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Lecture pieuse

Pape Benoît XV, Spiritus Paraclitus (Encyclique)

Les esprits une fois armés de piété et d’humilité, Jérôme les convie à l’étude de la Bible. Et tout d’abord il recommande inlassablement à tous la lecture quotidienne de la parole divine : « Affranchissons notre corps du péché, et notre âme s’ouvrira à la sagesse ; cultivons notre intelligence par la lecture des Livres Saints, que notre âme y trouve sa nourriture de chaque jour. » Dans son Commentaire de l’Épître aux Éphésiens, il écrit : « Nous devons donc avec toute notre ardeur lire les Écritures et méditer jour et nuit la loi du Seigneur ; nous pourrons ainsi, tels des changeurs exercés, distinguer les pièces bonnes des fausses. » Il n’exclut point, d’ailleurs, de cette obligation commune les matrones et les vierges. À la matrone romaine Læta il donne entre autres ces conseils sur l’éducation de sa fille : « Assurez-vous qu’elle étudie chaque jour quelque passage des Écritures. Qu’au lieu des bijoux et des soieries elle affectionne les Livres divins. Elle devra d’abord apprendre le Psautier, se distraire à ses chants, et puiser une règle de vie dans les proverbes de Salomon. L’Ecclésiaste lui enseignera à fouler aux pieds les biens du monde ; Job lui fournira un modèle de force et de patience. Elle passera ensuite aux Évangiles, qu’elle devra toujours avoir entre les mains. Elle s’assimilera avidement les Actes des Apôtres et les Épîtres. Après avoir recueilli ces trésors dans le mystique coffret de son âme, elle apprendra les prophètes, l’Heptateuque, les Livres des Rois et des Paralipomènes, pour finir par le Cantique des Cantiques. » Il donne les mêmes directions à la vierge Eustochium : « Sois très assidue à la lecture et étudie le plus possible. Que le sommeil te trouve le livre à la main, et que le feuillet sacré reçoive ta tête tombant de fatigue. » Dans l’éloge funèbre qu’il envoya à Eustochium de sa mère Paula, il louait aussi cette très sainte personne d’avoir avec sa fille poussé si avant l’étude des Écritures qu’elle les connaissait à fond et les savait par cœur. Il ajoutait encore : « Je relèverai ce détail, qui paraîtra peut-être incroyable à ses émules : elle voulut apprendre l’hébreu, que j’étudiai moi-même en partie depuis ma jeunesse au prix de bien des fatigues et bien des sueurs et que je continue à approfondir par un labeur incessant pour ne pas l’oublier ; elle arriva à le posséder si bien qu’elle chantait les psaumes en hébreu et parlait cette langue sans le moindre accent latin. Ce fait se produit aujourd’hui encore chez sa fille Eustochium. « Et il n’a garde d’oublier sainte Marcella, très versée également dans la science des Écritures. Qui ne voit quels avantages et quelles jouissances réserve aux esprits bien disposés la lecture pieuse des Livres Saints ? Prenez seulement contact avec la Bible dans des sentiments de piété, de foi solide, d’humilité et le désir de vous perfectionner ; vous y trouverez et pourrez y goûter le pain descendu du ciel, et en vous se vérifiera la parole de David : « Les secrets et les mystères de ta sagesse, tu me les as révélés » (Ps. 40. 8) ; sur cette table de la parole divine, en effet, se trouve vraiment « la doctrine sainte ; elle enseigne la vraie foi, soulève le voile (du sanctuaire) et conduit avec sûreté jusque dans le Saint des Saints ». […] Ce qu’il faut chercher avant tout dans l’Écriture, c’est la nourriture qui alimentera notre vie spirituelle et la fera avancer dans la voie de la perfection : c’est dans ce dessein que saint Jérôme s’accoutuma à méditer jour et nuit la loi du Seigneur et à se nourrir, dans les Saintes Écritures, du pain descendu du ciel et de la manne céleste qui renferme en soi toutes les délices. Comment notre âme se passerait-elle de cet aliment ? »

Saint Grégoire le Grand, Troisième homélie sur Ezéchiel

Il est dans l’Écriture de très nombreuses pages qui, lues selon la lettre, édifient l’auditeur, si bien que son âme est attirée à l’intérieur par ce qui est accompli à l’extérieur. Là en effet nous trouvons des exhortations à l’action et des exemples de vertus, là nous est intimé ce que nous devons faire, même corporellement, là les œuvres qui nous sont prescrites ont leur modèle dans l’activité de saints et courageux personnages : ainsi, formés à l’agir bon par des leçons claires et par de saints exemples, portons les pas de notre âme, si nous le pouvons, jusqu’au seuil intérieur, c’est-à-dire jusqu’à l’intelligence mystique de la contemplation intérieure. Efforcez-vous, je vous en prie, frères bien-aimés, de méditer les paroles de Dieu ; ne dédaignez pas ces missives que nous envoie notre Créateur.

