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Fideon

Prophéties Messianiques

Jacques-Bénigne Bossuet, Élévations sur les Mystères, méditations et autres textes

Encore que les prophéties éclatent principalement depuis le temps de David, elles ont une plus haute origine. Nous les avons vues sous Adam, nous les avons vues sous Abraham, Isaac et Jacob, « dans cette bénite semence en qui la bénédiction se devait répandre sur toutes les nations de la terre ». Mais de ces trois patriarches avec qui l’alliance avait été faite, le dernier était réservé pour en développer tout le secret par ces paroles : « Le sceptre », le gouvernement, la magistrature, « ne sera point ôté de Juda » : sa tribu, qui sera un jour le seul royaume où la loi et les promesses seront accomplies, ne cessera point de vivre selon ses lois, et d’avoir ses gouverneurs et ses magistrats légitimes, qui sortiront « de sa race jusqu’à ce que vienne celui qui doit être envoyé » ; selon une autre leçon qui revient au même sens : « en qui l’accomplissement des promesses est réservé ; et il sera l’attente », l’espérance, le libérateur « de tous les peuples » : quatre lignes, où est renfermée toute l’histoire du peuple de Dieu, jusqu’à Jésus Christ. Le caractère particulier qui en devait marquer le temps était la chute du royaume judaïque destitué de son propre gouvernement, et la suite nécessaire de la venue du Christ était marquée par la concurrence de la réprobation des Juifs, avec l’établissement de son empire parmi tous les peuples de l’univers. Il adresse la prophétie à Juda. C’est à lui qu’il se restreint quand il veut parler du Christ futur ; et ce Christ, que nous savions déjà qui devait sortir d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, nous est désigné comme devant être le fruit de la tribu de Juda. Nous verrons ensuite que, dans la tribu de Juda, David est choisi pour en être le père, afin que Jésus, fils de David, auteur de la famille royale ; fils de Juda qui est toujours à la tête du peuple de Dieu ; fils d’Abraham, en qui avait commencé l’alliance ; pour encore remonter plus haut, fils de Sem, béni au-dessus de ses deux autres frères, recueillît en lui, par la plus belle de toutes les successions, tous les titres de distinction et de bénédiction qui avaient jamais été, et sortit du plus pur et du plus beau sang qui fût au monde. Ô Jésus ! que Jacob a vu en mourant dans l’extrémité de sa vieillesse, avec une vue défaillante, puisse venir votre règne, et puissions-nous augmenter le nombre de vos sujets véritables par notre sincère obéissance ! La prophétie de Moïse Quoique tout l’état de Moïse et de la loi soit prophétique dans son fond, comme on a vu, il y a encore sur Jésus-Christ une prophétie spéciale de Moïse ; et la voici : « Dieu vous suscitera un prophète comme moi, de votre nation, et du milieu de vos frères : vous l’écouterez. » C’est un prophète particulier que Dieu promet à son peuple, un prophète « comme moi », dit Moïse : un prophète « semblable à moi », comme il ajoute dans la suite ; c’est-à-dire un prophète législateur. Car, au reste, il est écrit des autres prophètes : « qu’il ne s’en est jamais élevé comme Moïse ». Josué, qui lui succéda dans le gouvernement du peuple de Dieu, était beaucoup au dessous de lui, non seulement en prodiges et en puissance, mais encore en dignité : « ayant reçu l’esprit de sagesse, parce que Moïse avait mis les mains sur lui ». On lui obéissait donc, non pas comme à un législateur, mais sur des faits particuliers. Il n’en est pas ainsi de ce prophète que Moïse annonce comme devant lui être semblable. Il dit de lui : « Vous l’écouterez » : qui est aussi la même chose que le Père éternel a dit de son Christ : « Celui-ci est mon fils bien-aimé : écoutez-le. » Il y a donc deux prophètes d’un caractère particulier : le ministère de l’un devait succéder à celui de l’autre ; et il est dit singulièrement de chacun d’eux : « Écoutez-le » : l’un, médiateur de la loi ancienne ; et l’autre, médiateur de la nouvelle : autant différents entre eux que les deux lois qu’ils ont établies. Toutefois, il y a entre eux quelque chose de commun : c’est qu’à la tête de chaque loi qui devait, pour ainsi dire, régner, il y a un prophète par excellence pour chacune : mais le dernier l’est « d’autant plus qu’il est le fils » ; au lieu que l’autre « était le serviteur ». Celui dont le ministère était passager, montre l’autre dont le ministère était éternel : aussi ne lui nomme-t-il point de successeur, et il lui remet pour toujours l’autorité et la prophétie. Que si l’on a écouté Moïse avec une crainte si religieuse ; et si ceux « qui ont violé sa loi ont été punis de mort sans miséricorde, de quels supplices seront dignes ceux qui auront foulé aux pieds le fils de Dieu », et qui n’auront pas obéi à Jésus ? La prophétie de