Abbé Auguste Boulenger, Manuel d’apologétique
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I. Les quatre notes. — Dès le IVème siècle déjà, le concile de Nicée-Constantinople proposait quatre propriétés qui doivent permettre de discerner l’Église du Christ des fausses Églises. Ces quatre propriétés sont : 1° l’unité ; 2° la sainteté ; 3° la catholicité ; 4° l’apostolicité. « Et unam, sanctam, catholicam et apostolicam Ecclesiam. » Trois de ces notes : l’unité, la catholicité et l’apostolicité ont des rapports étroits outre elles et sont d’ordre juridique. La seconde : la sainteté, est d’ordre moral. Pour cette raison nous la détacherons des trois autres, et nous en parlerons en premier lieu. 1° La Sainteté. — La sainteté consiste à ce que les principes enseignés par l’Église du Christ doivent conduire à la sainteté certains de ses membres. La sainteté, en tant que note de l’Église, implique donc un double élément : la sainteté des principes et la sainteté des membres. La sainteté remplit les deux conditions requises pour être une note. Elle est : a) Une propriété essentielle. Que la sainteté des principes soit une marque essentielle de la vraie Église, il est facile de le prouver par le caractère de l’Évangile de Jésus. Le Sauveur ne se contente pas d’imposer l’observance des préceptes obligatoires en rappelant les devoirs du Décalogue (Mat., XIX, 16-19), il veut que ses disciples fassent mieux, qu’ils vivifient la lettre par l’esprit, c’est-à-dire par l’intention, que leur justice ne soit pas formaliste comme celle des Pharisiens, mais qu’elle prenne pour motif l’amour de Dieu et du prochain. « Je vous déclare, leur dit-il dans son Discours sur la montagne, que si votre justice n’excelle pas plus que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux » (Mat., V, 20). Jésus va plus loin, — et c’est ce qui va caractériser son Église, — au-dessus des vertus communes, de ce qu’on appelle couramment l’honnêteté et qui est un devoir strict pour tous, il propose la perfection aux âmes d’élite, comme un idéal auquel elles doivent tendre par les actes les plus contraires à la nature, par les sacrifices les plus durs : « Vous donc soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mat, V, 48). D’où il suit que dans la vraie Église l’on doit trouver des membres qui se distinguent par une sainteté éminente et des vertus héroïques. b) La sainteté est une propriété visible. Cela ne fait aucun doute pour le premier élément : la sainteté des principes est une chose que tout le monde peut observer. Il n’en va pas tout à fait de même pour la sainteté des membres. La sainteté étant avant tout une qualité intérieure et visible au seul regard de Pieu, l’on pourrait objecter que ce ne peut être là une propriété visible, une note de la véritable Église. II est vrai que la sainteté consiste surtout dans un fait intérieur et que l’hypocrisie peut revêtir les mêmes apparences que la sainteté. Cependant il est permis de poser en règle générale que l’extérieur est le miroir fidèle de l’intérieur. La sainteté dont on perçoit les manifestations extérieures, surtout quand elle s’accompagne d’humilité, est une propriété apparente aux yeux des hommes. Considérée dans l’ensemble des membres de l’Église, elle peut donc être, alors même qu’il y aurait de fâcheuses méprises, une note dont il n’y a pas lieu de récuser la valeur. 2° L’Unité. — L’unité, en tant que note de l’Église, consiste dans la subordination de tous les fidèles à la même hiérarchie et au même magistère enseignant. L’unité a les deux conditions requises pour être une note de la vraie Église. Elle est : a) Une propriété essentielle. Jésus a voulu qu’il n’y eût « qu’un seul troupeau et un seul pasteur » (Jean, X, 16). Il a prié à cet effet « pour que tous soient un » (Jean, XVII, 21). N’ayant prêché qu’un Évangile, il a voulu l’adhésion de tous ses disciples à cette doctrine révélée : d’où unité de la foi. Voulant la fin, il est clair qu’il devait en prendre les moyens. C’est dans ce but qu’il a institué une hiérarchie permanente, pourvue des pouvoirs nécessaires pour assurer l’unité de la société chrétienne ; b) Une propriété visible. La subordination de tous les fidèles à une