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Méditation

Laurent Scupoli, Le combat spirituel (Pages 197-198)

Quand on veut donner un peu plus de temps à la prière, comme une demi-heure, ou un heure, ou même davantage, il faut y joindre la Méditation sur quelque point de la Vie, ou de la Passion de Notre-Seigneur, et appliquer à la vertu qu’on veut acquérir, toutes les réflexions qui se font sur cette matière. Si donc vous avez besoin de vous exciter à la patience, considérez le Mystère de la Flagellation de votre Sauveur. Songez : 1) Comme les soldats ayant eu ordre de le conduire dans le lieu où il devait être fouetté, ils l’y traînèrent avec de grands cris et des railleries sanglantes. 2) Comme ces cruels bourreaux l’ayant dépouillé, son corps très pur demeura tout nu. 3) Comme ses mains innocentes furent liées très étroitement à la colonne. 4) Comme tout son corps fut tellement déchiré par les fouets, qu’il en coulait jusqu’à terre des ruisseaux de sang. 5) Comme les coups souvent redoublés dans une même partie, augmentaient et renouvelaient ses plaies. Pendant que vous méditerez sur ces points ou sur d’autres semblables, propres à vous inspirer l’amour de la patience, appliquez d’abord vos sens intérieurs à ressentir le plus vivement que vous pourrez, les douleurs inconcevables que souffrit votre divin Maître dans toutes les parties de son corps, et dans chacune en particulier. De là passez à la considération de celle qu’il endurait dans son âme sainte, et tâchez de concevoir avec quelle patience et quelle douceur il les endurait, toujours prêt à en souffrir de nouvelles pour la gloire de son Père et pour votre bien. Après cela, regardez-le tout couvert de sang, et assurez-vous que ce qu’il a le plus à cœur est que vous preniez en patience votre affliction, et qu’il prie même son Père de vous aider à porter non seulement cette croix, mais même toutes celles qui pourront vous arriver dans la suite. Confirmez par de nouveaux actes la résolution où vous êtes de tout souffrir avec joie, puis élevant votre esprit au Ciel, rendez au Père des miséricordes mille actions de grâce, de ce qu’il a bien voulu envoyer au monde son Fils unique, afin qu’il souffrit de si horribles tourments, afin qu’il intercédât pour vous. Priez-le enfin de vous donner la vertu de la patience par les mérites et par l’intercession de ce Fils qu’il aime comme lui-même.

Laurent Scupoli, Le combat spirituel (Pages 201-203)

Parmi les différentes méditations, il y en a une autre qui s’adresse particulièrement à la sainte Vierge. D’abord vous vous remettrez devant les yeux le Père éternel, puis Jésus-Christ notre Seigneur, et enfin sa glorieuse mère. À l’égard du Père éternel, vous considérerez deux choses : L’une est l’affection toute singulière qu’il a eu de toute éternité pour cette Vierge très pure, avant même qu’il l’eût tirée du néant ; l’autre est l’éminente sainteté qu’il lui a communiquée, et tout le bien qu’elle a fait depuis le moment de sa conception, jusqu’à celui de sa mort. Pour la première, voici ce que vous avez à faire. Commencez par vous élever en esprit au-dessus de toutes les créatures, portez vos pensées au-delà de tous les temps ; entrez dans l’abîme de l’éternité, pénétrez jusque dans le cœur de Dieu, et voyez avec quelle satisfaction il considérait dans l’avenir celle qu’il destinait pour Mère à son Fils ; conjurez-le par le plaisir qu’il y prenait de vous donner assez de force pour vaincre vos ennemis, et surtout celui qui vous fait présentement une plus cruelle guerre. Après cela représentez-vous les vertus et les actions héroïques de cette Vierge incomparable ; offrez-les à Dieu, ou toutes ensemble, ou chacune en particulier, et faites-vous en un mérite, pour obtenir de la divine bonté toutes les choses dont vous pouvez avoir besoin. Adressez-vous ensuite à Jésus ; et priez-le de se souvenir de cette Mère si aimable, qui le porta neuf mois entiers dans son sein, qui dès qu’il fut né, l’adora avec un profond respect le reconnaissant pour vrai Dieu et pour vrai Homme ; pour son Créateur et pour son Fils tout ensemble, qui le vit avec compassion couché pauvrement dans une étable ; qui le nourrit de son lait très pur ; qui l’embrassa et le baisa mille fois avec tendresse ; qui souffrit pour lui durant sa vie et sa mort des peines inconcevables. Exposez-lui si bien toutes ces choses, que vous l’obligiez par des considérations si puissantes à exaucer votre prière. Puis venant à la Vierge même, dites-lui que la providence l’a prédestinée avant tous les siècles pour être Mère de miséricorde, et Avocate des pécheurs : que par conséquent après son Fils, elle est celle en qui vous avez le plus de confiance. Remettez-lui en mémoire cette vérité, si constante parmi les Docteurs, et confirmée par tant de merveilles extraordinaires, que jamais nul ne l’a invoqué avec foi, qu’il n’en ait été secouru dans le besoin. Enfin, présentez lui toutes les peines que son Fils a endurées pour votre salut ; afin qu’elle vous obtienne de lui la grâce d’en profiter pour la gloire et pour la satisfaction de cet aimable Sauveur.