David « Béni soit le nom et le règne de notre père David ! Béni soit le fils de ce » saint « roi », par qui nous vient la vie et le salut ! Les psaumes de David sont un évangile de Jésus-Christ tourné en chant, en affections, en actions de grâces, en pieux désirs. « C’est ici », disait Jésus-Christ, « la vie éternelle : de vous connaître, ô Père céleste ! qui êtes le vrai Dieu, et Jésus Christ, que vous avez envoyé ». C’est par où commencent les psaumes. Le premier montre la félicité de celui qui garde la loi de Dieu, et ensuite, dès le second, on voit paraître Jésus-Christ : toutes les puissances du monde conjurées contre lui : Dieu qui s’en rit du plus haut des cieux, et qui adressant la parole à Jésus-Christ même, le déclare « son Fils qu’il engendre dans l’éternité ». C’est, dès le commencement, l’argument de tous les psaumes. David l’a vu « dans le sein de son père engendré avant l’aurore », avant tous les temps : il a vu qu’il serait « son fils », et en même temps « son Seigneur ». Il l’a vu roi souverain : « régnant par sa beauté, par sa bonne grâce, par sa douceur et par sa justice : perçant le cœur de ses ennemis » par une juste vengeance, ou celui de ses amis par un saint amour. Il l’a adoré dans « son trône éternel, comme un Dieu, que son Dieu a sacré par une divine onction » : père et protecteur des pauvres, « dont le nom sera honorable devant lui ; » puissant auteur « de la bénédiction des gentils consacrés et sanctifiés en son nom ; prédicateur d’un » nouveau « précepte dans la sainte montagne de Sion ». Il a vu toutes les merveilles de sa vie, et toutes les circonstances de sa mort : il en a médité tout le mystère. Il a maudit en esprit son disciple qui le devait vendre : et il en a vu l’apostolat passé en d’autres mains. « Ses pieds et ses mains percés », avec son corps violemment étendu et suspendu, ont été le cher objet de sa tendresse. David s’est jeté par la foi entre ses bras amoureusement étendus à un peuple contredisant. « Il a goûté le fiel et le vinaigre », qu’on lui a donnés dans sa soif. Il voit tout, jusqu’à l’histoire « de ses habits divisés, et de sa robe jetée au sort ». Il est touché des moindres circonstances de sa mort, et n’en peut oublier aucune. Il se réjouit en esprit de lui voir après sa mort « annoncer la vérité aux gentils dans la grande Église », où tous les peuples de l’univers devaient se réunir, où les pauvres comme les riches devaient être assis à sa table. Enfin il l’a suivi « au plus haut des cieux avec des captifs attachés à son char victorieux ». Il l’a adoré, « assis à la droite du Seigneur », où il a été prendre sa place. Ô Jésus ! les chères délices, l’unique espérance et l’amour de notre père David ! C’est principalement par cet endroit-là qu’il a été « l’homme selon le cœur de Dieu ». Sa tendresse pour ce cher fils, qui est le fils de Dieu comme le sien, lui a gagné le cœur du Père éternel. S’il a tant pensé à Jésus souffrant dans toute sa vie, à plus forte raison y a-t-il pensé lorsqu’il a été sa figure en souffrant lui-même. S’il est si doux à ceux qui l’outragent, s’il est muet, sans réplique et sans défense ; si, loin de rendre le mal pour le mal, il rend à ses ennemis des prières pour leurs imprécations ; si ce bon roi s’offre à être la seule victime pour tout son peuple désolé par la main d’un ange, il en voyait l’exemple en Jésus. Faut-il s’étonner s’il a été si humble et si patient dans sa fuite devant Absalon ? Ce fils obéissant le consolait des emportements et des fureurs de son fils ingrat et rebelle. Ô Jésus ! je viens avec David m’unir à vos plaies, vous rendre hommage dans le trône de votre gloire, me soumettre à votre puissance. Je me réjouis, fils de David, de toute votre grandeur. Non, « vous n’avez point connu la corruption », vous qui étiez par excellence « le saint du Seigneur. Vous avez su le chemin de la vie, la gloire et la joie vous accompagnent. Vous régnez aux siècles des siècles, et votre empire n’aura point de fin ». Autres prophéties Nous avons expliqué ailleurs les oracles sacrés des prophètes sur Notre Seigneur Jésus-Christ. Je dirai ici en abrégé qu’ils ont tout vu : ses deux naissances, la première toute divine, « dès le jour de l’éternité » : le lieu marqué pour la seconde dans « Bethléem ; une vierge qui le conçoit et qui l’enfante ; un enfant qui nous est né ; un fils qui nous est donné. Enfant, homme » dès le premier jour, et tout ensemble « Dieu fort et tout puissant ». Reconnaissons avec Zacharie l’humble monture de ce « Roi juste », clément et « doux », lorsqu’il fait son entrée dans sa ville royale. Considérons avec lui « les trente deniers pour lesquels il a été vendu », et l’emploi de cet argent pour acheter « le champ d’un potier ». Tout s’accomplit en son temps. « Le pasteur est frappé, et le troupeau se dissipe. Les disciples se