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Religion divine

Abbé Baudrand, L’âme affermie dans la foi

J’entre d’abord dans ce grand sujet ; et sans m’arrêter à la question générale, « Était-il nécessaire que Dieu révélât une religion au monde ? » je m’en tiens à la question précise du fait, et je dis : il y a dans le monde une religion révélée qui porte visiblement les caractères de la Divinité ; donc cette religion est divine, donc elle est véritable, donc c’est à elle, et à elle seule que nous devons nous attacher: c’est le christianisme. Or quels sont-ils ces caractères divins qui distinguent la véritable religion et qui doivent nous y attacher à jamais ? J’en trouve cinq essentiels, que je vais présenter chacun en particulier. Entrons dans ce détail intéressant, s’il en fut jamais pour nous, en qualité de chrétiens. 1° Caractères de divinité dans le christianisme, c’est le plan même et l’idée de cette religion. Est- il rien de si grand, de si sublime et de si divin que ce qu’elle enseigne de Dieu, de la fin dernière, et des moyens d’arriver à cette fin ? Une religion qui me présente un Dieu pour auteur de mon être, un Dieu-Homme pour modèle de toutes mes démarches, une éternité pour récompense, ou pour peine de toutes mes œuvres. Une religion qui me montre un Dieu ayant toujours les yeux ouverts sur moi pour éclairer ma conduite, qui me tient toujours en suspens dans l’attente d’un jugement formidable qui doit peser toutes mes actions, qui ne me présente la vie que comme un pèlerinage et un exil, afin qu’étant fait pour le ciel, je ne m’attache pas à la terre ; qui ne me fait envisager la mort que comme un passage à une meilleure vie, afin que j’y aspire sans cesse. Je sais que cette religion combat toutes mes inclinations naturelles, qu’elle déclare une guerre implacable à toutes les passions de mon cœur ; orgueil, volupté, haine, vengeance, colère, avarice, tout cela autant de victimes qu’il lui faut immoler ; mais tout cela ne m’ébranle point, les passions s’écartent de l’ordre, il faut que la religion les y fasse rentrer. Il est vrai encore qu’elle me propose des mystères incompréhensibles, au-dessus de toute intelligence créée, et capables d’écraser sous leur poids quiconque veut les approfondir : mais tout cela, bien loin de me faire balancer sur ma religion, ne sert qu’à m’y affermir davantage. Je sens qu’elle doit exiger l’hommage de mon esprit comme celui de mon cœur ; il faut que je lui sacrifice mes lumières, comme mes affections. Et où serait cet hommage et ce sacrifice, si je n’avais rien à croire, et si je voulais tout comprendre ; si je marchais toujours à la lueur du flambeau de l’évidence, et jamais dans l’obscurité de la foi ? Y a-t-il un mérite à croire ce qu’on voit ? Voici donc quel est le plan que ma religion me propose. En me faisant ouvrir les yeux de la foi, elle me montre le ciel et la terre. Dans le ciel, un Dieu élevé sur le trône de sa gloire ; sur la terre, des hommes habitant une vallée de larmes. Il faut réunir ces extrémités, établir un commerce divin entre le Créateur et la créature. Que fait la religion ? Elle me fait regarder ce vaste univers comme une grande et immense famille, dont Dieu est le chef et le père, dont tous les hommes sont les enfants et les membres ; tous doivent être unis entr’eux par les liens sacrés et indissolubles ; ces liens sont ceux de la religion qui, en les réunissant tous sous les mêmes lois, les conduit tous à la même fin ; en sorte que comme Dieu est le premier principe d’où tout est sorti comme de sa source, il soit encore la fin dernière où tout aboutisse comme à son centre. Mais sur un plan si divin, que présenteront au monde les sectateurs d’une religion si sublime ; ce seront les vrais