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Oraison

Laurent Scupoli, Le combat spirituel

Si la défiance de nous-mêmes, la confiance en Dieu, et le bon usage de nos puissances sont des armes nécessaires dans le combat spirituel, l’oraison est encore d’une plus grande nécessité, puisque c’est par elle qu’on obtient de dieu, non seulement ces vertus, mais généralement tous les biens dont on a besoin ; c’est par ce canal que découlent toutes les grâces qu’on reçoit d’en-haut ; c’est elle qui fait que le Tout-puissant vient du ciel à notre secours, et que par des mains aussi faibles que les nôtre, il détruit nos plus redoutables ennemis. Pour nous en servir comme il faut, voici ce que nous avons à faire.

  1. Nous devons avoir un véritable désir de servir Dieu avec ferveur, et en la manière qui lui sera le plus agréable. Or ce désir s’allumera dans notre cœur si nous considérons attentivement trois choses. La première est, que Dieu mérite infiniment d’être servi et honoré à cause de l’excellence de son Être souverain, de sa bonté, de sa beauté, de sa sagesse, de sa puissance et de toutes ses perfections ineffables. La seconde est, que ce Dieu fait homme, n’a cessé, durant trente-trois années, de travailler pour notre salut, qu’il a bien voulu panser de ses propres mains les horribles plaies de nos péché, et qu’il a eu la bonté de les guérir, non pas en y versant du vin et de l’huile, mais en y appliquant son sang précieux et sa chair très pure, toute déchirée par les fouets, par les épines et par les clous. La troisième est, qu’il nous importe extrêmement de garder sa loi, et de nous bien acquitter de nos devoirs ; puisque c’est l’unique moyen de nos rendre maîtres de nous-mêmes, victorieux du Damon et enfants de Dieu.
  2. Nous devons avoir une foi vive et une ferme confiance que Dieu ne nous refusera point les secours nécessaires pour le bien servir, et pour opérer notre salut. Une âme pleine de cette sainte confiance, est comme un vase sacré où la divine miséricorde répand les trésors de sa grâce ; et plus il est grand, plus est grande aussi l’abondance des bénédictions célestes que l’oraison y attire ; car, comment un Dieu, à qui rien n’est impossible, et qui ne trompe personne, pourrait-il ne pas nous communiquer ses dons, lui qui nous presse de les demander, qui nous promet son Saint-Esprit, pourvu que nous le demandions avec foi et avec persévérance ?
  3. Nous devons prier par le seul motif de faire ce que Dieu veut, et non pas ce que nous voulons ; de sorte que nous ne nous appliquons à la prière, qu’à cause de Dieu nous le commande, et que nous ne désirons d’être exaucés, qu’autant qu’il lui plaît ; qu’ainsi nous avons purement en vue de conformer notre volonté à la sienne, et non pas d’accommoder sa volonté à la nôtre. La raison de ceci est que l’amour-propre ayant perverti et corrompu notre volonté, nous ne savons le plus souvent ce que nous demandons ; au lieu que la volonté divine ne peut manquer, étant essentiellement juste et sainte ; aussi doit-elle être la règle de toute autre volonté, et c’est s’égarer que de ne la pas suivre. Prenons donc garde à ne demander à Dieu que des choses qui lui agréent ; s’il y a lieu de craindre que ce que nous souhaitons, ne soit pas conforme à sa volonté, ne le demandons qu’avec une entière soumission aux ordres de sa providence ; mais si les choses que nous voulons obtenir ne peuvent lui être que très agréables, comme des grâces et des vertus, demandons-les plutôt pour lui plaire et pour servir se divine majesté, que pour toute autre considération, quelque spirituelle qu’elle soit.
  4. Si nous voulons que nos prières soient exaucées il faut que nos œuvres s’accordent avec nos demandes, il faut qu’avant l’oraison et après, nous travaillions de toutes nos forces pour nous rendre dignes de la grâce que nous désirons obtenir ; car l’exercice de l’oraison et celui de la mortification intérieure, ne doivent jamais aller l’un sans l’autre parce que c’est tenter Dieu que de lui demander une vertu, et de ne pas se mettre en peine de la pratiquer.
  5. Avant que de rien demander à Dieu, rendons-lui de très humbles actions de grâce pour tous les biens qu’il lui a plu de nous faire. Nous lui pourrons dire, Seigneur, qui, après m’avoir créé, m’avez racheté par votre miséricorde, et m’avez ensuite délivré une infinité de fois de la fureur de mes ennemis, venez maintenant à mon secours : et oubliant mes ingratitudes passées, ne me refusez pas la grâce que je vous demande. Que si lors même que nous voulons obtenir quelque vertu en particulier, nous sommes tentés du vice contraire, ne manquons pas de remercier Dieu de l’occasion qu’il nous donne d’exercer cette vertu ; car ce n’est pas une petite faveur.
  6. Comme l’oraison doit toute sa force et son efficace à la souveraine bonté de Dieu, aux mérites de la vie et de la passion de notre Seigneur, et à la promesse qu’il nous a faite de nous exaucer, nous mettrons toujours à la fin de nos prières une ou plusieurs conclusions suivantes : Je vous conjure, Seigneur par votre divine miséricorde, de m’octroyer cette grâce, accordez-moi par les mérites de votre Fils, ce que je vous demande ; souvenez-vous, ô mon Dieu, de vos promesses, et exaucez mes prières. Quelquefois il sera bon d’employer auprès de Dieu l’intercession de la sainte Vierge et des autres saints ; car ils ont au ciel beaucoup de pouvoir, et Dieu prend plaisir à les honorer, à proportion de l’honneur qu’ils lui ont rendu pendant leur vie.
  7. Il faut de plus persévérer dans cet exercice, parce que le Tout-puissant ne peut résister à une humble persévérance dans la prière ; que si l’importunité de la veuve de l’Évangile pût fléchir un méchant juge, comment nos prières ne toucheraient-elles pas un Dieu infiniment bon ? Et enfin quand il tarderait à nous accorder nos demandes ; quand il semblerait ne vouloir pas même nous écouter, nous ne devrions pas pour cela perdre la confiance que nous avons en son infinie bonté, ni cesser de le prier ; parce qu’il a dans le souverain degré tout ce qui est nécessaire pour pouvoir et pour vouloir nous faire du bien. Si donc il ne manque rien de notre côté, nous obtiendrons infailliblement ce que nous demanderons, ou quelque chose de meilleur, et peut-être même l’un et l’autre. Au reste, plus nous croirons être rebutés, plus il faut que nous concevions de mépris et de haine pour nous-mêmes ; de telle sorte néanmoins qu’en considérant nos misères, nous envisagions toujours la divine miséricorde ; et que bien loin de diminuer notre confiance en elle, nous l’augmentions, dans la pensée que plus nous demeurerons fermes parmi les sujets de défiance, plus nous aurons de mérite. Enfin, ne cessons jamais de remercier Dieu, bénissons également sa sagesse, sa bonté, sa charité, soit qu’il nous refuse, ou qu’il nous accorde nos demandes ; et quoi qu’il arrive, demeurons toujours tranquilles, contents et soumis en tout à sa providence.