retirent chacun chez eux, et Jésus demeure seul. » On crache sur son visage ; « et il ne se détourne pas pour éviter les coups et les infamies qu’on lui fait ». On le perce ; et tout Israël voit les ouvertures des plaies qu’il lui a faites. Comme un autre Jonas, on le jette dans la mer, pour sauver tout le vaisseau ; et comme lui « il en sort au bout de trois jours ». À mesure que le temps approche, ses mystères se découvrent de plus en plus. Daniel compte les années où se devaient accomplir son onction, ses souffrances, sa mort suivie d’une juste vengeance et de l’éternelle désolation de l’ancien peuple qui a méprisé le « Saint des saints ». Il voit en esprit « le Fils de l’homme à qui est donné un empire », à qui nuls lieux, nuls temps ne donnent des bornes. Cet empire, le plus auguste qui eût été et sera jamais, « sera l’empire des saints du Très-Haut ». Daniel, étonné de sa grandeur, se trouble dans ses pensées, et conserve cette parole dans son cœur. Mais il faut que ce Fils de l’homme souffre une mort violente. Isaïe nous apprend à goûter ses souffrances ; il doit « porter nos péchés » et par là s’acquérir l’empire, « et partager les dépouilles des forts » : et la cause de ses victoires, c’est qu’il s’est livré à la mort. « Il a été mis au rang des scélérats », crucifié entre deux larrons : c’est le « dernier des hommes », et tout ensemble le plus grand. Ce n’est point par force qu’il souffre la mort. « Il s’y est offert, parce qu’il l’a voulu. Il n’a point ouvert la bouche » pour se défendre ; « il est muet comme l’agneau sous la main qui le tond ». Le silence du Fils de Dieu parmi tant d’outrages et tant d’injustices, qui est le plus remarquable caractère du Fils de Dieu, a fait l’admiration de ce prophète. On le croit frappé de Dieu pour ses péchés, lui qui est l’innocence même ; « mais c’est pour les nôtres qu’il souffre, et nous sommes guéris par ses blessures ». Les prières qu’il pousse vers le ciel dans cet état de souffrance, sont le salut « des pécheurs » pour qui il « prie ». Une « longue postérité » sortira de lui, parce qu’il a volontairement souffert la mort : « et son sépulcre », d’où il sortira vainqueur et immortel, « sera glorieux ». Ce seul passage si précis et si étendu, où les souffrances du Sauveur futur sont inculquées en tant de manières, suffisait pour animer tous les sacrifices et le culte de la loi, et mettre continuellement devant les yeux des vrais Israélites, qu’elle contenait sous ses ombres, la rémission des péchés par une mort volontaire, un sang salutaire qui les expiait, des plaies qui rétablissaient la santé de l’homme, et dans tout cela un Sauveur aussi juste que souffrant, qui nous guérissait par ses blessures. Combien plus doit-on se nourrir de ces plaies sacrées, de cette mort et de ce sang innocent versé pour les pécheurs, depuis, comme dit saint Paul, que Jésus-Christ « a été crucifié à nos yeux ! Ô Galates insensés, comment vous laissez-vous fasciner les yeux » après un tel spectacle ! Accourez, peuples, à la croix de Jésus-Christ. Et puisque c’est vous qui lui avez tous donné la mort, venez, comme dit l’évangéliste après le prophète, venez, dis je, « contempler celui que vous avez percé ». Réflexions Les choses étant en cet état, la venue de Jésus-Christ étant préparée dès l’origine du monde, toute la loi, pour ainsi dire, en étant enceinte et toute prête à l’enfanter, Dieu laissa le peuple saint quatre à cinq cents ans sans prophètes et sans prophéties, voulant leur donner ce temps pour les méditer, et pour soupirer après le Sauveur. À la veille de faire cesser les prophéties, c’est-à-dire dans les temps de Daniel, d’Aggée, de Zacharie et de Malachie, il déclara les secrets divins plus clairement que jamais. C’est de quoi font foi principalement les Semaines de Daniel, où les temps de la venue et de la mort du Christ étaient exactement supputés. Aggée avait dit ces mémorables paroles à la gloire du second temple : « Encore un peu de temps. » Car, qu’était-ce que quatre cents ans et un peu plus, à comparaison de tant de milliers de siècles où le Sauveur avait été attendu ? « Encore » donc « un peu de temps, et je remuerai le ciel et la terre, et le Désiré de toutes les nations viendra ; et je remplirai de gloire cette maison nouvellement rebâtie » ; c’est-à-dire le second temple, « dit le Seigneur des armées, le Dieu tout-puissant. L’argent est à moi, et l’or est à moi » : tout est en ma puissance ; et si je voulais faire éclater cette maison en richesses même temporelles, je le ferais ; mais je lui prépare un autre éclat par la venue du « Désiré des nations. La gloire de cette seconde maison sera plus grande que celle de la première, et j’établirai la paix dans ce lieu, dit le Seigneur des armées. » S’il faut regarder le temple par un éclat extérieur, la gloire du premier temple, sous