sages, que l’antiquité a tant vantés, et dont elle n’a jamais connu que le nom ; les vrais sages, et dans eux l’assemblage de toutes les vertus : fidélité dans les discours, sincérité dans les sentiments, droiture dans la conduite, gravité sans orgueil, modestie sans affectation, élévation sans enflure, humilité sans bassesse. Des hommes qui n’ont des sens que pour les réprimer, des passions que pour les combattre, des plaisirs que pour les sacrifier, des devoirs que pour les remplir : tel est le chrétien ; son cœur est le sanctuaire de la vertu, sa bouche l’interprète de la vérité, toute sa conduite l’expression fidèle d’un Homme-Dieu. Là se trouve le vrai sage dans tous les états, le bon roi, le bon citoyen, le bon ami, le bon père de famille ; si la religion était suivie, elle ferait de l’homme l’image de Dieu, et de la terre un paradis de délices. Tels sont les enfants que la religion engendre à Jésus-Christ, des hommes à qui elle ne permet de regarder leurs ennemis qu’en frères, et de se venger des injures que par des bienfaits ; aimant la vertu, et ne la connaissant que pour la pratiquer ; méprisant les éloges, et ne sachant que les mériter ; craignant de paraître presqu’autant que de pécher, et craignant de pécher, bien plus encore que de mourir. Ô Religion ! Que vous êtes grande, que vous êtes sublime ! Êtes-vous donc l’ouvrage d’un homme, ou le chef-d’œuvre des mains de Dieu ? êtes-vous une invention de la faible raison, où une émanation des splendeurs éternelles ? Étant telle que vous êtes, vous êtes au-dessus de moi, vous êtes digne de Dieu vous méritez mon estime et mon coeur : puissiez- vous le posséder à jamais ! 2° Mais cette religion a-t-elle toujours été ? Nouveau caractère de divinité, nouveau motif de crédibilité, l’ancienneté de la religion ; car nous ne l’ignorons pas, une religion, pour être véritable, doit être aussi ancienne que le monde, et avoir pris naissance avec le genre humain. En fait de religion, en pouvoir assigner la naissance, c’est en avoir démontré la fausseté, n’eût-elle qu’un jour de moins que le monde ; et en cela, dis-je, nouveau caractère de divinité dans le christianisme. Oui, à remonter à la source, notre religion, du moins quant au fond et à la substance, est aussi ancienne que l’univers, elle date de l’origine même du monde, elle est née avec le premier homme. Donnée avec appareil au peuple de Dieu, et transmise au peuple chrétien, elle n’a fait que se perfectionner dans la suite des siècles. Adam l’a reçue immédiatement de Dieu même, Noé l’a sauvée des débris du déluge, Abraham l’a transportée dans sa transmigration, Moïse l’a rendue plus éclatante dans les cérémonies, les patriarches l’ont ébauchée dans leurs sacrifices, les prophètes l’avaient annoncée dans leurs oracles ; la perfection et la consommation en était réservée au Messie, qui dans la plénitude des temps, venant dissiper les ombres et les figures, devait substituer les lumières et la réalité, et en qualité de pierre angulaire, réunir sur un fondement unique le testament de la double alliance, et tous les peuples de l’univers sous la même loi. C’est ainsi que la lumière de la religion révélée s’est augmentée de siècle en siècle depuis le premier âge du monde jusqu’au temps du Messie, comme depuis son enfance jusqu’à son âge parfait ; afin que cette divine lumière semblable à l’aurore, annonçât le lever du soleil de justice, et inspirât plus de désir et d’empressement de le voir : en sorte que lorsqu’il viendrait enfin à paraître, l’univers, qui était dans l’attente, fixât ses regards et ses yeux sur lui, et marchât à la lueur de ce nouvel astre qui venait l’éclairer. Malheur, ah, malheur aux aveugles qui ferment volontairement les yeux à la lumière ! À qui s’en prendront-ils de leur aveuglement qu’à eux-mêmes ? 