Saint Bernard de Clairvaux, Livre de la manière de bien vivre

Par la prière, nous sommes purifiés de nos péchés ; par la lecture, nous apprenons ce que nous avons à faire. L’une et l’autre sont bonnes, quand on peut s’y livrer. Si on ne le peut pas, il vaut mieux prier que lire. Car lorsque nous prions, nous nous entretenons avec Dieu ; quand nous lisons, c’est Dieu qui nous parle. Sœur bien aimée, si vous voulez être toujours avec Dieu, priez toujours et lisez toujours. La lecture des livres divins nous est grandement nécessaire. Car c’est par elle que nous apprenons ce que nous devons faire, ce que nous avons à éviter, et le but vers lequel nous devons tendre. Aussi est-il dit : « votre parole est une lumière à mes pieds et un flambeau qui dirige mes pas (Psal. CXVIII, 105). » Elle augmente le sentiment et l’intelligence. Elle nous forme à la prière et à l’action, à la vie active et contemplative. Aussi est-il dit au livre des Psaumes. « Heureux l’homme qui méditera nuit et jour sur la loi du Seigneur (Psalm. I, 2). » La lecture et la prière sont des armes qui triomphent du démon, et donnent les moyens d’acquérir l’éternelle béatitude. Elles détruisent les vices et nourrissent les vertus dans l’âme. La servante du Seigneur doit toujours prier et lire. Aussi est-il écrit au livre des Psaumes : « Je ne serai point confondu, lorsque je considérerai vos commandements (Psalm. CXVIII, 6). » C’est pourquoi, sœur bien-aimée dans le Christ, livrez-vous fréquemment et avec application à l’oraison, persévérez dans la méditation des saintes Écritures, soyez assidue à contempler la loi du Seigneur, ayez du goût pour les préceptes divins, ayez l’habitude de lire souvent ; que la méditation quotidienne de la loi soit votre lecture. La lecture fait disparaître l’erreur de la vie, elle soustrait l’homme à la vanité du monde. Par elle le sentiment et l’intelligence grandissent dans l’âme ; en effet, elle vous apprend ce qu’il y a à faire, ce qu’il faut éviter, le but vers lequel il faut tendre. Vous profiterez beaucoup en lisant, si pourtant vous pratiquez ce que vous lisez. Sœur vénérable, que Dieu ouvre votre cœur pour sa loi et pour l’accomplissement de ses ordres.

Adolphe Tanquerey, Précis de théologie ascétique et mystique

Au premier rang se place évidemment la lecture des Saints Livres et surtout du Nouveau Testament. A) Les âmes vraiment pieuses font leurs délices des Saints Évangiles ; elles y retrouvent :

  1. Les enseignements et les exemples de Notre Seigneur Jésus-Christ, et rien ne les forme mieux à la solide piété, rien ne les entraîne plus efficacement à l’imitation du divin Maître. Aurions-nous jamais compris ce que c’est que l’humilité, la douceur, la patience, le support des injures, la virginité, la charité fraternelle poussée jusqu’à l’immolation de soi, si nous n’avions lu et médité les exemples aussi bien que les leçons de Notre Seigneur sur ces vertus ? Sans doute les philosophes païens, en particulier les stoïciens, avaient écrit de belles pages sur quelques-unes de ces vertus ; mais quelle différence entre leurs essais littéraires et l’accent persuasif et entraînant du divin Maître ? On sent chez les premiers l’art du littérateur et souvent l’orgueil du moraliste, qui se met au-dessus du vulgaire ; en Notre Seigneur on remarque une simplicité parfaite, qui sait s’abaisser au niveau des foules ; en outre il pratique ce qu’il enseigne, et cherche, non sa gloire, mais la gloire de Celui qui l’a envoyé.