le riche empire de Salomon, de Josaphat, d’Ézéchias et des autres rois, sera sans contestation la plus grande. Loin que le second temple eût le même éclat, ceux qui le rebâtissaient, et qui avaient vu le premier, ne pouvaient retenir leurs larmes en voyant combien il lui était inférieur. Il est vrai que dans la suite des temps la gloire du second temple fut grande dans l’Orient. On y vit porter les présents des rois, et je ne sais si Hérode, qui le rebâtit, n’en égala pas la magnificence à celle de Salomon. Mais après tout, et quoi qu’il en soit, ce n’est pas là de quoi « remuer le ciel et la terre » ; et un si grand mouvement se doit terminer à quelque chose de plus grand que des richesses terrestres. Voici donc « le grand mouvement du ciel et de la terre » : c’est que « le Désiré des nations », le Christ qui en est l’attente, « paraîtra » sous ce second temple. Il « viendra », dit le saint prophète Aggée, et où viendra-t-il ? Un autre prophète l’explique dans le même temps : « J’envoie mon ange », dit Malachie, « au nom du Seigneur ; et il préparera la voie devant ma face : et en ce temps viendra dans son temple le Seigneur que vous cherchez, et l’ange du testament », ou de l’alliance « que vous désirez. Le voilà qui vient, dit le Seigneur ». Il n’y a plus rien entre deux : il n’y a plus de nouvel ouvrage, ni de nouvelles figures du Christ à venir, ni de nouvelles prophéties. Voici le dernier état du peuple de Dieu, et après cela il n’y a rien à attendre que le Christ qui entrera dans le second temple. Ce n’est donc pas sans raison que le saint vieillard « Siméon, qui attendait » avec tant de foi la venue du Christ, et « la rédemption d’Israël », fut amené « en esprit », c’est-à-dire par inspiration, avec Anne la prophétesse, cette sainte veuve, dans le temple où le Seigneur allait entrer. C’est qu’alors s’allait accomplir la gloire du second temple, lorsque Jésus y devait venir pour y « établir la paix », comme Aggée l’avait prédit. Aux approches de ce temps heureux, toute la nature était en attente, tout le peuple vivait en espérance. S’il n’avait plus de prophètes, il vivait en la foi et dans les lumières des prophéties précédentes. Ceux qui étaient éclairés d’en haut appelaient celui qui les devait sauver de leurs péchés. Le Christ, à la vérité, leur était souvent montré comme un conquérant, qui les devait délivrer des mains de leurs ennemis, qui les tenaient en captivité. Mais cette captivité et ces ennemis n’étaient d’un côté qu’une figure d’une captivité spirituelle, et de l’autre une punition de leurs péchés, qui leur attiraient tous ces maux, et mettaient ce joug de fer sur leur tête : et enfin les frayeurs de leur conscience leur faisaient sentir que le grand mal dont ils devaient être délivrés était leurs péchés. C’est pourquoi ils reconnaissaient qu’ils avaient besoin « d’un Sauveur » qui les expiât : il leur fallait « un juste et un innocent », qui fût la sainte victime qui les effaçât. « Ô ciel, envoyez votre rosée, et que les nues pleuvent le Juste ; que la terre s’ouvre, et qu’elle germe le Sauveur ! » Pour être Sauveur, il faut qu’il soit juste, d’une justice qui vienne du ciel, qui soit divine, infinie, et celle de Dieu même, afin que nous puissions l’appeler après le prophète : « Le Seigneur notre justice. » Ce juste qui devait venir du ciel doit aussi sortir de la terre : il faut qu’il joigne en sa personne le ciel et la terre, qu’il soit Dieu et homme tout ensemble ; que, par une double naissance, il vienne tout ensemble, et du ciel « dans les jours de l’éternité », et « de Bethléem » dans le temps, comme l’avait dit le prophète ; et c’est ainsi que « dans peu de temps », dans le dernier période du peuple de Dieu, ce grand Dieu « devait remuer le ciel et la terre ». Cependant tout se préparait à son arrivée. Le royaume de Juda vivait sous ses lois dans une parfaite liberté : peu à peu il se dégradait ; et quand le temps approcha qu’il devait être détruit, il tombe entre les mains des étrangers. Un nouveau peuple se prépare au Christ futur ; on va voir toutes les nations venir en foule composer ce nouveau royaume, qui était sous « le Fils de l’homme, le royaume des saints du Très-Haut qui ne devait point avoir de fin ». Nous touchons au dénouement des mystères, et le Dieu homme va paraître. Purifions nos cœurs pour le recevoir : songeons au malheur de ceux pour qui il était venu, et qui cependant n’ont pas voulu le connaître. Charnels, ambitieux, avares, quand Jésus est venu à eux, ils l’ont méconnu : ils l’ont mis à mort parce que ses saintes paroles n’entraient point dans leurs cœurs. Purifions-nous donc, pour le recevoir, de tous les désirs du siècle, en attendant son glorieux avènement : autrement, tout est à craindre pour nous : sa venue nous sera funeste, et nous le crucifierons comme les Juifs.