3° D’autant plus coupables en ce point, que l’éclat des prophéties avait déjà préparé les voies et annoncé la loi de grâce sous le Messie. Et par combien de prophéties la religion chrétienne n’a-t-elle pas été annoncée et autorisée dans tous ses événements et tous ses mystères ! Je prends en mains les livres qu’on nomme divins, et que je veux bien ne regarder encore que comme des livres purement historiques. Que vois-je ? Ici le Messie paraît à tous les pas ; sa vie, sa religion, ses actions, ses mystères se développent partout à nos yeux. Tout est prévu, tout est annoncé ; les temps fixés par leurs époques ; les lieux désignés par leur situation ; les personnes appelées par leur nom ; en sorte que, comme le dit si éloquemment saint Jérôme, en lisant les prophètes, on croit moins lire une prophétie qu’une histoire. Et que pourrait-on alléguer pour éluder la force d’une démonstration si sensible ? Dira-t-on que ces prophéties ont été supposées par les chrétiens et inventées après coup ? Mais ici que nos ennemis soient nos juges. Je parle des Juifs : ce sont eux qui nous ont transmis les Écritures ; c’est de leurs mains que nous les tenons. La Providence, dit saint Augustin, en ayant ainsi disposé, que ce sacré dépôt nous ait été conservé par ceux mêmes qui étaient le plus intéressés à le dissiper et à l’anéantir, puisqu’il porte leur condamnation et notre triomphe ; il fallait que les chrétiens pussent dire avec vérité, selon toute l’étendue de l’oracle, que nous recevons le salut des mains même de nos ennemis : Salutem ex inimicis nostris 4° Rendons la religion toujours plus lumineuse, et à l’éclat des prophéties ajoutons encore celui des miracles ; les miracles sont le langage de Dieu. Et si, en fait de religion, il veut être écouté, c’est le langage qu’il doit faire entendre ; comme il est nécessaire, il est infaillible. Dieu ne saurait opérer un miracle en faveur d’une religion fausse ; ce serait autoriser le mensonge, et se rendre complice de l’imposture. La religion chrétienne est donc marquée au sceau de la vérité, si elle est marquée au sceau des prodiges. Mais où sont-ils ces miracles ? Qui peut nous répondre que ceux qu’on donne pour tels, le sont en effet ? Combien de miracles faux et trompeurs, uniquement l’effet de l’imposture de ceux qui les font, ou de la simplicité de ceux qui les croient ! Appelez donc encore nos ennemis en preuve, ne vous en tenez pas à nous. Qui vous faut-il pour témoins ? Voulez-vous des païens, des hérétiques, des idolâtres, des apostats, des mahométans même ? Interrogez-les, ils vont déposer en notre faveur. Consultez un Celse, image vivante de l’impiété ; faites- le assembler avec ses disciples et tenir conseil entr’eux ; que dirons-nous, se demandent-ils mutuellement, des miracles des chrétiens et de leur auteur. Dites-leur, répond Celse, dites que ce sont des prestiges opérés par la vertu d’un art secret et magique : vouloir les nier, ce serait nous décrier ; le peuple avec l’évidence réclamerait contre nous. Consultez les scribes et les pharisiens ; sans doute que leur témoignage ne vous paraîtra pas suspect ; nient-ils les miracles de Jésus-Christ ? Non, ils en cherchent la cause ; et que disent-ils ? Ils disent que Jésus-Christ avait trouvé la manière de prononcer le nom ineffable de Dieu ; qu’il l’avait apprise à ses disciples, et que c’est par la prononciation mystérieuse de ce nom qu’ils opéraient les miracles. De telles réponses valent mieux pour nous que des preuves. Consultez encore un Julien l’Apostat ; il sera force de vous dire, qu’ayant voulu rétablir Jérusalem pour faire mentir les oracles, des globes de feux souterrains, s’élevant sans cesse des