même juridiction est une chose visible et vérifiable ; il n’est pas plus difficile de constater l’unité hiérarchique dans l’Église que dans toute autre société. — Nos adversaires objectent, il est vrai, que la foi étant une qualité intérieure, n’est pas visible. Sans doute, la foi est intérieure et invisible si on la considère en elle-même : mais, tout intérieure qu’elle est elle peut se manifester par des actes extérieurs, tels que la prédication, les écrits et la récitation de formules de foi. Au surplus, l’unité dont il s’agit ici, est avant tout l’unité de gouvernement. C’est cette derrière qui est le principe de l’unité de foi et de l’unité de culte. Si la première est constatée, les deux autres doivent suivre, comme des conséquences naturelles. 3° La Catholicité. — Le mot catholique veut dire universel. Conformément à l’étymologie, la catholicité c’est donc la diffusion de l’Église dans tous les pays du monde. Toutefois, les théologiens distinguent, à juste raison, entre : — 1. la catholicité de fait, une catholicité absolue et physique qui comprend la totalité des hommes, et — 2. la catholicité de droit, une catholicité relative et morale, dans ce sens que l’Église du Christ est destinée à tous et qu’elle s’étend à un grand nombre de régions et d’hommes. La catholicité remplit également les deux conditions de la note. Elle est : a) Une propriété essentielle. Alors que la Loi primitive et la Loi mosaïque ne s’adressaient qu’au peuple juif, seul gardien des promesses divines, la Loi nouvelle s’adresse à l’universalité du genre humain : « Allez, dit Jésus à ses Apôtres, enseignez toutes les nations » (Mat., XXVIII, 19). Toute Église par conséquent qui resterait confinée dans son milieu, qui serait l’Église d’une province, d’une nation, d’une race, n’aurait pas les caractères de l’Église du Christ, puisque Jésus a prêché sa doctrine pour tous et qu’il a fondé une société universelle. Est-ce à dire que l’Église du Christ devait être universelle dès le premier jour, ou même qu’elle devait l’être un jour, d’une catholicité absolue et physique ? Évidemment non. La diffusion de l’Évangile devait suivre une marche progressive, dont Jésus lui-même avait tracé le plan à ses Apôtres : il les avait chargés en effet de lui rendre témoignage à Jérusalem d’abord, puis dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre (Act., I, 8). Et même lorsque l’Évangile aura pénétré jusqu’aux extrémités de la terre, il n’en résultera pas encore une catholicité absolue. Car le Sauveur n’a pas entendu violenter les consciences ; il a laissé à tout homme la liberté d’entrer ou de ne pas entrer dans son royaume, et il a prédit que-tous n’y entreraient pas, vu qu’il a annoncé à ses disciples qu’ils seraient en butte aux persécutions. b) La catholicité est une propriété visible. Constater la diffusion de l’Église paraît chose assez simple. Cependant la note de catholicité n’est pas toujours aussi apparente qu’on pourrait le croire, car le nombre des adhérents d’une société peut subir des fluctuations avec les diverses phases de son histoire. Mais la catholicité n’est pas à la merci d’une variation de chiffres. Ce n’est pas parce que l’Église connaîtra à certaines heures de regrettables défections que sa catholicité diminuera d’autant : il suffit qu’elle reste toujours catholique de droit. 4° L’Apostolicité. — L’apostolicité est la succession continue et légitime du gouvernement de l’Église depuis les Apôtres. Pour qu’il y ait apostolicité il faut donc que des chefs actuels de l’Église l’on puisse remonter aux fondateurs de l’Église, c’est-à-dire aux Apôtres et à Jésus-Christ ; il faut de plus que cette succession soit légitime, c’est-à-dire que les chefs hiérarchiques se soient succédé conformément aux règles établies, qu’il n’y ait eu par conséquent dans leur accession au gouvernement aucun vice essentiel capable d’invalider leur juridiction. L’apostolicité de gouvernement implique l’apostolicité de la doctrine. Du fait que les chefs de l’Église ont pour principale mission de transmettre aux hommes le dépôt intégral de la Révélation, il s’ensuit que l’apostolicité de la doctrine doit découler de l’apostolicité de gouvernement, comme l’effet