Abbé Olivier Rioult, La clef des Écritures (Pages 238-242)

Dans les premiers temps de l’humanité Dieu a plus parlé par les faits et les gestes que par des paroles. Les prophéties n’ont pourtant jamais manqué. Mais pendant l’ère patriarcale et les temps mosaïques jusqu’au temps de David, les renseignements messianiques se réduisaient surtout à donner l’origine du Christ en affirmant qu’il serait de la descendance d’Adam, de la race de Sem, du peuple hébreu, de la tribu de Juda ; on affirmait qu’il serait vainqueur de Satan et une source de bénédiction pour tous les peuples qui lui rendraient hommage. Ce Messie sera lui-même un prophète, c’est-à-dire un interprète des volontés de Dieu sur la terre ; il sera comme Moïse, mais supérieur à Moïse, il sera libérateur, médiateur, législateur. Il n’apparaîtra que lorsque la tribu de Juda cessera de porter le sceptre, c’est-à-dire quand elle aura perdu sa suprématie sur les autres tribus. Mais pour entretenir et augmenter la flamme de la foi, de l’espérance et de l’amour, Dieu a voulu préciser les choses par des prophéties de plus en plus nombreuses et précises en répandant plus largement le charisme prophétique sur des hommes tels que Jonas, Abdias, Joël, Amos, Osée, Michée, Isaïe, Nahum, Habacuc, Sophonie, Jérémie, Baruch, Ezéchiel, Daniel. Tous ces prophètes sont des « hommes de Dieu », non seulement par leur mission, mais encore par l’héroïcité de leur vie. Car, étant donné l’esprit de rébellion qui régnait en Israël, leur mission prophétique était comme vouée à l’échec. Certes le prophète était généralement reconnu comme envoyé de Yahvé ; mais, le plus souvent, ses avertissements étaient considérés comme inopportuns voire nuisibles à l’ordre établi, ce qui devenait un motif suffisant pour que le prophète soit rejeté et lapidé. « Mourir de mort violente, telle était la perspective ordinaire et normale du prophète : si cela ne se produisait pas, c’était une exception. On se rappelle l’invective de Jésus : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Vous construisez des tombeaux aux prophètes et ornez les monuments des justes, et vous criez : si nous avions été au temps de nos pères, nous n’aurions pas été leurs complices dans le sang des prophètes ! Ainsi, vous témoignez contre vous-mêmes (avouant) d’être les fils des assassins des prophètes » (Mat 23,29 ; Act 7,52). Cette invective est un témoignage strictement historique, et non une amplification oratoire : son historicité est, du reste, prouvée par la célèbre énumération des tourments que subirent les prophètes, qui « souffrirent les moqueries et les verges, les fers et les cachots, furent lapidés, torturés, sciés, furent tués par l’épée, etc. » (Heb 11,36). En général, donc, les prophètes furent des martyrs, et des martyrs de sang-froid, qui contemplèrent pendant de longues années la fin qui les attendait ; et même si tel ou tel ne mourut pas de mort violente, la possibilité quotidienne de celle-ci valait bien un martyre. En outre, l’échec auquel étaient voués les prophètes ne se trouvait pas seulement dans leur mort mais encore dans leur vie ; et leur sainteté resplendit peut-être plus dans la vie que dans la mort. Ils allèrent toujours contre le courant et furent en opposition avec la grande majorité de leurs compatriotes. On peut appliquer à tous les prophètes ce que Yahvé dit à Jérémie dès le début de sa vocation : « voilà que je te place aujourd’hui comme une ville fortifiée… et comme un mur d’airain contre toute la nation en face des rois… des prêtres… du peuple » (Jér 1,18). C’est à l’intérieur de ces villes fortifiées, derrière ces murs d’airain, que fut sauvé ce qu’il y avait de plus noble en Israël : son yahvisme. La masse inclinait vers les cultes syncrétistes : à l’improviste le prophète se présentait, au plus fort de ces réjouissances effrénées, et annonçait comme imminentes les foudres de Yahve. Le peuple attribuait alors un pouvoir presque magique à l’arche, au temple, aux sacrifices et à d’autres pratiques rituelles, et était persuadé que tout cela suffisait à conjurer tous les malheurs, même si on continuait à pratiquer l’immoralité et l’injustice : le prophète, sur la porte du temple, criait qu’avant d’offrir le sacrifice il fallait purifier ses mains du sang dont elles étaient maculées, rendre justice à l’orphelin et à la veuve, circoncire son cœur et ses oreilles avant tout, et comme contre-partie, il décrivait avec des traits d’une vivacité effrayante la future destruction de ce temple matériel et idolâtre. Quand le peuple et les rois mettaient toute leur confiance dans l’Égypte ou l’Assyrie, l’inflexible prophète se présentait et rappelait que la seule confiance de la nation devait reposer en Yahvé, et que mettre son espoir dans les alliances politiques serait comme s’appuyer sur un roseau brisé, dont les éclats percent la main. Dans le peuple se répandait de plus en plus la corruption morale, et partout c’était l’adultère, l’usure, la violence, et toutes sortes de péchés : le prophète, dans les rues et sur les places, dans les palais des grands et dans les masures des pauvres, dans l’atrium du temple et dans la boutique du potier, reprochait aux coupables leurs délits, et avec une telle vivacité d’expression, qu’encore maintenant