Laurent Scupoli, Le combat spirituel (Pages 211-216)

Voyons de quelle sorte on en peut tirer divers sentiments affectueux. Si donc, par exemple, vous avez choisi pour le sujet de votre méditation, le crucifiement de cet Homme-Dieu, parmi plusieurs, circonstances de ce Mystère, vous pourrez vous arrêter à celles qui suivent. Considérez, 1) Que Jésus étant arrivé sur le Calvaire, les bourreaux le dépouillèrent avec violence, et lui arrachèrent la peau toute déchirée par les fouets, et collée à ses habits par le sang qui avait coulé de ses blessures. 2) Qu’on lui ôta sa couronne d’épines, et que la lui ayant remise aussitôt, on lui fit de nouvelles plaies. 3) Qu’à coups de marteau, on l’attacha cruellement avec des gros clous au bois de la croix. 4) Que ses mains sacrées ne pouvant atteindre au lieu où l’on devait le clouer, on les lui tira si violemment, qu’on lui disloqua tous les os, et qu’il fut facile de les compter. 5) Qu’ayant été élevé sur cette croix, où il n’était soutenu que par les clous, le poids de son corps augmenta ses plaies et lui causa d’étranges douleurs. Si par ces sortes de considérations, ou par d’autres semblables, vous désirez exciter en votre cœur des mouvements de l’amour divin, tâchez d’arriver par la méditation à une sublime connaissance de la bonté infinie de votre Sauveur, qui a bien voulu souffrir pour l’amour de vous tant de peines. Car plus vous croîtrez en la connaissance de l’amour qu’il a eu pour vous, plus vous aurez d’attachement et d’amour pour lui. Étant ainsi convaincu de son excessive charité, vous ne pourrez vous empêcher de faire des actes de contrition, d’avoir si souvent indignement outragé celui qui s’est immolé lui-même pour la satisfaction de vos offenses. Vous viendrez ensuite à former des actes d’Espérance, en considérant que ce grand Dieu n’avait point d’autre dessein sur la croix que d’exterminer le péché du monde, de vous délivrer de la tyrannie du démon, d’expier vos crimes, de vous réconcilier avec son Père : de vous faire recourir à lui dans tous vos besoins. Que si après avoir considéré ses souffrances, vous en considérez les effets ; si vous remarquez que par sa mort il a effacé les péchés des hommes, il a apaisé la colère du souverain Juge, il a confondu les puissances de l’Enfer, il a triomphé de la mort même, il a rempli dans le ciel les places des Anges rebelles, votre douleur se convertira en joie : et cette joie s’augmentera par le souvenir de celle que le grand ouvrage de la rédemption du monde causa aux trois Personnes divines, à la bienheureuse Vierge, à l’Église Militante, et à l’Église Triomphante. Que si vous voulez concevoir un vif regret de vos péchés, n’ayez en vue dans votre méditation, que de vous persuader que si Jésus a tant souffert, ça été pour vous inspirer une haine salutaire de vous-même, et de vos passions déréglées, surtout de celle qui vous fait faire de plus grandes fautes, et qui déplaît par conséquent davantage à Dieu. Pour entrer dans ces sentiments d’admiration, vous n’aurez qu’à considérer qu’il n’y a rien de plus surprenant que de voir le Créateur de l’Univers, l’Auteur de la Vie mourir par les mains de ses créatures, de voir la suprême Majesté comme anéantie, la Justice condamnée, la Beauté salie de crachats, et presque effacée, l’objet de l’amour du Père éternel devenu l’objet de la haine des pécheurs ; la lumière inaccessible abandonnée à la fureur des Puissances des ténèbres ; la gloire, la félicité incréée, ensevelie dans l’opprobre et dans la misère. Pour vous exciter à la compassion des souffrances de votre Sauveur et de votre Dieu, outre ses peines extérieures, représentez-vous les intérieures, qui furent sans comparaison plus grandes. Que si vous êtes sensible aux premières, comment pourrez-vous n’être pas touché des autres, jusqu’à en avoir le cœur percé de douleur ? L’âme du Sauveur voyait clairement la divine essence, comme elle la voit maintenant