela qu’elle a conservé presque partout, et souvent à un degré relativement élevé, quelque chose de l’ancienne pureté de la religion du dieu du ciel. Il semble au contraire que cette forme spéciale de mythologie solaire ait eu conscience très tôt d’être en opposition avec le culte de l’ancien dieu suprême du ciel et quelle l’ait positivement déclaré. Son entrée dans la sphère religieuse doit avoir été, dès l’origine, empreinte d’hostilité. Dans cette forme de mythologie, le soleil apparaît en premier lieu comme le grand dispensateur de la fertilité et ensuite de la croissance, de la fécondité sous toutes leurs formes. Une fois l’an, au printemps, – cette mythologie est donc née dans une région de la terre où se fait sentir l’alternance des saisons, – le soleil féconde la terre, qui est son épouse. La fécondité humaine est mise également en rapport avec lui. C’est ce qui explique que cette fécondation de la terre par le soleil s’accompagne souvent de rites phalliques et que, de façon générale, l’élément sexuel joue un rôle prépondérant chez les peuples adonnés à cette mythologie. Précisément chez ces peuples se rencontrent aussi les formes diverses de la circoncision, qui, à l’origine, n’avait vraisemblablement pas d’autre rôle que de faciliter la fécondation. Chez les Israélites, où elle ne fut introduite que plus tard, la signification originelle de la circoncision fut neutralisée par sa transformation en signe d’alliance. C’est aussi chez ces peuples que le totémisme a pris les plus grands développements. Si l’on réfléchit à cette connexion, il semble que se soulève le voile qui continue de couvrir l’origine mystérieuse du totémisme. Nous avons affaire, selon toute apparence, à une conception du monde qui, par tous les moyens possibles, entend pénétrer, d’elle-même et dans une complète indépendance de l’Être suprême, les secrets de la nature, se soumettre les forces cachées qu’elle recèle et les utiliser à son profit. Le totémisme semble n’être rien d’autre à l’origine qu’une tentative d’entrer en rapport de parenté avec les animaux et les plantes, en vue de s’approprier leurs énergies et aptitudes, ou de s’assurer leur protection. À côté du dieu solaire vient se placer, dans cette mythologie, un dieu de la tempête, qui parfois même se confond avec lui. Il s’agit d’un dieu des giboulées printanières, qui préparent et accompagnent l’éclosion nouvelle de la vie. Tel est, dans la mythologie de l’Inde, Indra, auquel il faut complètement assimiler Wotan, dans la mythologie germanique, comme l’a montré L. von Schroeder. Au cours de l’évolution postérieure, le dieu solaire devient aussi un dieu du ciel. Mais il reste néanmoins l’époux de la terre, considérée elle-même comme la mère de tout ce qui naît et que le ciel féconde en qualité de père. Cette nouvelle mythologie du ciel, avec les rapports d’époux à épouse qu’elle établit entre le ciel et la terre, doit être distinguée de la mythologie où le ciel et la terre sont frère et sœur. Dans ce dernier cas, il s’agit de l’antique dieu du ciel qui a pris un caractère lunaire, et de l’ancien dieu lunaire de la terre. Cette nouvelle mythologie du ciel se rencontre, quelque peu hésitante et alternant avec la mythologie solaire, chez l’ensemble des tribus nègres du Soudan. On la trouve aussi, mais à une phase antérieure de l’évolution, chez les Bantous, qui leur sont apparentés. On l’observe enfin dans certaines régions de l’Indonésie, où vivent des populations mélangées d’éléments papous. Il est encore impossible de dire si cette mythologie du ciel est issue purement et simplement de la mythologie solaire qui l’a précédée, ou bien si la proximité de territoires demeurés fidèles à l’antique mythologie du ciel n’a pas exercé une influence sur son apparition. Pour deux des régions qui viennent d’être indiquées, cette dernière hypothèse paraît beaucoup plus vraisemblable. La mythologie du ciel, telle que la possèdent les Hamites, semble avoir exercé une action sur les Nègres, et la mythologie du ciel, de caractère lunaire, que nous trouvons chez les Austronésiens proprement dits, aurait influencé les régions papou-austronésiennes. Outre le soleil et la lune, l’étoile