on ne le lit pas sans un frisson. Une telle conduite ne pouvait procurer au prophète qu’impopularité. De l’impopularité à la haine et à la persécution il n’y a qu’un pas : et une haine de ce genre ne pouvait être assouvie que par la lapidation. Mais cela ne faisait pas fléchir les prophètes, et ils ne s’éloignaient pas d’un pouce de leur ligne de conduite. Et pourtant il aurait été facile, et même quelquefois, semblait-il, opportun de céder sur quelques points. Flatter un peu le peuple, caresser avec grâce les puissants, savoir plier selon l’opportunité devant les prêtres, fermer les yeux sur quelques actions des rois, aurait peut-être permis de mieux s’imposer ensuite à tous ces gens, qui, en fin de compte, reconnaissaient bien le prophète comme envoyé de Yahvé. C’était l’artifice bien connu des faux prophètes de métier, et qui leur réussissait si bien, leur procurant autorité et argent. Mais les prophètes authentiques ne purent jamais apprendre cet artifice, précisément parce qu’ils avaient ce qui manquait aux faux prophètes : une conscience profondément religieuse, qui, chez eux, s’identifiait avec leur mission. Tout compromis aurait consisté à frelater la parole de Yahvé ; celle-ci devait au contraire se conserver pure même au prix d’une suite ininterrompue de sacrifices. » Grâce au prophétisme, les principaux traits de l’histoire du Christ vont être tracés d’avance. Ainsi l’on savait qu’il aurait un précurseur (Is 40,3-11), qu’il devait naître enfant (Is 9,6), d’une mère vierge (Is 7,14), dans la ville de Bethleem (Mich 5,2), qu’il devait descendre d’Abraham (Gen 18,18), sortir de la tribu de Juda (Gen 49,8) et de la famille de David (II Rois 7,12; Is 7,13), qu’il paraîtrait quand Juda aura perdu le sceptre de l’autorité (Gen 49,10) et que les 70 semaines fixées par Daniel se seront écoulées (Dan 9,24-27). Il est encore écrit qu’il annoncera le royaume de Dieu aux pauvres et aux petits (Is 61,1), qu’il commencera sa prédication sur les confins de Zabulon et de Nephtali (Is 9,1), qu’il ouvrira les yeux aux aveugles et rendra la santé aux infirmes (Is 35,5-6), qu’il enseignera la voie parfaite (Is 30,21), qu’il sera le précepteur des Gentils (Is 55,4), qu’il les convertira (Ps 21,28 ; Is 17,7-8), qu’il aveuglera les sages et les prudents, et qu’il éclairera ceux qui sont dans les ténèbres (Is 6,10; 9,2), qu’il sera la pierre précieuse qui servira de fondement à Sion (Is 28,16), qu’elle croîtra et deviendra une montagne immense qui couvrira toute la terre (Dan 2,35), qu’il sera le médiateur d’une nouvelle alliance gravée dans les cœurs (Jér 31,31-34). Enfin il est encore écrit qu’il sera abreuvé d’opprobres et de tourments (Ps 21; Is 53), mis à mort (Dan 9,26) et transpercé (Ps 21,17), mais que les rois de la terre et tous les peuples le serviront. Tout cela est contenu dans les Livres saints. C’est pourquoi le Christ dira un jour aux Juifs : « Toutes choses m’on été remises pas mon Père ; et personne ne sait ce qu’est le Fils, si ce n’est le Père, ni ce qu’est le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura bien voulu le révéler. » Et se tournant vers les disciples, il leur dit en particulier : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Car, je vous le dis, beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous, vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu. » (Luc 10,22-24) « Beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous, vous voyez, et ne l’ont pas vu »… Que voulaient-ils voir si ce n’est le Messie incarné, Jésus-Christ ? Et comment auraient-ils pu désirer le voir s’ils ne l’avaient pas annoncé ? Mais si les prophètes ont bien annoncé le Christ, comment expliquer que tant de Juifs ne l’ont point reconnu ? Comment la Synagogue a-t-elle pu nier et tuer le Sauveur et pourquoi n’a-t-elle pas réussi à comprendre les prophéties ? Pourquoi ? Parce que le Messie et son œuvre étaient annoncés de manière cachée et figurée. Mais, si Dieu veut qu’on le reconnaisse, pourquoi parler aux hommes avec tant de mystères ? Pour deux raisons principales : la prophétie ne devient claire qu’une fois accomplit dans les faits ; de plus, les Juifs n’auraient jamais supporté une prédication franche et pleine de la vérité future montrant qu’ils devaient partager l’héritage divin avec toutes les autres nations. Saint Jean Chrysostome explique cela magistralement dans ses Homélies sur l’obscurité des prophéties touchant le Christ, les Gentils et la réprobation des Juifs : « Les ouvrages prophétiques contiennent bien des mystères. L’Ancien Testament offre bien des difficultés. Les Livres n’en sont pas aisés à comprendre, et le Nouveau est bien plus clair et bien plus accessible. Pourquoi les choses ont-elles été ainsi disposées, demandera-t-on, car le Nouveau Testament nous entretient de sujets bien plus élevés, du royaume des cieux, de la résurrection des corps, et de ces biens indicibles qui dépassent toute intelligence humaine ? Quelle est donc la raison de l’obscurité des prophéties ? La plupart menaçait les Juifs de châtiments à venir : ils seront rejetés et nous appelés, le temple sera détruit sans retour, Jérusalem périra et son sol sera foulé aux pieds ; les Juifs seront errants et vagabonds à travers le monde, privés de toute