au Ciel : elle savait combien Dieu mérite d’être honoré : et comme elle l’aimait infiniment ; elle désirait aussi que toutes les créatures l’aimassent de toutes leurs forces. Le voyant donc terriblement déshonoré dans tout le monde par une infinité de crimes abominables, elle en était pénétrée d’une douleur non moins excessive que son amour, et que le désir qu’elle avait que la Majesté divine fût aimée et servie de tous les hommes. La grandeur de cet amour et de ce désir était au-dessus de toute imagination, et par conséquent il est inutile de vouloir comprendre quel fut l’excès des peines intérieures de Jésus mourant sur la croix. De plus, comme ce divin Sauveur aimait tous les hommes d’une manière qui passe tout ce que l’on en peut dire, l’affection si tendre et si ardente qu’il avait pour eux, était cause qu’il s’affligeait extrêmement de leurs péchés, qui les devaient séparer de lui. Il voyait que nul d’entre eux ne pouvait commettre de péché morte, sans détruire la charité et la grâce, qui est le lien par où les justes demeurent unis spirituellement avec lui. Or, cette séparation était à l’âme de Jésus bien plus douloureuse, que n’est au corps celle de ses membres, lorsqu’ils sont hors de leur place ; et il ne faut pas s’en étonner. Car l’âme étant toute spirituelle, et d’une nature beaucoup plus parfaite que le corps, elle est aussi bien plus susceptible de la douleur. Mais après tout, la plus sensible affliction de Notre-Seigneur fut de voir tous les péchés des damnés, qui ne pouvant plus retourner à lui par la pénitence, doivent être éternellement séparés de lui. Si à la vue de tant de peines vous sentez que votre cœur se laisse attendrir à la compassion pour votre Jésus, passez plus avant, et vous trouverez qu’il a souffert des douleurs extrêmes, non seulement pour les péché que vous avez effectivement commis, mais même pour ceux que vous n’avez point commis, puisqu’il est certain qu’il lui a coûté tout son sang pour vous délivrer des uns, et pour vous préserver des autres. Croyez-moi, vous ne manquerez jamais de raisons capables de vous porter à prendre part aux souffrances de Jésus crucifié. Sachez qu’il n’y a jamais eu, et qu’il n’y aura jamais, en quelque créature raisonnable que ce soit, aucun mal qu’il n’ait ressenti ; injures, opprobres, tentations maladies, pertes de biens, austérités volontaires, il a ressenti tout cela plus vivement que ceux mêmes qui les souffrent en effet. Car comme ce Père charitable a une connaissance très parfaite de toutes leurs peines, grandes et petites, spirituelles et corporelles, jusqu’à la moindre piqûre, et au moindre mal de tête, il ne pouvait s’empêcher d’en avoir une tendre compassion. Mais qui pourrait dire combien les souffrances de sa sainte Mère lui furent sensibles ? Tout ce qu’il endura de plus cruel et de plus ignominieux en sa Passion, elle l’endurait à sa manière dans les mêmes vues, et par les mêmes motifs, et quoique sa douleur ne fût pas égale, elle était toujours excessive. C’est ce qui redoublait toutes les douleurs de Jésus, et qui faisait dans son âme de profondes plaies. De là vient qu’une sainte âme disait avec beaucoup de simplicité, que le cœur de Jésus souffrant lui paraissait comme une espèce d’enfer, dont toutes les peines étaient volontaires, et qu’il n’y avait point d’autre feu que celui de la charité. Mais enfin, quelle est la cause de tant de tourments ! Ce sont nos péchés ; et par conséquent la meilleure manière d’y compatir, et de marquer notre reconnaissance à celui qui a tant souffert pour nous, c’est d’avoir regret de nos infidélités, purement pour l’amour de lui c’est de haïr le péché par-dessus toutes choses, à cause qu’il lui déplaît, et de faire une continuelle guerre à nos vices, comme à ses plus mortels ennemis : afin que nous dépouillant du vieil homme, et nous revêtant du nouveau, nous ornions nos âmes des vertus chrétiennes qui en font toute la beauté.