fondements, interrompirent l’ouvrage et confondirent l’auteur. Que dirai-je encore ? Faut-il appeler un Mahomet en preuve ? Parlez, témoin recevable en ce point. Oui, je le confesse, dit-il, et ma secte entière le reconnaît avec moi : Jésus était un prophète du Très-Haut, et un homme puissant en œuvres et en paroles. Je le demande, où sont les miracles, si ce n’est pas là ? Et n’est-ce pas dire en différents termes ce que disent les évangélistes ? Les aveugles voient, les boiteux marchent, les malades sont guéris, les morts ressuscités sortent triomphants du tombeau. Mais soit, donnons plus qu’on ne saurait demander, suspendons pour un moment la foi des miracles, laissons révoquer en doute l’existence de tous les autres ; du moins en est-il un que l’incrédule le plus obstiné sera forcé d’avouer au chrétien. Et quel est-il ? C’est l’établissement même du christianisme dans l’univers. Je fais donc ici à l’incrédule la demande que faisait autrefois saint Augustin : Voulez-vous que le christianisme ait été établi dans le monde en vertu des miracles, ou sans le secours des miracles ? L’un des deux est sûr. Si c’est en vertu des miracles, il est donc divin, puisqu’il a le témoignage de Dieu ? Est-ce sans le secours des miracles ? Mais si cela est, il est encore plus divin ; et n’est-ce pas le plus grand, le plus étonnant, le plus frappant de tous les miracles, qu’une religion telle que le christianisme ait pu s’établir sans miracle ? Que le mahométisme se soit établi dans le monde, je n’en suis pas surpris, il favorise toutes les passions ; loin d’être surpris de ses progrès, si quelque chose était capable de me surprendre, c’est qu’il n’ait pas envahi tout l’univers. Mais qu’une religion qui contredit tout le témoignage de sens, qui combat toutes les inclinations de la nature, qui captive et subjugue toutes les lumières de la raison, ait pu s’établir sans miracles, et s’établir dans un monde païen et pervers, et s’établir dans le siècle le plus florissant, et s’établir malgré tant d’obstacles. Ah ! Si après cela vous demandez encore des prodiges, en vérité, ajoute saint Augustin, n’êtes-vous pas vous-même un prodige plus étonnant que tous ceux que vous demandez ? […] Prudence humaine, telles sont vos pensées : mais ignorez-vous que Dieu tient en main les prodiges, qu’il appelle les choses qui ne sont pas, pour confondre celles qui sont ? Attendez, et dans peu vous apprendrez à connaître la main qui opère. Que vois-je, ô mon Dieu ! Et quelle est la force de votre bras ? Les apôtres paraissent dans l’univers, ils annoncent le nouvel Evangile, la terre étonnée se tait devant eux ; ils parlent, et leurs paroles sont des paroles de feu, leurs pas sont des pas de géants, leurs actions sont autant de prodiges. Ah! Je me les étais représentés comme de timides agneaux qui allaient à la boucherie, et je les vois comme autant de lions ardents affronter les dangers, et des conquérants rapides parcourir l’univers en vainqueurs. Les miracles les précèdent dans leur marche, les vertus les suivent en foule, les vices consternés et alarmés s’enfuient devant eux, l’idolâtrie est renversée de dessus les autels, et la religion triomphante s’élevant sur ses ruines, établit partout son empire. 