  2. Mais de plus les âmes croyantes se disent que chaque parole, que chaque action du Maître contient une grâce spéciale qui nous facilite la pratique des vertus dont elles lisent le récit ; elles adorent le Verbe de Dieu caché sous l’écorce des lettres, elles le supplient de les éclairer, de leur faire comprendre, goûter et pratiquer ses enseignements. Cette lecture est une méditation, un pieux colloque avec Jésus, et elles sortent de cet entretien plus déterminées que jamais à suivre Celui qu’elles admirent et qu’elles aiment. B) Les Actes des Apôtres et les Épîtres fournissent aussi un aliment à la piété : ce sont les enseignements de Jésus vécus par ses disciples, exposés, commentés, adaptés aux besoins des fidèles par ceux auxquels il a confié le soin de continuer son oeuvre : rien de plus touchant, de plus entraînant que ce premier commentaire de l’Évangile. C) Dans l’Ancien Testament :
  3. Il est des parties qui doivent se trouver entre toutes les mains, comme les Psaumes. « Le Psautier, écrit Lacordaire, était le manuel de la piété de nos pères ; on le voyait sur la table du pauvre comme sur le prie-Dieu des rois. Il est encore aujourd’hui, dans la main du prêtre, le trésor où il puise les aspirations qui le conduisent à l’autel, l’arche qui l’accompagne aux périls du monde, comme au désert de la méditation ». C’est le livre de la prière par excellence, où se trouvent exprimés, en un langage plein de vie et d’actualité, les plus beaux sentiments d’admiration, d’adoration, de crainte filiale, de reconnaissance et d’amour, avec les supplications les plus ardentes au milieu des situations les plus variées et les plus angoissantes, les appels à la justice divine du juste persécuté, les cris de repentir du pécheur contrit et humilié, les espérances d’un miséricordieux pardon et les promesses d’une vie meilleure. Les lire, les relire, les méditer et y conformer ses propres sentiments est évidemment une occupation très sanctifiante.
  4. Les livres sapientiaux peuvent aussi être lus avec profit par les âmes pieuses : elles y trouveront, avec les invitations pressantes de la Sagesse incréée à une vie meilleure, la description des principales vertus à pratiquer dans les rapports avec Dieu, avec le prochain et avec soi-même.
  5. Quant aux livres historiques et prophétiques, il faut, pour profiter de leur lecture, une certaine initiation, et y voir surtout l’action providentielle de Dieu sur le peuple choisi, pour le préserver de l’idolâtrie et le ramener sans cesse, malgré ses égarements, au culte du vrai Dieu, à l’espoir du Libérateur, à la pratique de la justice, de l’équité, de la charité, surtout à l’égard des petits et des opprimés. Quand on a reçu cette initiation, on y trouve des pages ravissantes ; et si les faiblesses des serviteurs de Dieu y sont mentionnées aussi bien que leurs bonnes œuvres, c’est pour nous rappeler la fragilité humaine et nous faire admirer la miséricorde divine qui pardonne aux pécheurs repentants.