Saint Jean Chrysostome, Homélie sur la Prière

Le bien suprême, c’est la Prière, l’entretien familier avec Dieu. Elle est communication avec Dieu et union avec Lui. De même que les yeux du corps sont éclairés quand ils voient la lumière, ainsi l’âme tendue vers Dieu est illuminée par son inexprimable Lumière. La Prière n’est donc pas l’effet d’une attitude extérieure, mais elle vient du cœur. Elle ne se limite pas à des heures ou à des moments déterminés, mais elle déploie son activité sans relâche, nuit et jour. En effet, il ne convient pas seulement que la pensée se porte rapidement vers Dieu lorsqu’elle s’applique à la Prière ; il faut aussi, même lorsqu’elle est absorbée par d’autres occupations, comme le soin des pauvres ou d’autres soucis de bienfaisance, y mêler le désir et le souvenir de Dieu, afin que tout demeure comme une nourriture très savoureuse, assaisonnée par l’amour de Dieu, à offrir au Seigneur de l’univers. Et nous pouvons en retirer un grand avantage, tout au long de notre vie, si nous y consacrons une bonne part de notre temps. La Prière est la Lumière de l’âme, la vraie connaissance de Dieu, la médiatrice entre Dieu et les hommes. Par Elle, l’âme s’élève vers le ciel, et embrasse Dieu dans une étreinte inexprimable ; assoiffée du lait divin, comme un nourrisson, Elle crie avec larmes vers sa mère. Elle exprime ses volontés profondes et Elle reçoit des présents qui dépassent toute la nature visible. Car la Prière se présente comme une puissante ambassadrice, elle réjouit, elle apaise l’âme. Lorsque je parle de prière, ne t’imagine pas qu’il s’agisse de paroles. Elle est un élan vers Dieu, un amour indicible qui ne vient pas des hommes et dont l’Apôtre parle ainsi : « Nous ne savons pas prier comme il faut, mais l’Esprit lui-même intervient pour nous par des cris inexprimables ». Une telle Prière, si Dieu en fait la grâce à quelqu’un, est pour lui une richesse inaliénable, un aliment céleste qui rassasie l’âme. Celui qui l’a goûté est saisi pour le Seigneur d’un désir éternel, comme d’un feu dévorant qui embrase son cœur. Lorsque tu la pratiques dans sa pureté originelle, orne ta maison de douceur et d’humilité, illumine-la par la justice ; orne-la de bonnes actions comme d’un revêtement précieux ; décore ta maison, au lieu de pierres de taille et de mosaïques, par la foi et la patience. Au-dessus de tout cela, place la Prière au sommet de l’édifice pour porter ta maison à son achèvement. Ainsi tu te prépareras pour le Seigneur comme une demeure parfaite. Tu pourras l’y accueillir comme dans un palais royal et resplendissant, toi qui, par la grâce, le possèdes déjà dans le temple de ton âme. C’est une arme puissante que la Prière, un trésor indéfectible, un port à l’abri des tempêtes, un réservoir de calme ; la Prière est la racine, la source et la mère de biens innombrables. Mais la Prière dont je parle n’est ni médiocre, ni négligente ; c’est une Prière ardente, jaillie de l’affliction de l’âme et de l’effort de l’esprit. Voilà la prière qui monte jusqu’au ciel, écoute ce que dit l’écrivain sacré : « J’ai crié vers le Seigneur quand j’étais dans l’angoisse, et il m’a exaucé. » (Ps 119,1) Celui qui prie ainsi dans son angoisse pourra, après la prière, goûter en son âme une grande joie. Par « prière » j’entends non pas celle qui est seulement dans la bouche, mais celle qui jaillit du fond du cœur. Comme les arbres dont les racines s’enfoncent profondément ne sont ni brisés ni arrachés, même si les vents déchaînent mille assauts contre eux, parce que leurs racines sont fortement enserrées dans les profondeurs de la terre, de même les prières qui sortent du fond du cœur, ainsi enracinées, montent vers le ciel en toute sûreté et ne sont détournées par aucune pensée de manque d’assurance ou de mérite. C’est pourquoi le psalmiste dit : « Des profondeurs j’ai crié vers toi, Seigneur » (Ps 129,1) Si le fait de raconter à des hommes tes malheurs personnels et de leur décrire les épreuves qui t’ont frappé apporte quelque soulagement à tes peines, comme si à travers les paroles s’exhalait une brise rafraîchissante, à combien plus forte raison si tu fais part à ton Seigneur des souffrances de ton âme trouveras-tu en abondance consolation et réconfort ! En effet, souvent les hommes supportent difficilement ceux qui viennent se plaindre et pleurer auprès d’eux ; ils les écartent et les repoussent. Mais Dieu n’agit pas ainsi ; au contraire il te fait approcher et t’attire à Lui ; et même si tu passes toute la journée à Lui exposer tes malheurs, il n’en sera que mieux disposé à t’aimer et à exaucer tes supplications.

Monseigneur de Ségur, La confirmation

Quant à la respiration du chrétien, c’est la prière ; son repos, son vrai sommeil réparateur, c’est ce qu’on appelle l’oraison, c’est à dire le recueillement paisible et amoureux en Jésus-Christ.