du matin et du soir, les Pléiades avec Orion, Sirius, sont entrés de bonne heure dans la mythologie. Mais au point de vue religieux, elles n’ont pas joué un rôle comparable à celui des deux grands astres. Quant aux autres planètes, elles n’ont commencé à attirer l’attention qu’à une époque toute récente. Au sein des grands systèmes religieux issus de la mythologie astrale, les trois facteurs dont nous parlions en commençant, l’animisme, le mânisme, le magisme, pouvaient s’introduire et donner naissance à une grande variété de formes nouvelles. Mais l’étude de ces formes nous entraînerait trop loin, et d’ailleurs ne relève pas de la tâche que nous avons assumée dans ce travail. Entre temps, en beaucoup d’endroits de la terre, les tribus primitives s’étaient agglomérées en nations, et leurs religions s’étaient transformées en une religion nationale, évolution dont l’accompagnement le plus frappant était la multiplication des prêtres et la fréquente divinisation des princes. Une autre conséquence de la nationalisation, c’est que l’on cessa peu à peu de comprendre les éléments provenant de la mythologie astrale, si bien que les personnalités divines prirent l’aspect de créations autochtones. La nation nouvelle arrivait-elle à subjuguer un certain nombre de peuples étrangers, sa religion propre se combinait avec celles des peuples asservis. Il était rare que ces religions fussent complètement abolies. Leurs dieux se subordonnaient simplement à ceux de la nation conquérante. Souvent les plus considérables d’entre eux se voyaient systématiquement rabaissés par le moyen de mythes diffamatoires, que l’on créait alors de toutes pièces ou que l’on transformait en vue du but à atteindre. Pour introduire un peu d’ordre et de cohérence dans cette multitude toujours croissante de personnalités divines, souvent tout à fait hétérogènes, des généalogies et des familles divines étaient construites, à cette phase de l’évolution, par les prêtres généralement, et dans lesquelles on faisait entrer de gré ou de force les dieux particuliers. Chaque peuple se trouvait ainsi pourvu d’un panthéon, avec, au sommet, un roi des dieux, qui, dans certains cas, représentait ce qui restait de l’antique Être suprême. Tel est vraisemblablement le cas d’Anou chez les Assyro-Babyloniens, et de Jupiter chez les Italiotes et les Grecs. Ailleurs, l’ancien Être suprême a été complètement relégué à l’arrière-plan. Ainsi en est-il de Ziu, Tyr, chez les Germains ; de Dyauspitar et, plus tard, de Varuna dans l’Inde. Ces cas, où nous voyons l’Être suprême identifié avec de nouveaux dieux, ou bien relégué au second plan, ou même complètement oublié, sont de beaucoup les plus fréquents dans l’évolution religieuse de l’humanité. Le développement de la civilisation extérieure, dont les progrès souvent semblent suivre une marche parallèle, quoiqu’en sens inverse, à celle de la décadence religieuse, non seulement s’avère impuissant à arrêter cette déchéance continue, mais fait au contraire l’impression de la favoriser ou même de la provoquer. L’activité « terrestre » absorbe de plus en plus le temps et les forces de l’homme ; les résultats obtenus accroissent son orgueil et le sentiment qu’il a de sa valeur, ils l’amollissent et le matérialisent. Avec la diversification toujours plus marquée des conditions, apparaissent, pesant lourdement sur les uns, la servitude et l’esclavage dégradants, tandis qu’entre les mains des autres s’organise la tyrannie brutale. La dignité de la femme s’avilit par la polygamie, le droit de l’enfant se trouve sacrifié par le relâchement du lien familial. Cependant l’ancien culte du grand dieu du ciel, et la manière de vivre, plus simple et plus pure, qui se rattachait étroitement à ce culte, persévéraient, jusqu’à un certain point, chez deux sortes de peuples. Ils se conservaient tout d’abord chez ces tribus que la marche de l’évolution avait de très bonne heure isolées de la masse principale des peuples et qu’elle avait reléguées dans des régions lointaines et fermées, où elles avaient gardé une forme plus ancienne de civilisation. De façon générale, ce sont les peuples demeurés à la phase de la chasse et de la simple