Chanoine Auguste Saudreau, Manuel de spiritualité

L’un des exercices de piété qui, de tout temps, ont été le plus recommandés à ceux qui s’appliquent au service de Dieu est la lecture spirituelle. Saint Paul écrivait à Timothée : « Applique-toi à la lecture » (I Tim., iv, 13). Et lui parlant des saints livres : « Toute Écriture divinement inspirée, lui disait-il, est utile pour enseigner, pour convaincre, pour former à la justice, (c’est-à-dire à la vie parfaite), afin que l’homme soit parfait, apte à toute bonne œuvre. » (II Tim., iii, 16) On ne comprendra jamais ici-bas le mal qu’ont fait les livres mauvais : par eux se sont répandues toutes les hérésies, par eux ont été séduites ou corrompues une quantité innombrable d’âmes, mais personne non plus ne pourra calculer le bien immense fait par la Sainte Écriture et par tant de bons livres qui en reproduisent la doctrine. « La lecture des Saintes Lettres est la vie de l’âme, dit saint Ambroise (Serm. 35), le Seigneur le déclare lui-même quand Il dit : « Les paroles que je vous ai adressées sont esprit et vie » (Jean, vi, 63) « Vous ne verrez personne être véritablement attaché aux œuvres de Dieu, qui ne soit adonné à la lecture » disait saint Athanase dans une exhortation faite à des religieux. Saint Jérôme écrivait à Eustochium : « Que le sommeil ne vous surprenne qu’en lisant, et ne vous endormez que sur l’Écriture Sainte. » « La lecture des livres de piété, dit saint Alphonse, n’est peut-être pas moins utile à la piété que l’oraison. » (Oeuv. ascet., T. xi, ch. xvii) « La part faite à la lecture dans l’ordre de saint Benoît, nous rapporte Mabillon (Traité des études monastiques, P. I, ch. xiv), était considérable. On accordait à chacun tous les jours après Prime au moins deux heures de lecture et trois en Carême. Outre cela, on employait à la lecture le temps qui restait entre Matines et Laudes en hiver, et entre le dîner et Vêpres, depuis le mois d’octobre jusqu’au carême ; les jours de dimanche étaient tout consacrés à la lecture après les offices divins et la prière. » Tous les saints fondateurs d’ordre ont imposé la lecture spirituelle à leurs disciples, tous ils en ont fait un point de règle, auquel ils ont attaché une extrême importance, ils ont voulu que l’on ne se contentât pas d’écouter les lectures faites à haute voix pendant les repas, mais qu’on en fît encore un autre moment plus favorable aux saintes réflexions. Quand saint Thomas de Villeneuve fut élu prieur de son monastère, son premier soin pour y faire régner la ferveur fut de veiller à ce que tous les religieux fussent fidèles à l’oraison et à la lecture spirituelle. Dans l’Introduction à la vie dévote, saint François de Sales écrivant pour les personnes du monde dit : « Ayez toujours auprès de vous quelque beau livre de dévotion » (ii, 17) et le B. Père Eudes s’adressant aussi au commun des fidèles dans son Royaume de Jésus dit : « Je vous conseille et vous exhorte, autant que je me puis, de ne passer aucun jour sans lire quelque bon livre, au moins pendant une demi-heure. » Des faits nombreux nous ont été transmis qui démontrent l’efficacité de ce saint exercice. La lecture de l’Écriture Sainte avait préparé saint Augustin à revenir à Dieu ; le récit qui lui fut fait de la conversion et de la vocation à la vie monacale de deux officiers de l’empereur Théodose, conversion et vocation dues à la lecture de la vie de saint Antoine l’ébranla fortement ; enfin la lecture d’un passage des Épîtres de saint Paul fut le dernier coup de la grâce qui l’arracha au péché et le jeta aux pieds de son Dieu. Saint Ignace était un brillant officier qui ne rêvait que succès mondains quand la lecture de la vie des Saints le décida à suivre leurs exemples. Saint Jean Colombini lisait à regret et par pure condescendance pour son épouse un livre de piété, quand il sentit dans son cœur un changement si subit et si grand qu’il renonça au monde et se mit tout entier à l’œuvre de sa