5° Et avec quelle rapidité de succès ne s’est-elle pas répandue dans le monde ! Déjà de son temps saint Paul bénissait Dieu de ce que l’Évangile s’etendait par toute la terre : toutes les nations, disait saint Justin, dès le second siècle, toutes les nations, Grecque, Romaine, Scythe, Barbare, sont soumises à ses lois. Empire romain, disait Tertullien après lui, cesse de nous vanter tes victoires et tes conquérants : nos apôtres sont allés plus loin que tous tes héros, et jamais Rome dans ses plus beaux jours n’a porté si loin ses conquêtes, que l’Église son Évangile. Voyez notre multitude, ajoute-t-il, en s’adressant aux Césars ; nous sommes dans vos provinces, dans vos villes, dans vos campagnes, nous remplissons tout, à l’exception de vos temples et de vos spectacles : vous nous persécutez, et si nous voulions nous venger, nous n’aurions qu’à vous abandonner, votre empire serait désert. Cependant ce n’était pas assez pour la religion de remplir l’univers ; il fallait le changer : et quoi de plus admirable que le changement de mœurs qu’elle a introduit avec elle ? Et dans qui ? Dans tous changement dans cette multitude innombrable de personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition qui, après avoir gémi si longtemps dans les ombres de la mort et les ténèbres de l’idolâtrie, ont enfin ouvert les yeux à la lumière. Changement, et dans qui ? Dans ces personnes mondaines qui, après avoir renoncé aux délices périssables du siècle, se sont allées ensevelir dans les déserts, pour ne plus méditer que les vérités éternelles. Changement dans les hommes même les plus scélérats et les plus impies. Donnez-moi, disait le célèbre Lactance, des hommes orgueilleux, avares, colères, timides et sensuels ; confiez-les à la religion : bientôt elle vous les rendra métamorphosés en hommes nouveaux ; l’orgueilleux, humilié sous la main de Dieu ; l’avare, répandant les trésors dans la main des pauvres ; la colère, montrant la douceur de l’agneau ; le timide, affrontant la mort ; le sensuel, embrassant la croix. Changement admirable, surtout dans cette foule innombrable de païens heureusement convertis, et devenus autant de martyrs, glorieux athlètes de la foi, dont les noms sont consacrés dans nos annales ; martyrs en si grand nombre que, dès le quatrième siècle, saint Jérôme en comptait déjà onze cent mille ; en sorte que dès-lors l’Église aurait pu célébrer chaque jour la mémoire de trois mille martyrs : et avec quel courage et quelle constance consommaient-ils leur sacrifice ? Constance héroïque : on les voyait affronter la mort, braver les tyrans, paraître sur les échafauds en vainqueurs. Constance si universelle, qu’elle semblait être héréditaire aux chrétiens ; hommes, femmes, vieillards, enfants, tout sexe était courageux pour son Dieu, tout âge était mûr pour le martyre, et tout chrétien était soldat pour sa foi ; leur vie n’était qu’un apprentissage du martyre, leur ambition se terminait à mourir, et leur sang semblait ne couler dans leurs veines, que pour être versé pour une cause si glorieuse. Constance si extraordinaire, qu’elle faisait l’admiration des tyrans, et quelquefois même elle opérait leur conversion ; à la vue de ces généreux athlètes, les armes leur tombaient des mains ; de tyrans, ils devenaient confesseurs ; de bourreaux, ils se faisaient victimes ; et combien de fois ne les vit-on pas courber la tête sous le glaive qu’ils avaient eux- mêmes levé ? Et ce qu’il y a de plus étonnant encore, et ce qui met le comble à ce prodige, c’est que ce nombre innombrable de chrétiens sacrifiés, ne servait qu’à les multiplier davantage ; plus on en immolait au ciel, plus il s’en formait sur la terre. Après avoir péri sous le glaive, ils semblaient renaître de leurs cendres et sortir du tombeau ; c’est-à-dire que selon la belle pensée de Tertullien, souvent rappelée, jamais assez méditée, le sang des martyrs devenait une semence de nouveaux chrétiens, Sanguis Martyrum semen christianorum. En sorte qu’après tous les efforts de l’enfer réunis, après trois cents ans de persécution allumée, après treize persécutions différentes, au milieu de ce spectacle de carnage et d’horreur, la terre entière était inondée sous des fleuves de sang ; les tyrans s’étant lassés de