François Guizot, L’Église et la société chrétiennes

Seul entre tous les êtres ici-bas, l’homme prie. Parmi ses instincts moraux, il n’y en a point de plus naturel, de plus universel, de plus invincible que la prière. L’enfant s’y porte avec une docilité empressée. Le vieillard s’y replie comme dans un refuge contre la décadence et l’isolement. La prière monte d’elle-même sur les jeunes lèvres qui balbutient à peine le nom de Dieu et sur les lèvres mourantes qui n’ont plus la force de le prononcer. Chez tous les peuples, célèbres ou obscurs, civilisés ou barbares, on rencontre à chaque pas des actes et des formules d’invocation. Partout où vivent des hommes, dans certaines circonstances, à certaines heures, sous l’empire de certaines impressions de l’âme, les yeux s’élèvent, les mains se joignent, les genoux fléchissent pour implorer ou pour rendre grâces, pour adorer ou pour apaiser. Avec transport ou avec tremblement, publiquement ou dans le secret de son cœur, c’est à la prière que l’homme s’adresse, en dernier recours, pour combler les vides de son âme ou porter les fardeaux de sa destinée; c’est dans la prière qu’il cherche, quand tout lui manque, de l’appui pour sa faiblesse, de la consolation dans ses douleurs, de l’espérance pour sa vertu. Personne ne méconnaît la valeur morale et intérieure de la prière, indépendamment de son efficacité quant à son objet. Par cela seul qu’elle prie, l’âme se soulage, se relève, s’apaise, se fortifie; elle éprouve, en se tournant vers Dieu, ce sentiment de retour à la santé et au repos qui se répand dans le corps quand il passe d’un air orageux et lourd dans une atmosphère sereine et pure. Dieu vient en aide à ceux qui l’implorent, avant et sans qu’ils sachent s’il les exaucera. Les exaucera-t-il ? Quelle est l’efficacité extérieure et définitive de la prière ? Ici est le mystère, l’impénétrable mystère des desseins et de l’action de Dieu sur chacun de nous. Ce que nous savons, c’est que, soit qu’il s’agisse de notre vie extérieure ou intérieure, ce n’est pas nous seuls qui en disposons selon notre pensée et notre volonté propres. Tous les noms que nous donnons à cette part de notre destinée qui ne vient pas de nous-mêmes, hasard, fortune, étoile, nature, fatalité, sont autant de voiles jetés sur notre impiété ignorante. Quand nous parlons ainsi, nous refusons de voir Dieu où il est. Au-delà de l’étroite sphère où sont renfermées la puissance et l’action de l’homme, c’est Dieu qui règne et qui agit. Il y a, dans l’acte naturel et universel de la prière, une foi naturelle et universelle dans cette action permanente, et toujours libre, de Dieu sur l’homme et sur sa destinée : « Nous sommes ouvriers avec Dieu » dit saint Paul : ouvriers avec Dieu, et dans l’œuvre des destinées générales de l’humanité, et dans celle de notre propre destinée, présente et future. C’est là ce que nous fait entrevoir la prière sur le lien qui unit l’homme à Dieu ; mais là s’arrête pour nous la lumière : « Les voies de Dieu ne sont pas nos voies » nous y marchons sans les connaître ; croire sans voir et prier sans prévoir, c’est la condition que Dieu a faite à l’homme en ce monde, pour tout ce qui en dépasse les limites. C’est dans la conscience et l’acceptation de cet ordre surnaturel que consistent la foi et la vie religieuses.

Donoso Cortés, Lettre au marquis Albéric de Blanche (1849)

« Je crois que ceux qui prient font plus pour le monde que ceux qui combattent, et que, si le monde va de mal en pis, c’est qu’il y a plus de batailles que de prières. Si nous pouvions pénétrer dans le secret de Dieu et de l’histoire, je tiens, pour moi, que nous serions saisis d’admiration devant les prodigieux effets de la prière, même dans les choses humaines. Pour que la société soit en repos, il faut qu’il y ait un certain équilibre, que Dieu seul connaît, entre les prières et les actions, entre la vie contemplative et la vie active. Je crois, tant ma conviction sur ce point est forte, que, s’il y avait une seule heure d’un seul jour où la terre n’envoyât aucune prière au ciel, ce jour et cette heure seraient le dernier jour et la dernière heure de l’univers.

Pape Pie XII, Discours aux jeunes époux

Dieu exauce les désirs de la créature raisonnable pour autant qu’elle désire le bien. Or, elle désire parfois quelque chose qui n’est pas un vrai bien, mais seulement un bien apparent, ou plutôt un vrai mal. Partant, Dieu ne saurait exaucer pareille prière. Aussi l’Écriture sainte dit-elle : « Vous demandez, et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal » (Jc 4, 3). Vous désirez, vous demandez une chose qui vous semble un bien ; mais Dieu voit plus loin que vous, il voit bien au-delà de l’objet que vous demandez. Il arrive, ajoute le même saint Docteur, que quelqu’un refuse par amitié telle chose à son ami parce qu’elle lui serait nuisible, ou que le contraire de cette chose lui sera plus avantageux, comme le médecin refuse parfois ce que le patient lui demande, à la pensée que cela ne contribuerait pas à le guérir. Ainsi, c’est l’amour qu’il porte à la créature raisonnable qui pousse Dieu à exaucer les prières, et il ne faut donc point s’étonner qu’il lui arrive de ne pas exaucer les prières de ceux qu’il aime d’un amour spécial, car c’est pour leur accorder ce qui leur est en réalité le plus utile. Aussi, bien que l’apôtre lui en eût fait par trois fois la demande, il n’enleva pas à saint Paul l’écharde enfoncée dans sa chair (II Co 12, 7) et cela pour le maintenir dans l’humilité. De la sorte, le grand apôtre ne fut point exaucé ad voluntatem, selon sa volonté, puisqu’il ne fut pas libéré de cette misère qui l’affligeait ; mais il fut exaucé selon son salut, ad salutem, puisque Dieu l’exauça encore plus parfaitement en lui promettant le réconfort de sa grâce, moyen d’atteindre avec plus de mérite le but désiré Prier, c’est donc demander ce qui est bon pour nos âmes, le demander avec persévérance, mais aussi le demander avec piété : c’est, selon l’enseignement de saint Thomas, la troisième des quatre conditions de la prière efficace. La prière pieuse, qu’est-ce donc ? Ce n’est point la prière qui consiste à prononcer des paroles avec un esprit et un cœur distraits et avec des yeux qui se promènent partout. C’est la prière recueillie qui s’anime envers Dieu tout entière de confiance filiale, qui s’illumine de foi vive, qui s’imprègne d’amour pour lui et le prochain ; c’est la prière toujours faite en état de grâce, toujours méritoire par conséquent de la vie éternelle, toujours humble dans sa confiance ; c’est la prière qui, lorsque vous vous agenouillez devant les autels, ou devant l’image du Crucifié et de la Sainte Vierge à votre foyer, ne connaît point l’arrogance de ce pharisien qui se vantait d’être meilleur que les autres hommes, c’est la prière qui fera sentir à votre cœur, comme celle du pauvre publicain, que tout ce que vous recevrez ne sera que pure miséricorde de Dieu à votre égard (Luc 18, 9-14).

François Spirago, Recueil d’exemples appliqués au catéchisme catholique populaire

Un brave Tyrolien revenant de la chasse entra à l’auberge et commanda son dîner. Quand il fut servi, il fit le signe de la croix et pria, sans se soucier d’un groupe de touristes assis à la table voisine qui ricanaient. « Chez vous, dit l’un d’eux ironiquement, tout le monde prie sans doute avant le repas ? » — Pas tous, répliqua le Tyrolien, il y en a qui se jettent sur leur pitance sans prier, ce sont nos porcs. » Le touriste apprit à ses dépens que l’homme qui ne sanctifie pas ses repas par la prière tombe au niveau des animaux.