sanctification. Aux évêques qui lui demandaient quel avait été le principe de sa ferveur, saint Joseph de Cupertino répondit que c’était en entendant lire au réfectoire la vie des Saints, qu’il avait été souvent attendri et amené à les imiter. Sainte Thérèse raconte dans sa vie comment, étant enfant, elle puisa dans de pieuses lectures le désir du martyre, et comment plus tard ce furent des livres de piété qui nourrirent et accrurent sa ferveur. Monsieur Acarie avait surpris sa femme absorbée dans la lecture d’un livre frivole ; aussitôt il court chez son propre confesseur, en revient chargé de livres de piété, et défend à Mme Acarie d’en lire d’autres. Celle-ci obéit ; par là elle est bientôt toute transformée et elle devient la sainte qui exerça à Paris, à la fin du XVIème siècle, la plus grande et la plus salutaire influence ; veuve elle se fait carmélite et l’Église l’a élevée sur les autels sous le nom de la Bienheureuse Marie de l’Incarnation. Ce sont là quelques exemples entre beaucoup d’autres, mais on peut dire que tous les Saints ont trouvé dans la lecture un grand stimulant à leur générosité et l’un des moyens les plus puissants de leur sanctification. Comment en serait-il autrement ? La lecture des livres saints et des livres de piété éclaire et instruit, elle nourrit et développe la foi, elle excite en nos âmes de saints désirs, de douces espérances et une noble ardeur. « Ne pourrez-vous pas ce qu’ont bien pu ceux-ci et celles-ci ? » disait à saint Augustin la voix de la grâce (Conf., viii, 11) ; la grâce parle de même à celui qui lit une vie édifiante. Ceux qui font des mauvais livres leur habituelle lecture se corrompent et se perdent ; ceux qui se nourrissent à l’ordinaire de livres frivoles ou profanes restent dans une atmosphère toute terrestre, ceux qui lisent toujours des livres édifiants sont fortement poussés à se sanctifier. La lecture spirituelle nous rappelle ce que Dieu a fait pour nous, ce qu’Il a le droit d’attendre de notre soumission et de notre reconnaissance ; elle nous montre que notre intérêt est de servir uniquement ce grand Dieu ; elle nous fait connaître les vertus si belles, si enviables qui nous manquent, les défauts dont nous devons nous corriger, les moyens que nous devons prendre pour nous amender et pour faire des progrès ; elle nous incite à la prière et nous fait trouver l’oraison douce et facile, elle rend nos efforts et plus généreux et plus persévérants. Nos travaux, nos affaires, les nouvelles et les bruits du monde occupent trop souvent notre esprit, le détournent de Dieu et étouffent les pensées saintes ; les pieuses lectures réveillent en nous l’amour divin et nous amènent à Dieu. Toute âme qui veut accroître sa piété doit éviter les lectures vaines et profanes et s’adonner aux saintes lectures. « Les lectures profanes, dit saint Bonaventure, engendrent les vaines pensées et étouffent la dévotion, elles corrompent l’esprit au lieu de l’édifier. » (Opusc., c. 14) Combien d’âmes chrétiennes qui donnent trop de temps à la lecture des livres frivoles, des journaux, etc., trouveraient beaucoup plus de profit et se ménageraient des avantages éternels par la lecture spirituelle qu’ils négligent. Saint Jérôme dans une lettre à Eustochium raconte une vision qui eut sur toute la suite de sa vie l’influence la plus salutaire. C’était à l’époque où il commençait à mener la vie monacale non loin d’Antioche ; il goûtait peu et il ne lisait guère les Livres saints, l’élégance des auteurs profanes lui plaisait davantage, il faisait sa lecture préférée des œuvres de Cicéron, de Plaute, de Virgile. Transporté en esprit au tribunal de Dieu, le Juge lui demanda d’un ton sévère qui il était. « Je suis chrétien, répondit-il. – Tu mens, lui dit le Juge, tu es cicéronien, car là où est ton trésor, là est ton cœur ». Et l’ordre est donné de le flageller. Il implora alors la clémence du souverain Juge et l’obtint après avoir promis de ne plus lire de livres