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Passion

Bienheureux Claude La Colombière, Écrits spirituels

Représentez-vous Jésus au jardin : pâle, tremblant, abattu, suant le sang et l’eau, gémissant, criant, se prosternant. Savez-vous bien ce que c’est ? C’est un homme percé et accablé de douleur. Mais le sujet ? Ce sont les péchés des hommes. Il n’y eut jamais de douleur pareille, à cause du nombre des péchés, à cause qu’il en connaissait l’énormité, l’ingratitude, l’insolence, l’injustice, parce qu’il aimait infiniment son père et les hommes. C’est pourquoi saint Thomas dit que cette douleur a surpassé toutes les douleurs, soit des hommes, soit des anges, naturelles ou surnaturelles. […] Non seulement il a souffert ce qu’il ne devait pas souffrir, mais il a souffert plus qu’il ne devait souffrir. Une larme pouvait laver toutes nos fautes. Une goutte de sang pouvait nous mériter tous les secours. Pourquoi donc tant de sang ? Faut-il demander des raisons à qui aime ? Il n’en peut rendre d’autre que son amour. On croit toujours, quand on aime, que quoi que ce soit que l’on donne, ce ne sera jamais assez. C’était plus qu’il ne fallait pour nos besoins, pour la justice de son père, pour la haine de ses bourreaux. S’il sue, c’est jusqu’à ce que le sang vienne après l’eau ; s’il verse son sang, c’est jusqu’à la dernière goutte. À la flagellation, il reçoit des coups plus que la loi n’ordonne, plus qu’il n’en peut supporter sans miracle. Il n’a plus de force, il veut encore porter la croix ; il n’a plus de sang, plus de partie en son corps sans plaie, et il crie encore : J’ai soif ! Mais n’est-ce pas trop, mon adorable Sauveur ! Oui, vous répondra-t-il, c’est trop pour apaiser mon Père, trop pour éteindre la haine de mes ennemis, trop pour effacer tous les péchés de la terre, trop pour étouffer tous les feux d’enfer ; mais ce n’est pas assez pour toucher ton cœur, pour t’inspirer le moindre sentiment de reconnaissance !

Jean Daujat, La face interne de l’histoire (Pages 107-108)

Jésus-Christ, en parlant de sa Passion et de sa mort sur la Croix, les appelle « son heure » et Il s’oriente vers cette heure, tout en la redoutant, avec un désir véhément : c’est pour cette heure-là qu’Il est venu car ce n’est pas par son enseignement, encore moins par ses miracles, qu’Il a réalisé la Rédemption, mais par les souffrances de Sa Passion et de Sa mort sur la Croix. C’est donc dans cette Passion et cette mort, et en elles seules, que se situe l’essentiel de Sa mission et c’est là le sommet de l’histoire et du plan divin de la Création. Les événements – prévus dans le Dessein éternel de Dieu – qui ont amené la Passion et la crucifixion de Jésus-Christ sont nés de son opposition avec les autorités religieuses d’Israël. D’une part il y avait parmi elles les Pharisiens dont nous venons de parler et contre lesquels Jésus s’est montré particulièrement véhément en raison de leur orgueil, car nous avons vu que l’orgueil est la racine de tout péché et c’est toujours à l’orgueil que Jésus s’attaque par-dessus tout. Ce qui est grave dans le cas des Pharisiens est qu’en raison de leurs observances extérieures ils se croyaient sans péché, ce qui les amenait, d’une part à juger et condamner les autres, d’autre part à mettre leur confiance en eux-mêmes et à penser qu’ils n’avaient besoin ni de miséricorde ni de Rédemption : par là ils s’excluaient eux-mêmes du salut dont a besoin tout homme parce que pécheur. Jésus leur rappelait combien une conduite extérieure irréprochable peut cacher la pourriture intérieure du cœur et que la seule valeur aux yeux de Dieu est l’attitude intérieure de la liberté. L’autre partie des autorités religieuses d’Israël était constituée par les Sadducéens qui n’admettaient pas l’immortalité de l’âme et ne recherchaient que la réussite en ce monde, ce qui les amenait à s’entendre avec le pouvoir romain. À cela s’opposaient ceux qu’on appelait « les Zélotes », mais qui eux aussi ne cherchaient que les résultats temporels en espérant un Messie révolutionnaire et militaire qui libérerait Israël de la domination romaine. Toutes ces fractions ne pouvaient que rejeter l’enseignement de libération spirituelle de Jésus et c’est ce conflit qui a amené son arrestation et son procès. Le motif de sa condamnation par les autorités religieuses juives a été qu’Il a affirmé être Dieu, ce qui leur apparaissait comme un blasphème, mais au lieu de sauver sa vie en le reniant ll a maintenu sans concession l’affirmation de la vérité sur sa nature divine. Alors pour arracher au procureur romain Ponce Pilate la condamnation à mort que lui seul pouvait prononcer, il l’allait ameuter contre Jésus les foules qui l’avaient acclamé au spectacle de ses miracles : cela put se faire en raison de la déception de ces foules qui n’avaient pas compris son enseignement de libération spirituelle et attendaient de Lui une action temporelle révolutionnaire pour les libérer de la domination romaine. Ponce Pilate, convaincu de son innocence, leur proposa de l’amnistier, mais la foule réclama à sa place l’amnistie de Barabbas qui était précisément un émeutier : tous ceux qui, au lieu de la libération spirituelle et intérieure du péché par la grâce Rédemptrice de Jésus-Christ, réclament une action extérieure libératrice révolutionnaire choisissent à nouveau Barabbas au lieu de Jésus-Christ. Ponce Pilate, terrorisé par les menaces de la foule et des autorités religieuses juives, leur céda la condamnation à la crucifixion de Jésus qu’il savait innocent. C’est ainsi que Dieu le Fils fait homme mourut sur la croix qui était l’instrument du supplice le plus infamant et dans les pires souffrances. Aux Apôtres qui auraient voulu tenter quelque chose pour l’y faire échapper, Il répondit que cela aurait été facile à son Père et c’est donc volontairement qu’après en avoir eu peur, Il s’est livré au Dessein éternel de Dieu qui était d’accomplir la Rédemption par Sa mort sur la croix. Sur cette croix Il a manifesté tout de suite son efficacité Rédemptrice en sanctifiant le bon larron crucifié à côté de Lui et en pardonnant à ses bourreaux. Et Il est mort en affirmant que par Sa mort tout était réalisé.