Alexis Carrel, Petit traité sur la Prière

La prière paraît être essentiellement une tension de l’esprit vers le substratum immatériel du monde. En général, elle consiste en une plainte, un cri d’angoisse, une demande de secours. Parfois elle devient une contemplation sereine du principe immanent et transcendant de toutes choses. On peut la définir également comme une élévation de l’âme vers Dieu, comme un acte d’amour et d’adoration envers celui d’où vient la merveille qu’est la vie. En fait, la prière représente l’effort de l’homme pour communier avec un être invisible, créateur de tout ce qui existe, suprême sagesse, force et beauté, père et sauveur de chacun de nous. Loin de consister en une simple récitation de formules, la vraie prière représente un état mystique où la conscience s’absorbe en Dieu. Cet état n’est pas de nature intellectuelle, Aussi reste-t-il inaccessible autant qu’incompréhensible aux philosophes et aux savants. De même que le sens du beau et de l’amour, il ne demande aucune connaissance livresque. Les simples sentent Dieu aussi naturellement que la chaleur du soleil ou le parfum d’une fleur. Mais ce Dieu si abordable à celui qui sait aimer se cache à celui qui ne sait que comprendre. La pensée et la parole font défaut quand il s’agit de le décrire. C’est pourquoi la prière trouve sa plus haute expression dans un essor de l’amour à travers la nuit obscure de l’intelligence.

Monseigneur Gaume, Traité du Saint-Esprit

Qu’on ne croie pas que cette confiance au pouvoir et à la bonté des êtres surnaturels soit une chimère. D’abord, je voudrais qu’on me montrât une chimère universelle. Ensuite, personne ne méconnaît la valeur morale et intérieure de la prière. Par cela seul qu’elle prie, l’âme se soulage, se relève, s’apaise, se fortifie. Elle éprouve, en se tournant vers Dieu, ce sentiment de retour à la santé et au repos qui se répand dans le corps, quand il passe d’un air orageux et lourd dans une atmosphère sereine et pure. Dieu vient en aide à ceux qui L’implorent, avant et sans qu’ils sachent s’Il les exaucera. S’il est un seul homme qui regarde comme chimériques ces heureux effets de la prière, parce qu’il ne les a jamais éprouvés, il faut le plaindre ; mais on ne le réfute pas. […] La bête fait tout ce que fait l’homme. La bête mange, boit, dort, digère, marche, court, vole, nage, bâtit, calcule, parle, écrit, chante, voyage, prévoit, amasse, exerce tous les arts de la paix et de la guerre. En tout cela elle est égale à l’homme, quelquefois supérieure. Mais il est une chose que la bête ne fait pas, qu’elle ne peut pas faire, qu’elle ne fera jamais, et qui la laisse à une distance infinie au-dessous de l’homme c’est la prière. L’homme prie ; la bête ne prie pas. L’homme adore, la bête n’adore pas. C’est dire, en d’autres termes, qu’entre l’homme et la bête une seule chose fait la différence, la religion. […] Il est notoire que le premier acte de l’homme devenu citoyen de la Cité du mal est de renoncer à la prière. Un exemple entre mille. S’il y a dans la vie ordinaire une circonstance où la prière soit sacrée, c’est l’heure solennelle du repas. Nous disons solennelle, parce que le repas est une action profondément mystérieuse. En mangeant, l’homme communie, il communie aux créatures, et de la manière la plus intime, puisqu’il les transforme en sa propre substance. Or, toutes les créatures sont viciées par l’Esprit du mal, à qui elles servent de véhicules, pour s’introduire dans l’homme et lui communiquer ses poisons. Séparée de la prière qui les purifie en chassant le démon, cette assimilation est évidemment pleine de périls. Ainsi l’a compris l’humanité tout entière. De là, ce fait, autrement inexplicable, que tous les peuples, même païens, ont prié avant de manger. Le fait étant universel a donc une cause universelle. Une cause universelle est une loi. Prier avant de manger est donc une loi de l’humanité. Le mépris orgueilleux, le sourire imbécile n’y font rien. Toujours il restera qu’on ne connaît dans la nature que deux sortes d’êtres qui mangent sans prier : les bêtes et ceux qui leur ressemblent.

Saint Alphonse de Liguori, Le grand moyen de la prière

« En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que vous demanderez au Père, il vous le donnera en mon nom » (Jn 16, 23). Jésus Christ nous le promet : tout ce que nous demanderons au Père en son nom, tout cela le Père nous l’accordera, mais cela s’entend toujours d’une demande faite selon les conditions requises. Beaucoup, dit saint Jacques, cherchent et n’obtiennent pas parce qu’ils cherchent mal : « Vous demandez et ne recevez pas, parce que vous demandez mal » (Jc 4, 3). Saint Basile commente ainsi les paroles de l’Apôtre : « Si quelquefois tu demandes et n’obtiens pas, c’est que tu as mal demandé, en manquant de foi, ou avec légèreté, ou pour ce qui ne te convenait pas ou alors parce que tu as abandonné la prière ». « En manquant de foi », c’est-à-dire avec peu de foi ou peu de confiance. « Avec légèreté » c’est-à-dire avec peu de désir d’obtenir la grâce. « Pour ce qui ne te convenait pas »c’est-à-dire que tu as demandé des biens qui ne sont pas utiles à ton salut. « Tu as abandonné » c’est-à-dire tu as manqué de persévérance. C’est pourquoi saint Thomas ramène à 4 les conditions requises pour que la prière soit efficace : « Que l’on demande pour soi-même, des biens nécessaires au salut, avec piété, avec persévérance ».

François-Antoine Pomey, Le petit catéchisme théologique (Page 203)

Demande : D’où vient donc que nos oraisons ne sont pas toujours exaucées ? Réponse : C’est pour une de ces trois raisons ; ou parce que nous sommes méchants, ou parce que nous demandons des choses mauvaises, ou parce que si nous en demandons des bonnes, nous ne les demandons pas comme il faut. […] Si vous n’obtenez pas ce que vous demandez, tenez pour assuré que vous obtiendrez quelque chose de meilleur, et ainsi si Dieu ne vous accorde pas la santé que vous lui demandiez, il vous donnera la patience, qui est bien meilleure que la santé. Demande : Dîtes-moi maintenant comment est-ce qu’il faut prier pour être exaucer. Réponse : Prier avec révérence, c’est parler à Dieu avec un grand respect intérieur et extérieur. Prier avec attention, c’est ne pas laisser aller son esprit à des distractions volontaires. Prier avec dévotion, c’est prier avec ferveur, du fond du cœur. Prier avec persévérance, ce n’est pas se lasser de demander souvent la même chose.