séculiers. Ce n’était point un vain songe. « Je sentis bien à mon réveil, dit le saint docteur, que cela était une réalité, puisque je portais sur mes épaules les marques des coups de fouet que j’avais reçus. Depuis ce temps-là j’ai lu les saintes Ecritures avec plus d’ardeur que je ne lisais auparavant les livres profanes. » Quels sont les livres qu’il convient de lire pour éclairer et accroître sa piété ? Au premier rang il faut mettre l’Écriture inspirée ou les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament et plus particulièrement l’Évangile. Il y a dans la parole de Dieu une force merveilleuse, une admirable puissance d’illumination et une source inépuisable de saintes impulsions ; on peut relire sans cesse l’Évangile et toujours y trouver de nouvelles lumières, toujours y puiser un nouveau courage. Ces livres sont l’œuvre de Dieu, Dieu y a mis une vertu cachée, et cette vertu opère dans toute âme qui les lit avec respect et amour. Après la Bible les livres composés par les saints sont les plus salutaires ; ils reflètent mieux la doctrine de l’Évangile ; composés, non pas comme l’Écriture Sainte sous l’inspiration infaillible, mais sous l’impulsion et avec les lumières du Saint-Esprit, ils portent en eux l’onction de la grâce. On peut dire des saints ce que Jésus disait de son précurseur : ce sont des flambeaux ardents et brillants, des foyers de lumière et de chaleur, ils éclairent l’âme et réchauffent sa ferveur. Les ouvrages des saints Pères et Docteurs, saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire, saint Bernard, saint Bonaventure, saint Ignace, saint Jean de la Croix, saint François de Sales, saint Alphonse de Liguori, le B. Albert le Grand, le B. Suzo, le B. Jean Eudes, le B. Grignon de Montfort, le Vén. Libermann, sainte Gertrude, sainte Mechtilde, sainte Brigitte, sainte Catherine de Sienne, sainte Catherine de Gênes, sainte Thérèse, sainte Marie-Madeleine de Pazzi, etc. ont fait dans l’Eglise un bien inappréciable. Quel bien n’ont pas fait aussi des ouvrages composés par des auteurs qui, bien qu’ils n’aient pas été canonisés, avaient cependant à un si haut degré l’esprit de l’Évangile ; ils reçurent certainement d’En-Haut et ils remplirent dignement la mission d’éclairer leurs frères. Ainsi les Conférences et les Institutions de Cassien, l’Imitation, les livres de Tauler, Louis de Blois, Denys le Chartreux, Grenade, Rodriguez, Lallemant, Surin, Louis Dupont, Grou, Mgr. Gay. Citons encore en ne nommant que les morts Gerson, Thomas de Jésus, Saint-Jure, le P. Faber, etc. Les livres à lire en lecture spirituelle sont de deux sortes : les livres de doctrine et les vies de saints personnages : les premiers nous enseignent ce que nous devons faire, les deniers nous montrent ce qu’ont fait tant d’hommes et de femmes qui avaient notre nature et par conséquent nos faiblesses et nos défauts. Verba movent, exempla trahunt : les paroles touchent, les exemples entraînent ; même les vies inimitables, d’après saint François de Sales, « ne laissent pas néanmoins de donner un grand goût général du saint amour de Dieu. » (Vie dévote, ii, 17) Les vies de Saints ont donc plus d’efficacité pour nous faire pratiquer la vertu que les leçons les plus sages. Combien de grands serviteurs de Dieu y ont trouvé leurs délices. Saint Jean-Baptiste de la Salle en faisait sa lecture de prédilection, le Vén. Jean de l’Hôpital lisait la vie des Saints à genoux avec un respect qui égalait sa ferveur. Dans les siècles passés la Vie des Saints se trouvait dans la plupart des foyers chrétiens, et ce livre si précieux contribuait grandement à entretenir dans les familles les sentiments de foi et de fidélité à Dieu. Cependant les livres historiques ne suffisent pas, les livres doctrinaux pleins de bons conseils, de salutaires leçons, de douces et fortes exhortations sont nécessaires à quiconque veut faire des progrès dans la vertu. Il faut donc alterner, lire tantôt les biographies