cueillette. Comme représentant cette catégorie de peuples, nous pouvons citer les différentes tribus de Pygmées, les Tasmaniens, les tribus du sud-est australien, les Aïnos, qui sont les premiers habitants du Japon, et peut-être quelques tribus primitives de l’Amérique du Sud. Ces tribus, reléguées à l’écart, n’ont exercé aucune influence sur l’histoire de l’humanité. L’on dirait presque qu’elles n’ont été conservées si longtemps que pour se dresser aujourd’hui, peuples enfants, pauvres et naïfs, devant l’Europe infatuée de sa science et de sa civilisation et prête à rejeter loin d’elle toute religion. Témoins frustes et simples, mais d’autant plus persuasifs de cette haute et pure religion, qu’à l’origine, le genre humain avait reçue en héritage et qui devait être son viatique précieux tout le long de sa route millénaire. La seconde catégorie de peuples présente certaines analogies avec la première. Eux aussi, ces peuples sont des nomades errants. Mais ils ne sont plus pauvres et besogneux comme ceux de la première catégorie. Ils possèdent au contraire d’immenses troupeaux, à la suite desquels ils parcourent de vastes étendues de pays. De même qu’ils veillent d’ordinaire jalousement sur la pureté de leur sang, de même ils conservent, avec un attachement très marqué, l’ancienne manière de vivre, les antiques conceptions et coutumes. C’est ainsi qu’ils sont demeurés fidèles à la vieille foi des peuples en un Maître souverain du ciel. Ils vivent eux aussi à l’écart du mouvement d’évolution culturelle qui s’accomplit dans les centres de vie sédentaire, dans les villes issues de villages de cultivateurs. Mais cet isolement, il est voulu de leur part et ils en sont fiers. Ils n’ont pas été refoulés par force. Au contraire, il y a en eux une force explosive d’expansion, qui éclate périodiquement. Ils deviennent alors la terreur des populations agricoles et des habitants amollis des villes, sur le territoire desquels ils se répandent à la manière d’une inondation. Ils renversent des empires entiers et en fondent de nouveaux à la place, où ils fournissent les dynasties royales et l’aristocratie héréditaire. Ainsi nous apparaissent, dans l’Asie orientale, les Mongols, les Mandchous, les Tatares ; dans l’Asie occidentale, les peuples sémitiques du désert et dans le nord-est de l’Afrique, les Hamites qui leur sont apparentés. La vaste zone désertique, austère et fière solitude, qui s’étend, presque sans discontinuité, tout au travers des deux continents africain et asiatique, est la patrie de ces nobles peuples. C’est au milieu d’eux que Dieu se choisit un peuple, les Israélites, dont il fit le vase d’élection dans lequel il verserait une nouvelle et précieuse révélation, qu’il se proposait de répandre ensuite sur toutes les nations. Au centre de l’histoire universelle, entre les pays où fleurissaient les deux plus hautes civilisations de ce temps, le pays de l’Euphrate et celui du Nil, il plaça ce peuple, pour qu’il bénéficiât du rayonnement de ces deux civilisations et qu’il pût en retour projeter plus facilement sur elles sa propre lumière, incomparablement plus éclatante. De l’un de ces centres de civilisation, le pays de l’Euphrate, il appelle Abraham, premier ancêtre d’Israël. Il envoie Jacob, troisième ancêtre d’Israël, au pays du Nil, dans le deuxième de ces centres de civilisation. Puis, le peuple israélite s’étant développé entre temps, il le ramène au désert, qui était sa patrie primitive, pour que, pareil au géant Antée, il y renouvelât sa force dans un étroit contact avec le sol natal. Au Sinaï, l’antique Dieu du ciel, parmi les éclairs et les tonnerres, grave sa loi dans le cœur d’Israël. Une nouvelle période de révélations surnaturelles s’ouvre.

Bibliographie

  • Père Hilaire de Barenton, La Bible et les Origines de l’Humanité
  • Chevalier Gougenot des Mousseaux, Dieu et les dieux (Lien)
  • R.P. Antoine Lemonnyer, La Révélation primitive et les données actuelles de la science
  • Henri Luken, Les Traditions de l’humanité, ou la Révélation primitive de Dieu parmi les païens
  • Monseigneur Alexandre le Roy, La religion des primitifs (Lien)
  • Wilhelm Schmidt, Origine et évolution de la religion (Lien)