Isaac le Syrien, Discours ascétiques (Page 113)

Si tu as demandé quelque chose à Dieu, et s’il tarde à t’exaucer, ne t’en chagrine pas. Tu n’es pas plus sage que Dieu. Cela t’arrive, soit parce que tu es indigne d’obtenir ce que tu demandes, soit parce que les chemins que suit ton cœur ne vont pas dans le même sens que ta prière, mais dans un sens opposé, soit parce que tu n’as pas encore atteint la mesure qui correspondrait à la grâce que tu demandes. Il ne nous faut pas en effet désirer avant le temps ce qui nous dépasse, afin de ne pas rendre inutile la grâce de Dieu en la recevant trop vite. Car tout ce qui est obtenu facilement peut aussi se perdre rapidement, tandis que l’on garde avec grand soin ce pour quoi notre cœur a peiné.

Sainte Thérèse d’Avila, Le château de l’âme

Quiconque débute dans l’oraison doit avoir l’unique prétention de peiner, de se déterminer, de se disposer, aussi diligemment que possible, à conformer sa volonté à celle de Dieu ; soyez bien certaines que telle est la plus grande perfection qu’on puisse atteindre dans la voie spirituelle. Vous recevrez d’autant plus du Seigneur que vous observerez cela plus parfaitement, et vous avancerez d’autant mieux sur cette voie. Ne croyez pas qu’il y ait là des chinoiseries, des choses ignorées et secrètes : tout notre bonheur consiste en cela.

Paul Claudel, Lettre (1929)

C’est tout récemment que j’ai compris que la prière considérée comme fin en tant que union à Dieu n’était pas réservée aux saints, mais qu’elle était accessible à toutes les âmes de bonne volonté. Il n’y a pas d’âme chez qui la prière ne soit un besoin fondamental de la nature. Le péché l’atrophie mais l’âme ne cesse pas de souffrir profondément de cet étouffement dont elle travaille toujours comme elle peut à se dégager. Après tout quoi de plus simple que d’exposer naïvement et paisiblement sans aucune activité de nos facultés autres qu’essentielles notre âme à Dieu comme nous exposons notre corps au soleil, et de laisser les Trois Personnes de la Trinité faire en nous cette œuvre et opérer cette demeure qu’elles ne cessent de solliciter ?

Jean-Baptiste Saint-Jure, De la connaissance et de l’amour du Fils de Dieu

L’oraison est la source de tous les biens et la mère de toutes les vertus. […] Nous devons prier avec foi, et non-seulement avec une foi générale, qui nous porte à croire que Dieu est tout-puissant, libéral, fidèle en ses promesses, et qu’il a une providence paternelle et un amour infini pour nous ; mais de plus avec une foi particulière qu’il nous donnera ce que nous lui demandons.

Jacques-Bénigne Bossuet, Sermon sur le culte dû à Dieu, pour le vendredi de la troisième semaine de Carême

Si donc nous lui voulons faire une oraison agréable, il faut pouvoir dire avec David : « Ô Seigneur, votre serviteur a trouvé son cœur pour vous faire cette prière ». Oh ! qu’il s’enfuit loin de nous ce cœur vagabond, quand nous approchons de Dieu ! Étrange faiblesse de l’homme ! Je ne dis pas les affaires, mais les moindres divertissements rendent notre esprit attentif ; nous ne le pouvons tenir devant Dieu ; et outre qu’il ne nous échappe que trop par son propre égarement, nous le promenons encore volontairement deçà et delà. Nous parlons, nous écoutons ; et comme si c’était peu d’être détournés par les autres, nous-mêmes nous étourdissons notre esprit par le tumulte intérieur de nos vaines imaginations. Chrétiens, où êtes-vous ? Venez-vous adorer ou vous moquer ? Parlez-vous en cette sorte au moindre mortel ? Ah ! rappelez votre cœur, faites revenir ce fugitif ; et s’il vous échappe malgré vous, déplorez devant Dieu ses égarements ; dites-lui avec le Psalmiste : « Ô Seigneur, mon cœur m’a abandonné ». Tâchez toujours de le rappeler, cherchez cet égaré, dit saint Augustin ; et quand vous l’aurez trouvé avec David, offrez-le tout entier à Dieu, et adorez en esprit celui qui est esprit et vie.

Jean-Joseph Surin, Catéchisme spirituel (Partie 4, Chapitre 2)

Demande : Qu’avez-vous à dire touchant l’oraison ? Réponse : Elle a trois conditions principales : elle doit être humble, tranquille, fervente. Humble, c’est-à-dire avec un grand abaissement d’esprit, et dans la disposition d’un pauvre qui est devant Dieu, attendant à sa porte. Tranquille, c’est-à-dire avec telle paix, que l’âme n’empêche aucunement l’opération de Dieu, suivant le mouvement du Saint-Esprit, quand elle est attirée à l’écouter en silence. Elle doit être fervente, en résistant à la lâcheté naturelle par une diligente application et attention, se tenant en vigueur d’esprit, non seulement quand l’âme traite avec Dieu, mais encore en la considération des choses saintes.

Jean Tauler, Sermon

Lorsque l’homme veut se livrer à la prière, il doit, avant tout, ramener son cœur à l’intérieur, le rappeler du vagabondage et des dissipations où il s’égarait, et alors, en grande humilité, tomber aux pieds de Dieu, lui demander généreusement aumône, frapper à la porte du cœur du Père et mendier son pain, c’est-à-dire la charité.

Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote

Si faisant l’oraison vocale, vous sentez votre cœur tiré et convié à l’oraison intérieure ou mentale, ne refusez point d’y aller, mais laissez tout doucement couler votre esprit de ce côté-là, et ne vous souciez point de n’avoir pas achevé les oraisons vocales que vous vous étiez proposées ; car la mentale que vous aurez faite en leur place est plus agréable à Dieu et plus utile à l’âme.

Adrien Rouquette, La Thébaïde en Amérique

Nous avons entendu dire mille fois, nous entendons dire encore chaque jour, que notre siècle est un siècle d’action ; que, dans notre siècle, il faut des hommes d’action. On reconnaît l’action, de la parole, de l’éloquence ; on reconnaît l’action des livres et des journaux ; on reconnaît enfin l’action des bras, des machines, des forces matérielles en général ; mais l’action la plus réelle et la plus puissante, quoique insensible et mystérieuse, l’action de la prière, des bonnes œuvres et des austérités volontaires et expiatoires, on la méconnaît, on va même jusqu’à la nier entièrement : et cependant, c’est celle-là qui est le levier invisible, la force occulte, qui remue, révolutionne et change la nature et la société ; c’est celle-là qui opère journellement des prodiges de grâce et de miséricorde ; c’est par elle enfin que le monde subsiste : Sanctorum precibus stat mundus.