persécuter, rassasies, enivrés de sang, désespérant d’éteindre le christianisme, ils se sont enfin rendus eux-mêmes chrétiens, et les loups changés en agneaux sont eux-mêmes entrés dans la bergerie, pour augmenter le triomphe de la religion. Voilà le miracle de notre foi, voilà le prodige de notre religion ; et ce miracle est encore à présent existant. Le christianisme n’est pas une chose qu’on ne lise que dans les livres ; nous le voyons de nos yeux, il est actuellement subsistant, vous-même vous entrez en preuve, vous entrez en part du prodige. À réunir donc tout ce que nous avons dit, et mettant sous un seul point de vue toutes les preuves du christianisme, divinité dans son plan, ancienneté dans son origine, éclat des prophéties, éclats des miracles, prodige dans l’établissement, variété, étendue, rapidité de succès, perpétuité de sa durée actuellement subsistante ; à réunir, dis-je, toutes ces preuves, c’est-à-dire, à juger de l’arbre par les fruits, et de la cause par les effets, je demande, des effets si grands, si extraordinaires, si inouïs, si divins, que peuvent-ils avoir que Dieu pour auteur, la grâce pour appui, et la véritable religion pour principe ? Et à la vue de tous ces prodiges, que pouvons-nous que nous écrier : Le doigt de Dieu est ici, Digitus Dei est hic ? Après cela les autres prétendues religions oseront-elles se montrer et soutenir l’éclat du christianisme ? Vains fantômes, nuages sombres, tout a disparu ; la vérité a allumé le flambeau, et les ombres se sont dissipées ; rappelons-les un instant, s’il est nécessaire pour les confondre. Et d’abord, qu’est-ce que le paganisme ? Qu’une suite abominable de fables, de contradictions et d’impiétés, où l’on voit les passions consacrées, les vices placés sur l’autel, les peuples, l’encensoir à la main, prosternés devant les idoles, leur prodiguer un encens sacrilège. Mais détournons les yeux de ces horreurs ; l’univers en a rougi, et la raison ne s’y est pas reconnue. Pour le mahométisme, il ne mérite pas qu’on en parle : est-ce là une religion ? Ou si c’en est une, que peut-elle être que la religion de la chair et des sens ? Religion enfantée par l’ignorance, nourrie par la volupté, cimentée par le carnage et le sang ; elle marche le fer et le feu à la main, elle lâche la bride à toutes les passions. Disparaissez, abominations sacrilèges ; vous suive, qui veut s’égarer et n’avoir rien de commun avec la raison. Le tolérantisme est un assemblage de tous les monstres, de sectes contradictoires et toutes opposées ; la vérité et le mensonge, les ténèbres et la lumière, la nuit et le jour, quel monstre ! Quelle horreur ! Reste enfin le déisme ; mais contre lui, comme contre les autres, j’ai déjà tout conclu. Car dès le moment que j’ai prouvé que le christianisme porte sensiblement les caractères de la Divinité, dès-lors j’ai démontré qu’il a ceux de la vérité : en vain m’opposera-t-on des raisonnements et des doutes ; pour toute réponse, je leur présente l’évidence du fait, et je dis : la religion chrétienne est visiblement l’ouvrage de Dieu, donc elle est divine, donc elle est véritable, donc il faut s’y soumettre et lui obéir ; tout ce que vous opposerez, ne prouvera rien contre elle : car, si la religion est l’ouvrage de Dieu, les raisonnements de l’homme ne la renverseront pas : l’unique parti qui vous reste, c’est de céder et de vous rendre à la vérité du christianisme ; il vous appelle, il vous tend les bras, il est prêt à vous recevoir : heureux, si vous pouvez vous rendre digne de lui ! Dès lors vous pourrez vous écrier de concert avec nous, après Richard de Saint-Victor : Si nous nous trompons, qu’il nous soit permis de le dire, ô mon Dieu ! c’est vous-même qui nous trompez. Si error est, à te decepti sumus.