de la cause. Mais l’apostolicité de la doctrine n’est pas une note, parce qu’elle n’est pas une propriété visible, et que, pour savoir si une doctrine est apostolique, il faut rechercher auparavant par qui elle est enseignée. L’apostolicité a les deux conditions de la note. Elle est : a) Une propriété essentielle. Jésus-Christ ayant institué une hiérarchie permanente, son Église ne peut se trouver que là où les chefs sont les successeurs légitimes des Apôtres ; b) Une propriété visible. Il est aussi facile de contrôler le fait de la succession apostolique des Papes et des Évêques que celle des chefs de toute société humaine, par exemple, la succession des rois de France. II. Valeur respective des quatre notes. — Avant de faire l’application des quatre notes, il convient d’établir leur force probante, leur valeur respective. 1° LA SAINTETÉ est une note positive de la vraie Église. Car il est évident que, seule, l’Église qui a conservé la doctrine du Christ dans toute son intégrité, est capable de produire les fruits les meilleurs et les plus abondants de sainteté. D’autre part, la note de sainteté est facilement discernable : tout homme sincère peut constater la transcendance morale d’une société religieuse et se rendre compte que la sainteté des membres est le résultat de la sainteté des principes. Toutefois, la sainteté est un critère à l’ordre moral : entendez par là qu’il requiert des dispositions morales de la part de celui qui en fait l’application. Si en effet on a l’esprit prévenu contre la société religieuse qu’on étudie, il peut arriver qu’on s’arrête avec trop de complaisance aux faiblesses et aux défauts de cette société sans accorder la place voulue aux vertus héroïques dont elle a droit de se glorifier. Pour cette raison, la note de sainteté, quoique suffisante en soi, demande à être complétée par les autres notes, 2° L’UNITÉ est une note négative. Elle n’a donc qu’une valeur d’exclusion : elle nous permet de dire que toute société qui ne l’a pas ne peut pas être la vraie Église. Mais elle ne nous conduit pas plus loin, car rien n’empêche de concevoir une société où tous les membres soient subordonnés aux mêmes chefs et acceptent les mêmes croyances sans être pour cela la véritable Église. 3° LA CATHOLICITÉ est également une note négative et nous permet seulement d’exclure toute société qui n’est pas relativement et moralement universelle, par conséquent, toute Église provinciale ou nationale. Mais notre conclusion ne saurait aller au delà, et il peut se faire qu’une société soit la plus répandue, qu’elle compte le plus d’adhérents sans qu’elle soit nécessairement la véritable Église. Cependant le concept de catholicité est plus étendu que celui d’unité. Une société peut être une et ne pas dépasser les limites d’un pays, tandis que la catholicité qui suppose une certaine universalité, implique en même temps l’unité. Que serait en effet la catholicité, si l’Église qui embrasse plusieurs contrées n’était pas la même à tous les endroits ? Une Église peut donc être une sans être catholique, mais elle ne peut être catholique sans être une. 4° L’APOSTOLICITÉ est une note positive. Du moment qu’une Église peut démontrer que sa hiérarchie descend des Apôtres par une succession continue et légitime, il y a toute certitude qu’elle est la véritable Église. Mais le point délicat de cette note est de prouver que la succession a toujours été légitime, que la juridiction épiscopale n’a pas été annulée par le schisme et l’hérésie, c’est-à-dire par la rupture avec l’œuvre authentique de Jésus-Christ. Or la rupture ne deviendra évidente que si cette Église ne possède plus les trois notes précédentes. L’apostolicité doit donc être contrôlée par les autres notes, et en particulier, par l’unité et la catholicité. Conclusion. — 1. Toute Église, dans laquelle il y a absence des quatre notes ou seulement d’une des quatre notes, ne peut être la vraie Église. 2. L’Église qui possède les quatre notes est nécessairement la vraie Église. Car la sainteté et l’apostolicité, étant des notes positives, sont des critères qui suffisent à prouver l’authenticité d’une Église. Cependant il est bon de ne pas les isoler, nous venons de dire pourquoi.