Adolphe Tanquerey, Précis de théologie ascétique et mystique (Pages 261-264)

Les conditions les plus essentielles pour assurer l’efficacité de nos prières sont : l’humilité, la confiance et l’attention, ou du moins l’effort sérieux pour être attentif. 1° L’humilité découle de la nature même de la prière. Puisque la grâce est essentiellement gratuite, que nous n’y avons aucun droit, nous sommes, dit S. Augustin, des mendiants par rapport à Dieu, et nous devons implorer de sa miséricorde ce que nous ne pouvons obtenir en justice. C’est bien ainsi que priait Abraham, qui en présence de la majesté divine, se regardait comme un peu de poussière et de cendre (Gn 18:27) ; ainsi que priait Daniel, quand il demandait la délivrance du peuple juif en s’appuyant, non sur ses mérites et vertus, mais sur l’abondance des miséricordes divines (Dn 9:18) ; c’est ainsi que priait le publicain, qui fut exaucé (Lc 18:13), tandis que l’orgueilleux pharisien vit sa prière repoussée. Jésus lui-même nous en donne la raison : « Quiconque s’exalte sera humilié, et qui s’humilie sera exalté ». Ses disciples l’ont bien compris, et S. Jacques nous dit avec insistance : « Dieu résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles » (Jc 4:6). Ce n’est que justice : le superbe s’attribue à lui-même l’efficacité de sa prière, tandis que l’humble l’attribue à Dieu. Or voulons-nous que Dieu nous exauce aux dépens de sa propre gloire, pour nourrir et entretenir notre vanité ? L’humble au contraire avoue sincèrement qu’il tient tout de Dieu : en l’exauçant, Dieu travaille donc pour sa gloire en même temps que pour le bien du suppliant. 2° Aussi la vraie humilité engendre la confiance, cette confiance qui se base non sur nos mérites, mais sur l’infinie bonté de Dieu et sur les mérites de Jésus-Christ. a) La foi nous enseigne que Dieu est miséricorde, et qu’à ce titre il s’incline avec d’autant plus d’amour vers nous que nous reconnaissons davantage nos misères : car la misère appelle la miséricorde. L’invoquer avec confiance, c’est au fond l’honorer, c’est proclamer qu’il est la source de tous les biens, et ne désire rien tant que de nous les accorder. Aussi, dans la Sainte Écriture, il nous déclare maintes et maintes fois qu’il exauce ceux qui espèrent en lui. Notre Seigneur nous invite à prier avec confiance, et, pour inculquer cette disposition, a recours non seulement aux exhortations les plus pressantes mais encore aux paraboles les plus touchantes. Après avoir affirmé que qui demande reçoit, il ajoute : « Qui de vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? Si donc vous, tout méchants que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il ce qui est bon à ceux qui le prient ? » (Mt 7:7-11). Il y revient à la dernière Cène : « En vérité, en vérité, je vous le dis, tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je vous le ferai » (Jn 14:13-14). Ce serait donc se défier de Dieu et de ses promesses, ce serait mésestimer les mérites infinis de Jésus et sa toute puissante médiation que de ne pas avoir une absolue confiance en la prière. b) Sans doute le Bon Dieu semble parfois faire la sourde oreille à nos prières, parce qu’il veut que notre confiance soit persévérante, afin que nous sentions mieux la profondeur de notre misère et le prix de la grâce ; mais il nous montre, par l’exemple de la Chananéenne (Mt 15:24-28), que, même lorsqu’il semble nous rebuter, il aime à se laisser faire une douce violence. Une femme de Chanaan vient supplier Jésus de guérir sa fille tourmentée par le démon. Le Maître ne lui répond pas ; elle s’adresse alors aux disciples, et les importune de ses cris, si bien que ceux-ci le prient d’intervenir. Il répond que sa mission ne s’étend qu’aux fils d’Israël. Sans se décourager, la pauvre femme se prosterne à ses pieds, en disant : « Seigneur, secourez-moi ». Jésus réplique, avec une apparente dureté, qu’il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. Il est vrai, Seigneur, dit-elle, mais les petits chiens mangent au moins les miettes qui tombent de la table de leur maître. Vaincu par une confiance si constante et si humble, Jésus accorde enfin la faveur demandée, et guérit à l’heure même sa fille. Pouvait-il mieux nous faire comprendre que, si, malgré nos insuccès, nous persévérons dans une humble confiance, nous sommes sûrs d’être exaucés ? 3° Mais à cette confiance persévérante il faut joindre l’attention, ou du moins un effort sérieux pour penser à ce que nous disons à Dieu. Les distractions involontaires, quand nous essayons de les repousser et d’en diminuer le nombre, ne sont pas un obstacle à la prière, parce que notre âme, en vertu même des efforts que nous faisons, demeure orientée vers Dieu. Mais les distractions volontaires, que nous acceptons de propos délibéré, ou que nous ne repoussons que mollement, ou dont nous ne voulons pas supprimer les causes, sont, dans les prières de précepte, des fautes vénielles, et, dans les autres, des négligences, des manques de respect envers Dieu, qui ne le prédisposent guère à nous exaucer. La prière est une audience que notre Créateur veut bien nous accorder, une conversation avec notre Père du ciel, où nous le supplions de vouloir bien écouter nos paroles, et faire attention à nos requêtes (Ps 5:2-3) ; et, au moment même où nous lui demandons de nous écouter et de nous parler, nous ne ferions pas un effort sérieux pour comprendre ce que nous disons et pour être attentifs aux suggestions divines ! Ne serait-ce pas là une inconséquence en même temps qu’un manque de religion ? Ne mériterions-nous pas le reproche que Notre Seigneur adressait aux Pharisiens : « Ce peuple m’honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi » (Mt 15:8). Il faut donc faire des efforts sérieux pour repousser promptement et énergiquement les distractions qui se présentent à nous, savoir nous en humilier, et en profiter pour renouveler notre union avec Jésus et prier avec lui ; il faut aussi diminuer le nombre de nos distractions, en combattant vigoureusement contre leurs causes, la dissipation habituelle de l’esprit, l’habitude de la rêverie, les préoccupations, et attaches qui captivent l’esprit et le cœur, et s’accoutumer peu à peu au souvenir fréquemment renouvelé de la présence de Dieu par l’offrande de ses actions et de pieuses oraisons jaculatoires. Quand nous avons pris ces moyens, il n’y a pas lieu de s’inquiéter des distractions involontaires qui traversent notre esprit ou troublent notre imagination : ce sont des épreuves, non des fautes, et, quand nous savons en profiter, elles augmentent nos mérites et la valeur de nos prières. L’attention que nous pouvons apporter à nos prières, est triple : 1) Quand nous nous appliquons à bien prononcer les paroles, l’attention est verbale et suppose déjà un certain effort pour penser à ce qu’on dit ; 2) Si on s’applique de préférence à bien comprendre le sens des paroles, l’attention s’appelle littérale ou intellectuelle ; 3) Si, laissant de côté le sens littéral, l’âme s’élève vers Dieu pour l’adorer, le bénir, s’unir à lui, ou pour entrer dans l’esprit du mystère qu’on honore, ou pour demander à Dieu tout ce que l’Église, tout ce que Jésus lui demande, l’attention est spirituelle ou mystique. Cette dernière ne convient guère aux débutants, mais plutôt aux âmes avancées. Ce qu’il faut donc recommander à ceux qui commencent à goûter la prière c’est l’un ou l’autre des deux premiers genres d’attention, selon le caractère de chacun, ses attraits, et les circonstances où il se trouve.