Jacques-Bénigne Bossuet, Sermon sur la passion de notre Seigneur Jésus-Christ pour le Vendredi saint

Saint Augustin a remarqué comme trois principes de la mort de Notre Seigneur. « Jésus-Christ, dit ce saint évêque, a été livré au dernier supplice par trois sortes de personnes, premièrement par son Père, secondement par ses ennemis, troisièmement par lui-même. » Il a été livré par son Père ; c’est ce qui fait dire à l’Apôtre que « Dieu n’a pas épargné son propre Fils, mais qu’il l’a livré pour nous tous ». Il a été livré par ses ennemis ; Judas l’a livré aux Juifs ; les Juifs l’ont livré à Pilate ; « Pilate l’a livré aux soldats pour le crucifier ». Non seulement, chrétiens, il a été livré par son Père et livré par ses ennemis, mais encore livré par lui-même ; et saint Paul en est touché jusqu’au fond de l’âme, lorsqu’il écrit ainsi aux Galates : « Je vis en la foi du Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi ». Voilà donc le Fils de Dieu livré à la mort par de différentes personnes et par des motifs bien différents. Son Père l’a livré par un sentiment de justice, Judas par un motif d’intérêt, les Juifs par l’instinct d’une noire envie, Pilate par lâcheté, lui-même enfin par obéissance.

Henri Suso, L’horloge de la Sagesse (Page 181)

Le souvenir fréquent de la Passion rend docte, et il fait des maîtres des personnes sans expérience ni instruction. Des maîtres, dis-je, non de la science qui enfle, mais de la charité qui édifie. C’est comme un lire de vie où se lit tout ce qui est nécessaire au salut. Ce livre qui enseigne tout, plus que tous les livres des philosophes, on le sent oint tout entier de la douceur du miel. Ne vous semble-t-il pas ? Votre bouche et les lèvres de votre cœur inondé ne sentent-ils pas couler abondamment ce rayon très doux ? Les lettres, épelées une à une avec soin, ne vous paraîtront-elles pas comme des salles pleines d’aromates ? Heureux celui qui s’applique sérieusement à son étude, car il progressera dans le mépris du monde et l’amour de Dieu, et verra croître ses vertus et ses grâces.