cité, de leurs institutions d’autrefois et de tout ce dont ils jouissaient anciennement, des prophéties, des sacrifices, du sacerdoce, de la royauté… Or, de crainte que les Juifs, frappés de ces prédictions sinistres dès qu’elles paraissaient, ne mettent à mort les auteurs, les prophètes revêtirent ces vérités d’une forme obscure et les présentèrent en des termes peu clairs, pour garantir par cette obscurité leur sécurité personnelle. […] Si les Juifs entendant parler des maux qui devaient les atteindre, et de la ruine sans retour à laquelle était vouée Jérusalem à cause du Christ, eussent saisi clairement la portée de ces prédictions, ils en eussent sur-le-champ massacré les auteurs. Et qu’est-ce qui le prouve ? En premier lieu leur caractère sauvage et féroce. Ce peuple avait toujours soif du sang des prophètes ; ses mains s’étaient plongées plus d’une fois dans le sang des saints. Le grand Elie le déclare à haute voix : « Seigneur, ils ont massacré vos prophètes, ils ont renversé vos autels. » (III Rois 19,10). Le Christ s’écriait aussi : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés… » (Mt 23,37). Isaïe parle dans le même sens et joint à ce concert sa voix accusatrice : « Vos mains sont pleines de sang » (Is 1,15). « Vos pères, dit enfin le Sauveur, ont mis à mort les prophètes, et vous leur bâtissez des sépulcres ; comblez la mesure de vos pères. » (Mt 23,31-32). […] Quand ils portèrent leurs mains sur le Maître lui-même, alors la mesure fut comblée. Tant qu’ils n’eurent point frappé de mort leur Seigneur, ils conservèrent un espoir de salut, ils attendaient l’Agneau de Dieu qui devait effacer les péchés du monde ; mais, quand le céleste médecin fut tombé sous leurs coups, quand la source de toute propitiation eut été victime de leurs outrages, quand ils eurent pris en aversion Celui qui venait expier leurs prévarications, toute espérance désormais pour eux fut perdue. De là ces mots du Sauveur : « Combler la mesure de vos pères. » Il est donc clair qu’ils auraient sacrifié les prophètes s’ils les avaient ouï parler de la destruction de Jérusalem, de la cessation de la loi, de l’abrogation de l’Ancien Testament. Quand Jérémie annonça la ruine passagère de Jérusalem, au lieu de changer de sentiments et d’apaiser le courroux divin, ils tournèrent leur fureur contre ce prophète et le traitèrent comme un traitre et l’auteur de la ruine de la ville (Jer 38,4) et le condamnèrent à mourir. […] S’ils ne purent entendre la prédiction d’une captivité passagère, comment eussent-ils supporté celle d’une captivité perpétuelle ? Si vous ne voyez encore en cela qu’une conjecture, je vous prouverai d’une façon péremptoire qu’il n’y eût point eu de sûreté pour quiconque leur eût annoncé l’avenir, à savoir notre élévation et leur chute. Etienne, le premier des martyrs, pourquoi le lapidèrent-ils ? Je vous le demande. N’est-ce pas pour ce prétendu crime : « Cet homme, s’écriaient-ils, ne dit que des blasphèmes ; car il a prétendu que Jésus détruira ce temple, et changera les rites que nous avons reçus de Moise. » (Act 6,11-14) ? Voilà pourquoi ils le firent périr sous les pierres. Or, s’il leur fut impossible d’ouïr ce langage en un temps où les choses elles-mêmes parlaient assez clairement, comment auraient-ils souffert les prophètes qui les leur eussent annoncées longtemps à l’avance ? Écoutez-les encore tourner contre le Christ la même accusation : « N’a-t-il pas dit, s’écrient-ils : Détruisez ce temple, et dans trois jours je le rebâtirai ? » (Mt 26,64). Ainsi, la ruine du temple et la transformation de leur religion sont toujours le sujet de leurs emportements. Les prophètes annonçaient bien ces mêmes événements, mais seulement à mots couverts. Paul fut encore sur le point de tomber sous leurs coups, parce qu’il leur prêchait ce changement dans leur état religieux (Act 21,20). Attention, ne disons pas : Dieu l’avait prédit, il fallait nécessairement qu’il en fût ainsi ; comme on le dit à propos de Judas. Raisonnement absurde autant qu’impie ! Non, la prescience de Dieu, ô homme, n’est point la cause du mal. La connaissance du péché n’imprime aux événements aucune nécessité : elle les aperçoit à l’avance, et voilà tout. Ce n’est point parce que le Christ l’avait annoncé que Judas trahit ; c’est parce qu’il devait trahir que le Sauveur l’annonça. Qu’ils eussent livré aux flammes les écrits des prophètes, s’ils eussent compris ce qui y était contenu, j’essaierai de l’établir à l’aide d’un trait que vous ne connaissez probablement pas. Jérémie confia à son disciple Baruch d’écrire dans un livre tous les maux qui doivent fondre sur Israël. (Jér 36,4). [Ce livre tomba dans la main du roi de Juda]. Parce qu’il était question dans ce livre de la prise de Jérusalem, le roi le mit en pièces, et parce qu’il n’avait pas le prophète sous la main, il fit tomber sur l’œuvre de Jérémie toute sa fureur. Or, dès qu’il traitait de la sorte un objet inanimé, quelle eût été sa conduite s’il avait eu un être vivant entre ses mains ? Non seulement il le mit en pièces, mais de plus il le jeta dans le feu, de façon à ce qu’il n’en restât pas une seule lettre, et cela « après en avoir lu trois ou quatre pages ». Il n’attendit pas que la lecture en eût pris fin ; dès le commencement il entra