Juan Donoso Cortés, Lettre au marquis Albéric de Blanche

Je crois que ceux qui prient font plus pour le monde que ceux qui combattent, et que, si le monde va de mal en pis, c’est qu’il y a plus de batailles que de prières. Si nous pouvions pénétrer dans le secret de Dieu et de l’histoire, je tiens, pour moi, que nous serions saisis d’admiration devant les prodigieux effets de la prière, même dans les choses humaines. Pour que la société soit en repos, il faut qu’il y ait un certain équilibre, que Dieu seul connaît, entre les prières et les actions, entre la vie contemplative et la vie active. Je crois, tant ma conviction sur ce point est forte, que, s’il y avait une seule heure d’un seul jour où la terre n’envoyât aucune prière au ciel, ce jour et cette heure seraient le dernier jour et la dernière heure de l’univers.

Chanoine Auguste Saudreau, Manuel de spiritualité

Les distractions sont le grand obstacle à la bonne prière ; les luttes qu’il faut soutenir pour bien prier sont souvent fort pénibles. Tant qu’elle est involontaire, la distraction n’est pas coupable et la prière qui se poursuit toujours avec la même volonté d’honorer Dieu, continue à être surnaturelle et méritoire. La distraction est involontaire quand on est surpris bien qu’on ait pris les précautions nécessaires. Si l’on est exposé à la distraction en ne se recueillant pas avant de prier, si lorsque la distraction vient, on ne la repousse que faiblement, elle n’est plus vraiment involontaire. La plupart des âmes chrétiennes luttent contre les distractions, mais rares sont celles qui luttent assez énergiquement. L’effort ne doit pas être une tension fatigante du cerveau, mais une détermination forte de la volonté, qui repousse toute divagation. Celui-là lutte donc bien qui, lorsqu’il voit son esprit occupé malgré lui de pensées étrangères et son cœur sollicité d’y donner son adhésion, dit et redit au seigneur avec force : Mon Dieu, je veux ne penser qu’à vous, je veux tout ce que vous voulez, fortifiez ma volonté et accroissez mon amour. Enfoncer ainsi sa volonté dans la volonté divine est un excellent moyen de vaincre le démon et de faire une prière qui plaise au Seigneur. La lutte contre les distractions, quand elle est énergique et constante, est toujours fort méritoire, et la prière de celui qui combat fortement, si elle est très pénible, produit toujours de grands fruits.

Jacques-Bénigne Bossuet, Méditations (Page 15)

Tout ce qui unit à Dieu, tout ce qui fait qu’on le goûte, qu’on se plait en lui, qu’on se réjouit de sa gloire, et qu’on l’aime si purement qu’on fait sa félicité de la sienne, et que, non content des discours, des pensées, des affections et des résolutions, on en vient solidement à la pratique du détachement de soi-même et des créatures ; tout cela est bon, tout cela est la vraie oraison. Il faut observer de ne pas tourmenter sa tête, ni même trop exciter son cœur ; mais prendre ce qui se présente à la vue de l’âme, avec humilité et simplicité, sans ces efforts violents qui sont plus imaginaires que véritables et fonciers ; se laisser doucement attirer à Dieu, s’abandonnant à son esprit. S’il reste quelque goût sensible, on le peut prendre en passant sans s’en repaître, et aussi sans le rejeter avec effort ; mais se laisser couler soi-même en Dieu et en l’éternelle vérité par le fond de l’âme, aimant Dieu, et non pas le goût de Dieu ; sa vérité, et non le plaisir qu’elle donne. Ne souhaitez pas un plus haut degré d’oraison pour être plus aimé de Dieu ; mais désirez d’être toujours de plus en plus uni à Dieu, afin qu’il vous possède. La meilleure oraison est celle ou l’on s’étudie, avec plus de simplicité et d’humilité, à se conformer à la volonté de Dieu et aux exemples de Jésus Christ ; et celle où l’on s’abandonne le plus aux dispositions et aux mouvements que Dieu met dans l’âme par sa grâce et par son esprit.

Dom Innocent le Masson, Avis spirituels et méditations (Pages 82-86)