Barthélemy Baudrand, L’âme élevée à Dieu (Pages 137-139)

Un Dieu sur une croix ; quel spectacle ! quel mystère ! quelle leçon ! Ce spectacle, nous l’avons continuellement sous les yeux ; l’avons-nous jamais bien considéré, étudié, médité ? Faisons-le aujourd’hui : en est-il dans la religion de plus digne de nos réflexions et de nos sentiments ? Approchez donc, âme chrétienne, et animée par les sentiments de la foi, considérez le Saint des saints dans l’état où l’ont réduit vos péchés, ou plutôt où l’a réduit son amour. Non, il ne se présente pas à vous dans un état de grandeur, de puissance et de majesté, qui frappe et qui éblouit ; par là il aurait attiré vos respects : mais par là aurait-il gagné votre cœur ? Il ne veut paraître qu’au milieu des humiliations, des opprobres et des tourments, pour attirer votre amour ; plus il est ici méconnaissable et défiguré, plus vous devez le trouver aimable et digne de vous, puisqu’il n’est tel que pour vous avoir trop aimé. Chacune de ses plaies vous annonce sa tendresse et vous demande la vôtre. Voyez ce corps innocent attaché à une croix infâme, suspendu entre le ciel et la terre, couvert de blessures profondes, et tout arrosé de son sang. Voyez cette tête couronnée d’épines, penchée sous le poids de la douleur qui l’accable ; ces yeux éteints et noyés dans leurs larmes, qui jettent sur vous leurs derniers regards ; cette bouche abreuvée de vinaigre et de fiel, qui ne s’ouvre que pour prononcer quelques mots d’une voix mourante ; ces mains qu’il tend encore en mourant à un peuple indocile et incrédule, qui insulte à ses opprobres et à ses tourments ; considérez surtout ce cœur du plus tendre des pères, percé, navré de douleur, et submergé dans un océan d’amertumes. […] Grand Dieu, Dieu juste et puissant ! Quelle autre vue que celle de la foi et de la foi la plus vive, la plus humble et la plus soumise, peut ici nous soutenir ? Mais cette foi vive, que doit-elle produire dans nous qu’une vive douleur ? Douleur d’autant plus sensible, que Jésus-Christ n’a souffert que parce qu’il nous aimait, et qu’il voulait nous soustraire aux souffrances éternelles que nous avions méritées.

Jacques-Bénigne Bossuet, Sermon sur la passion de notre Seigneur Jésus-Christ pour le Vendredi saint

Que si vous me demandez quelle a été la cause de ce conseil, et pourquoi tant de crimes ont concouru au supplice du Sauveur des âmes, je vous dirai, chrétiens, c’est que le Fils de Dieu nous est proposé comme celui qui non seulement doit expier les péchés et la malice du monde, mais encore la faire haïr. Il y a dans la créature un fond de malignité infinie, qui fait dire à l’apôtre saint Jean, non seulement que le monde est malin, mais encore « qu’il n’est autre chose que malignité ». Elle se produisit contre Jésus-Christ pour deux raisons. Premièrement il est venu combattre la malignité du monde ; il a été nécessaire qu’il la fît déclarer tout entière, afin de faire éclater l’opposition éternelle de lui et du monde : c’est pourquoi elle a pour ainsi dire marché contre lui comme en bataille rangée et déployé contre lui tout ce qu’elle a de malices. Secondement il est venu expier les péchés, nous donner les moyens de les connaître et les motifs de les haïr. Mais rien ne nous peut faire haïr davantage la malignité du monde, que de lui voir répandre contre le Sauveur tout ce qu’elle a de venin, c’est pour cela qu’il a fallu que tout ce qu’il y a de plus secret, tout ce qu’il y a de profondeur dans la malice des hommes se déployât pour ainsi dire contre lui, afin qu’elle nous parût d’autant plus digne d’exécration, qu’elle est plus avant mêlée dans le plus noir attentat que l’univers ait jamais vu. Ainsi la manière la plus utile de considérer les persécutions qu’on fait au Sauveur des âmes, c’est de peser attentivement de quoi le cœur de l’homme a été capable, afin qu’autant de fois que nous connaîtrons en nous-mêmes quelque ressemblance avec ceux qui ont affligé et persécuté Jésus-Christ, nous voyions en combien de sortes nous renouvelons le crime des Juifs et la passion du Sauveur des âmes.