en fureur. Voilà pourquoi il était peu rassurant pour les prophètes de prédire avec clarté les maux à venir. […] Si l’Écriture parle obscurément de la destinée des Juifs et de la nôtre, c’est afin que les Juifs ne comprissent pas avant le temps ce langage. Si tout y eût été obscur, les contemporains n’en eussent retiré aucune utilité. Les prophéties parlent de guerres, de famines, de pestes qui éclataient vers ce même temps ; elles parlent aussi d’événements qui n’ont été accomplis que récemment, par exemple de la vocation de l’Église, de la répudiation de la synagogue, de l’abrogation de la loi. Or, ces événements, Dieu ne voulait pas qu’ils fussent connus des Juifs ; il ne leur laissait l’intelligence que des événements dont ils devaient être les témoins. En effet, s’ils avaient compris dès le principe le règne passager de la loi, ils l’eussent entièrement méprisée. Aussi Dieu laissa-t-il ce point dans l’obscurité. Ce qui est sagesse de la part de Dieu ! Du reste, cette obscurité n’enveloppe pas toutes les prophéties ; elles ne sont voilées que dans certains points. » La providence travaillait donc en vue des siècles futurs et pour le bien de l’humanité. Et comme une prédiction ne s’éclaircit qu’une fois accomplie, il suit de là que les prophéties en question n’étaient point comprises antérieurement, à cause de l’obscurité du langage, tandis que, les événements étant passés, elles se sont naturellement expliquées. Quand le Christ disait : « Détruisez ce temple et dans trois jours je le reconstruirai », c’était là une prophétie véritable de sa passion et de sa résurrection le troisième jour. « Il parlait du temple de son corps » (Jn 2,21) dira saint Jean, qui ne comprit ce langage qu’après sa réalisation. Sur le moment ni les Juifs ni les disciples eux-mêmes ne comprirent vraiment cette prophétie. Mais à la différence des Juifs, les disciples, une fois la prophétie réalisée, comprirent et crurent à l’Écriture et aux paroles que leur avait dites Jésus. (Jn 2,22). « Vous le voyez, l’accomplissement de la prophétie était indispensable pour qu’elle fût comprise des Juifs, et il ne faut pas leur faire un crime de n’avoir pas appliqué au Christ, avant son apparition, les prophéties qui le concernaient, puisque cette apparition seule pouvait les rendre claires et compréhensibles. Écoutez ce que disait le Christ : « Si je n’étais pas venu et si je ne leur avais point parlé, ils n’auraient pas de péché. » (Jn 15,21). […] Aussi, avant le Christ, la foi au Christ n’était-elle pas requise des Juifs. Alors, pourquoi l’annoncer ? Afin que, le Christ venu, leurs propres docteurs stimulassent leur incrédulité et leur fissent comprendre qu’il s’agissait, non d’une nouveauté, mais d’un événement préparé et annoncé plusieurs siècles auparavant, raison d’une autorité peu ordinaire pour les amener à la foi. Telle est donc l’une des causes de l’obscurité de l’Écriture. » Dans ces deux homélies, saint Jean Chrysostome donne donc les deux principales raisons de l’obscurité des prophéties : protéger les Écritures et les prophètes de la fureur des Juifs, et préparer et faciliter leur conversion au Christ ainsi que celle des nations le moment venu. C’est pourquoi, (et cela seulement deux siècles avant son avènement), l’Ancien Testament composé en langue hébraïque sera providentiellement traduit en langue grecque : « L’Ancien Testament, contenant des prophéties relatives à la passion, à la résurrection, à l’ascension du Sauveur, et prédisant la place qu’il occupe à la droite du Père, son second avènement, en un mot tout ce que renferme le Nouveau, afin que ces passages ne fussent pas inconnus des nations à venir, et qu’elles appréciassent la force des prophéties, la divine Providence permit que l’on traduisit l’Écriture avant l’avènement du Fils de Dieu, et elle la rendit par-là extrêmement utile, non seulement aux Gentils, mais de plus aux Juifs qui étaient dispersés en divers points de la terre, et qui avaient oublié leur langue originelle. Voilà comment le gentil a cru, après avoir vu les prodiges opérés en faveur des Juifs. Et les Juifs eux-mêmes, comment les apôtres les auraient-ils convertis, s’ils n’avaient pu leur alléguer l’autorité de leurs propres prophètes ? » Il nous reste maintenant à parcourir ces mille ans d’histoire juive qui connaîtront deux mouvements incessants : de la part des hommes, l’infidélité et, de la part de Dieu, le secours prophétique. Nous constaterons que si l’action divine va droit au but en perfectionnant son œuvre jusqu’à l’incarnation du Messie, l’action des hommes, quant à elle, est vraiment chaotique, oscillant entre malice, aveuglement, misère et, pour un petit nombre seulement, et de plus en plus restreint, conversion, purification, zèle et attente du Messie. « C’est pourquoi dis à la maison d’Israël: Ainsi parle le Seigneur Yahweh : Ce n’est pas à cause de vous que je le fais, maison d’Israël, c’est pour mon saint nom que vous avez déshonoré, parmi les nations chez lesquelles vous êtes allés. Je sanctifierai mon grand nom qui est déshonoré, parmi les nations au milieu desquelles vous l’avez déshonoré, et les nations sauront que je suis le Seigneur Yahweh, oracle du Seigneur Yahweh, quand je me sanctifierai en vous, à leurs yeux. » (Éz 36, 22-23)