édifiantes et tantôt des livres didactiques. Pour choisir ces derniers il faut prendre conseil de son guide spirituel, puis chacun doit consulter ses attraits et les besoins de son âme : ce qui convient mieux aux uns convient moins à d’autres, et ce n’est guère qu’en lisant que l’on verra si l’on retirera du fruit de telle ou telle lecture. Quand on a expérimenté qu’un livre nous fait beaucoup de bien, il est bon d’y revenir plus tard ; on trouvera en faisant ainsi beaucoup plus de profit qu’en lisant d’autres ouvrages qui flatteraient peut-être la curiosité, mais donneraient moins de lumière et de réconfort. Les très bons livres gagnent à être relus ; on les comprend souvent mieux et on les savoure davantage à une seconde lecture ; saint Thomas d’Aquin avait constamment sur sa table de travail les Conférences de Cassien et il ne se lassait pas de les relire ; saint Ignace affectionnait l’Imitation ; « il y a quinze ans, écrivait à sainte Jeanne de Chantal saint François de Sales, que je porte le Combat spirituel dans ma pochette et je ne le lis jamais qu’il ne me profite. » Même la première fois qu’on lit, il importe de lire attentivement, lentement, de façon à bien comprendre et à se pénétrer des vérités qui sont présentées : « Quand vous lisez, dit saint Ephrem, ne vous contentez pas de tourner les feuillets du livre, mais revoyez deux fois, trois fois, et plus souvent encore le même passage afin d’en bien saisir toute la portée. » (Lib. de patientia et consum.) Pour cette raison les lectures privées généralement font plus de bien que les lectures faites en commun. Il ne suffit pas de lire : « Multi legunt et ab ipsa lectione jejuni sunt, dit saint Grégoire : beaucoup lisent qui ne retirent de leur lecture aucun aliment. » (In Ezech. hom. X) Il faut lire avec piété et en esprit de prière, « en cherchant moins à acquérir de la science qu’à goûter les choses divines » dit saint Bernard : Si ad legendum accedat, non tam quaerat scientiam quam saporem. (In spec. monach.) On doit donc, avant de faire sa lecture spirituelle, élever son cœur à Dieu et Lui demander ses lumières, disant comme Samuel : « Parlez, Seigneur, votre serviteur écoute. » Qui legit intelligat : « que celui qui lira ceci le comprenne » disent les évangélistes après avoir rapporté les paroles du Sauveur (Matth., xxiv, 15 ; Marc, xiii, 14) ; et ils montrent par cette remarque que certains ne saisissent pas bien ce qu’ils lisent. Le soir de Pâques, Jésus ressuscité ouvrit l’esprit de ses apôtres, afin qu’ils comprissent les Écritures ; ils n’en avaient pas eu jusque là la claire intelligence. Une simple mais fervente prière dispose donc à profiter beaucoup mieux de ce saint exercice. Puis il faut lire avec foi et respect, avec docilité et avec un vif désir de tirer profit des leçons qui vont être offertes. « Les saintes Écritures, disait saint Augustin à son peuple, sont comme des lettres qui nous viennent de notre patrie céleste. » Et saint François de Sales parlant des ouvrages des Saints, « Lisez-en tous les jours un peu avec grande dévotion, dit-il, comme si vous lisiez des lettres missives que les Saints vous eussent envoyées du ciel pour vous montrer le chemin et vous donner le courage d’y aller. » (Vie dévote, ii, 17) On lira avec plus de profit si on évite l’empressement et la curiosité et si pendant la lecture on s’arrête de temps à autre pour méditer et savourer les bonnes choses qu’on rencontre et pour demander intérieurement la grâce de bien suivre les conseils donnés : « Les Saints, dit Rodriguez, nous conseillent de faire en lisant ce que les oiseaux font en buvant : ils boivent à plusieurs reprises, et toutes les fois qu’ils boivent, ils lèvent la tête au ciel. » (Ve Traité, ch. 28) Oratio lectionem interrumpat, dit saint Bernard, « qu’on suspende la lecture pour prier. » La lecture pratiquée en esprit de prière rapproche de Dieu ; elle est avec l’oraison le principal aliment de la vie intérieure.