Dans l’oraison, le corps doit être dans une posture décente, modeste et sans contrainte, c’est-à-dire éloignée de ce qui le fatiguerait trop, afin d’avoir l’esprit plus libre. L’âme doit avoir aussi la sienne, et, se présentant devant Dieu, elle doit apporter avec soi la foi, l’espérance et la charité, qui sont les trois vertus convenant à son état. Par la foi, l’âme doit être persuadée que Dieu est partout, et qu’il connaît tout ; et partant qu’il sait très bien toutes ses nécessités, avant même qu’elle les lui expose ; mais que sa Providence qui pourrait parfaitement satisfaire tous ses besoins, sans qu’elle fût obligée de le lui demander, a ordonné qu’elle les lui représenterait dans l’oraison, pour en faire la demande, et qu’elle lui rendrait ainsi la soumission qui lui est due. Par l’espérance, l’âme doit avec une fermeté constante, inébranlable, être pénétrée de la confiance que Dieu lui octroiera tous les secours nécessaires pour diriger, selon sa loi, les actions de sa vie mortelle et pour parvenir à la vie éternelle, non pas qu’elle mérite d’elle-même qu’il lui accorde tous ces biens, mais parce que sa bonté, qui est aussi fidèle dans ses promesses qu’elle est infaillible dans ses vérités et incompatible avec le mensonge, les lui a promis. Par la charité, l’âme doit avoir pour certain et indubitable que Dieu l’aime d’un amour éternel qui ne diminue jamais, si ce n’est par notre faute ; elle doit s’élancer elle-même vers Dieu et se plonger en lui tout entière, afin d’y puiser les grâces nécessaires pour accomplir sa loi, pour être préservée du malheur d’être séparée de lui, et pour s’avancer de plus en plus dans la perfection de son amour ; renfermant uniquement dans ces trois choses tous ses désirs, sans en former d’autres que sous la condition de son bon plaisir. Pour mieux comprendre cette situation de l’âme dans l’oraison, disons qu’elle doit y être en état de répondre ainsi à ces trois propositions ou interrogations : Où vas-tu, mon âme ? – Je vais me tenir devant Dieu, que je crois ici plus présent que moi-même, qui connaît tous mes besoins, mais qui veut que je les lui expose. Qu’espères-tu de lui ? – J’espère tout le secours qui me sera nécessaire pour lui plaire, et pour parvenir à lui. Mais encore, que veux-tu pour toi ? – Rien autre chose que sa crainte, son amour et le bonheur d’être éternellement unie à lui. Si nous sentons notre conscience prête à répondre ainsi au sujet de ces interrogations, notre âme alors est dans la situation où elle doit être devant Dieu. Mais remarquez-le bien : il n’est pas besoin de se former une idée de quelque chose de corporel, pour se représenter Dieu comme dans une image ; au contraire, si, de soi-même, il se présente quelque chose de tel en l’imagination, il faut s’habituer à le rejeter comme ne convenant point à Dieu, puis qu’il est pur, très pur Esprit. Cela toutefois doit se faire doucement et peu à peu, pour ne point tomber dans l’empressement et l’inquiétude : car il n’y a point de doute qu’un esprit, encore tout grossier, qui n’est accoutumé qu’à travailler sur les objets matériels et sensibles, se trouve tout étonné quand on lui retranche tout d’un coup l’usage de ses idées, et qu’il ne voit plus rien de sensible dans sa manière de concevoir les choses ; mais quand il sera doucement formé à cette pratique, il verra qu’il n’y a rien de plus conforme à la disposition naturelle de son âme, et il en recevra beaucoup de consolation. Pour se former l’esprit à cette pratique, on peut user de cette comparaison. Quand vous êtes dans un appartement, et que, vous le savez, votre ami est caché derrière la tapisserie, est-il besoin, pour lui parler, de vous figurer l’idée de son portrait dans l’imagination ? Non, assurément, et vous estimeriez cette représentation inutile, superflue. Vous dites à votre ami ce qu’il vous plaît, sans vous former une idée de son visage ; car il vous suffit de savoir certainement qu’il est présent et qu’il vous entend. Faites de même à l’égard de Dieu ; parlez-lui avec confiance, car il vous entend ; et n’allez point le chercher ailleurs qu’au milieu de votre cœur, puisqu’il y est assurément. Chercher Dieu au plus intime de son âme, s’habituer à l’y trouver, le regarder par les yeux de la foi et non de l’imagination, traiter avec lui, lui parler confidemment comme étant au milieu de nos cœurs, sans se mettre en peine d’en sortir pour aller le chercher ailleurs, c’est le moyen et le meilleur d’apprendre bientôt à marcher en esprit pour aller à la vérité, de vous rendre la présence de Dieu facile et familière, et de vous servir de votre esprit selon la droite raison ; c’est aussi le moyen de calmer l’imagination, dont l’usage indiscret soulève des tempêtes, et d’éviter beaucoup de fatigues d’esprit superflues ; c’est enfin le moyen de se former à faire fréquemment des élévations à Dieu et des actes de vertu avec autant de facilité que l’on ferme l’œil, et de devenir maître de son cœur autant qu’on le peut être en cette vie. Quant à ce qui regarde l’Humanité sacrée de Jésus-Christ, où se rencontre avec vérité un corps qui tombe sous nos idées sensibles, on peut s’en servir ; mais il vaut mieux s’habituer à regarder par la foi tous les mystères de sa vie et de sa mort que de se former dans l’esprit quelque image de sa personne et de ses actions. Tout ce qui occupe l’imagination ne doit être regardé qu’en passant ; il faut néanmoins en ceci user de liberté d’esprit, et les âmes qui commencent ne doivent pas rejeter l’attrait qui les porte à se servir de l’imagination pour se représenter l’Humanité sacrée du Sauveur. Elles peuvent donc s’en servir librement, ingénument ; mais cette imagination doit être simple, c’est-à-dire sans embarras ni multiplicité de particularités, et l’on en doit user comme de l’aiguille pour enfiler dans l’esprit les affections, ainsi que le dit S. François de Sales.

Mgr Ricard, Les chefs-d’oeuvre oratoires de l’abbé Combalot

Qu’est-ce que la Prière ? Donnons-en une notion claire, nette, distincte, conforme à la notion catholique. La Prière, c’est l’acte par lequel l’âme, sous l’empire de la grâce, s’élève et s’unit à Dieu, pour vivre de foi, d’espérance et d’amour. Dieu, dans l’unité de son essence infinie, éternelle, souverainement simple, réalise trois personnes divines distinctes, puissance infinie, intelligence infinie, amour infini. L’homme fait à l’image de Dieu, réalise, lui aussi, dans l’unité de son Moi, trois propriétés distinctes mais non personnelles, car ces propriétés ne sont que son âme envisagée sous divers aspects. L’homme est intelligence, amour, liberté. Mais l’homme est limité, fini, borné. Depuis le péché, son intelligence obscurcie a faim et soif de la vérité. Son cœur a besoin d’amour. Sa liberté, affaiblie, presque ruinée, a besoin de force. Or, pour se dilater dans la lumière, dans l’amour, dans la force, Il lui faut l’indispensable secours de la Prière. La Prière est donc la loi première, l’indispensable condition de sa vie, comme homme, et surtout comme chrétien.

Bienheureux Claude La Colombière, Écrits spirituels (Page 131)

Quand on sent dans la prière certaine inquiétude qui fait qu’on trouve le temps long, par l’impatience où l’on est de passer à quelque autre occupation, on se peut dire à soi-même avec profit : Eh quoi ! mon âme, tu t’ennuies avec ton Dieu ! Tu n’es pas contente de lui ! Tu le possèdes et tu cherches quelque autre chose ! Où peux-tu être mieux qu’en sa compagnie ? Où peux-tu faire un plus grand profit ? J’ai expérimenté que cela calme l’esprit et l’unit à Dieu.

Jacques-Bénigne Bossuet, Sermon sur le culte dû à Dieu, pour le vendredi de la troisième semaine de Carême

Saint Grégoire de Nazianze dit que l’oraison est une espèce de mort, parce que premièrement elle sépare les sens d’avec les objets externes ; et ensuite, pour consommer cette mort mystique, elle sépare encore l’esprit d’avec les sens, pour le réunir à Dieu qui est son principe. C’est sacrifier saintement et adorer Dieu en esprit, que de s’y unir de la sorte et selon la partie divine et spirituelle ; et le véritable adorateur est distingué par ce caractère de celui qui n’adore Dieu que de la posture de son corps ou du mouvement de ses lèvres.

Bibliographie

  • Saint Alphonse-Marie de Liguori, Le grand moyen de la prière (Lien)
  • Dom Jean de Monléon, Traité sur l’oraison