Laurent Scupoli, Le combat spirituel (Pages 217-221)

Examinons avec attention les points suivants. 1) Ce que l’âme de Jésus en Croix fait pour Dieu. 2) Ce que Dieu fait pour l’âme de Jésus. 3) Ce que l’âme de Jésus fait pour elle-même et pour son corps. 4) Ce que Jésus fait pour nous. 5) Ce que nous devons faire pour Jésus.

  1. Considérez avant toutes choses comment l’âme de Jésus abimée dans le sein de Dieu, contemple cet Être infini et incompréhensible devant lequel les plus nobles créatures ne sont rien : comment, dis-je, elle contemple dans un état, où, sans rien perdre de sa grandeur et de sa gloire essentielle, elle s’abaisse jusqu’à souffrir toutes sortes d’indignités de la part de l’homme infidèle et méconnaissant ; et comment ensuite elle adore cette souveraine Majesté, lui rend mille actions de grâces, et se dévoue toute entière à son service.
  2. Voyez d’un autre côté ce que Dieu fait à l’égard de l’âme de Jésus : considérez comme il veut que ce Fils unique, qui lui est si cher : souffre, pour l’amour de nous, qu’on lui donne des soufflets, qu’on lui couvre le visage de crachats, qu’on vomisse contre lui mille blasphèmes, qu’on le déchire à coups de fouets, qu’on le couronne d’épine, qu’on l’attache à une croix. Voyez avec quelle satisfaction il le regarde chargé d’infamie, et accablé de douleurs pour une si glorieuse cause.
  3. Représentez-vous ensuite l’âme de Jésus, et remarquez que comme elle sait que Dieu prend plaisir à la voir souffrir, l’amour qu’elle lui porte, soit à cause de ses perfections ineffables, ou à cause des biens infinis qu’elle en a reçus, fait qu’elle se soumet en tout avec promptitude et avec joie à ses volontés. Quelle langue pourrait exprimer l’ardeur qu’elle a pour les croix ! Elle ne s’occupe qu’à chercher de nouvelles manières de souffrances ; et ne trouvant pas ce qu’elle cherche, elle s’abandonne avec sa chair innocente à la merci des hommes les plus cruels et des démons même.
  4. Après cela jetez les yeux sur votre Jésus, qui dans le fort de ses douleurs se tourne vers vous, et vous dit amoureusement : Voici l’état pitoyable où m’a réduit le dérèglement de votre volonté, qui n’a pu se faire de violence pour se conformer à la mienne. Voyez quel est l’excès de mes douleurs, et avec combien de joie je les souffre sans autre vue que de vous apprendre la patience. Je vous conjure par toutes mes peines, de porter courageusement cette croix que je vous présente et toutes celles qui me plaira de vous envoyer. Abandonnez votre honneur à la calomnie, et votre corps à la rage des persécuteurs que je choisirai pour vous éprouver, quelque vils et quelque inhumains qu’ils soient. Ô, si vous saviez le contentement que me donnera votre résignation et votre patience ! Mais pouvez-vous l’ignorer, en voyant ces plaies que je n’ai reçues qu’afin de vous acquérir, au prix de mon sang, les vertus dont je veux orner votre âme, qui m’est plus chère que ma vie propre ! Si j’ai bien voulu me réduire à une telle extrémité pour l’amour de vous, comment ne voudriez-vous pas souffrir quelque légère douleur, pour soulager tant soit peu les miennes qui sont extrêmes ? Comment n’essayerez-vous pas de guérir les plaies que m’a fait votre impatience, qui est pour moi un tourment beaucoup plus insupportable que toutes les plaies de mon corps ?
  5. Prenez garde qui est celui qui vous parle de la sorte, et vous verrez que c’est Jésus-Christ, le Roi de gloire, vrai Dieu et vrai homme. Considérez la grandeur de ses tourments et de ses humiliations, qui seraient des peines trop rigoureuses pour les plus criminels. Soyez dans l’étonnement de le voir au milieu de tant de souffrances, non seulement ferme et immobile, mais plein de joie, comme si le jour de la Passion était pour lui un jour de triomphe. Songez que comme quelques gouttes d’eau jetées dans une fournaise ne servent qu’à l’embraser davantage ; ainsi les plus grands tourments, qui semblent légers à sa charité, ne font qu’accroître sa joie, et l’envie qu’il a d’en souffrir de plus terribles. Considérez Jésus en Croix comme un livre tout spirituel, que vous devez lire sans cesse, pour y apprendre la pratique des plus excellentes vertus. C’est ce livre qu’on peut justement nommer le Livre de Vie, que en même temps éclaire l’esprit par les préceptes, et enflamme la volonté par les exemples. Le monde est plein d’une infinité de livres : mais quand on pourrait les livre tous, on n’y apprendrait jamais si bien à haïr le vice et à aimer la vertu, qu’en considérant un Dieu crucifié. Sachez donc que ceux qui emploient des heures entières à pleurer la passion de Notre-Seigneur et à admirer sa patience, et qui dans les afflictions qui leur surviennent se montrent après aussi impatients que s’ils n’avaient jamais pensé à sa croix ; sachez, dis-je, que ceux-là ressemblent à des soldats peu aguerris, qui étant encore sous leurs tentes, se promettent la victoire ; mais qui ne voient pas plutôt l’ennemi, qu’ils lâchent le pied et prennent la fuite. Qu’y a-t-il de plus pitoyable que de voir des gens, qui, après avoir contemplé, admiré, aimé les vertus de notre Seigneur, viennent tout d’un coup à les oublier, à en faire peu d’estime, lorsqu’il se présente quelque occasion de les imiter.