Monseigneur Gaume, Credo

Transportons-nous par la pensée, au moment où le Christianisme parut sur la terre, et supposons avec Saint Jean-Chrysostome, qu’un philosophe païen rencontre le Fils de Marie, commençant à prêcher Sa doctrine. Jésus est seul, Il marche à pied, un bâton à la main, vêtu comme un ouvrier. – Où allez-Vous ? lui demande le philosophe. – Je vais prêcher Ma doctrine. – Que prétendez-Vous en prêchant par les villages de la Judée, ce que Vous appelez Votre doctrine ? – Convertir le monde. – Faire abandonner à l’univers ses dieux, sa religion, ses mœurs, ses coutumes, ses lois, pour lui faire adopter Vos maximes : Vous êtes donc plus sage que Socrate, plus éloquent que Platon, qui ne put jamais imposer ses lois à une seule bourgade de l’Attique ? – Je ne me donne point pour un sage. – Qui êtes-Vous donc ? – On Me connaît pour le fils d’un pauvre charpentier de Nazareth. – Par quels secrets moyens avez-Vous donc préparé le succès de Votre entreprise ? – Jusqu’ici J’ai passé Ma vie dans la boutique de Mon père, travaillant avec lui pour gagner Mon pain de chaque jour. Depuis peu, Je parcours le pays. Quelques disciples se sont mis à Ma suite ; c’est à eux que Je confierai le soin d’établir Ma doctrine parmi les nations. – Vos disciples sont donc des hommes aussi distingués par la noblesse de leur naissance, que par la supériorité de leurs talents ? – Mes disciples sont douze pêcheurs qui ne connaissent que leurs barques et leurs filets, douze Juifs, et vous savez ce que sont les Juifs dans l’estime des autres peuples. – Vous comptez donc sur la protection de quelque puissant monarque ? – Je n’aurai pas de plus mortels ennemis que les rois et les grands du monde : tous s’armeront pour anéantir Ma doctrine. – Vous possédez donc d’immenses richesses, et en faisant briller l’or aux yeux des peuples, il est facile de se créer des adorateurs ? – Je n’ai pas de quoi reposer Ma tête. Pauvres par leur naissance, Mes disciples le seront encore plus par Mes ordres. Comme Moi, ils vivront d’aumônes et du travail de leurs mains – C’est donc sur Votre doctrine elle-même, que Vous fondez l’espérance de Vos succès ? – Ma doctrine repose sur des mystères que les hommes prendront pour des folies. Je veux, par exemple, que Mes disciples annoncent que c’est Moi qui ai créé le ciel et la terre, que Je suis Dieu et homme tout ensemble ; que Je suis mort sur une croix entre deux voleurs, car c’est par ce genre de supplice que Je dois terminer Ma vie. Ils ajouteront que trois jours après Je suis ressuscité et qu’ils M’ont vu monter au ciel. – Si Votre doctrine est incroyable, du moins Votre morale est bien commode ; sans doute qu’elle flatte toutes les passions ? – Ma morale combat toutes les passions, condamne tous les vices, commande toutes les vertus et punit de supplices éternels la pensée même du mal. – Vous promettez donc de magnifiques récompenses à ceux qui voudront l’embrasser ? – Sur la terre, Je leur promets le mépris, la haine du genre humain, les prisons, les bûchers, la mort sous toutes les formes ; après la vie, Je leur fais espérer des récompenses que l’esprit de l’homme ne peut comprendre. – Dans quels lieux et à quels hommes prétendez-Vous enseigner une pareille philosophie ? Sans doute dans quelques coins obscurs de Votre petit pays, et à quelques ignorants, comme ceux que Vous appelez Vos disciples ? – Ma doctrine sera prêchée à Jérusalem devant la Synagogue ; à Athènes, devant l’Aréopage ; à Rome, dans le palais des Césars ; partout, devant les rois et les peuples, dans les villes et dans les campagnes, jusqu’aux extrémités du monde. – Et Vous Vous flattez de réussir. ! – Sans doute ; bientôt Je serai reconnu partout pour le seul Dieu du ciel et de la terre. Le monde va changer de face ; les idoles vont tomber. De toutes parts, les peuples accourront pour embrasser Ma doctrine. Les rois mêmes se prosterneront devant l’instrument de Mon supplice, et le placeront sur leur couronne comme son plus bel ornement. J’aurai partout des temples et des autels, des prêtres et des adorateurs. Un jour, peut-être, vous-même répandrez votre sang pour attester la divinité de Ma personne et la vérité de Ma doctrine. – Pauvre idiot ! Votre place n’est pas ici. Elle est dans une maison d’aliénés. Retournez du moins, pour n’en jamais sortir, dans la boutique de Votre père. Votre projet est le comble de l’extravagance. Le philosophe a raison. Aux yeux du sens commun, entreprendre la conversion du monde, avec douze pêcheurs, au siècle d’Auguste, en dépit de toutes les forces humaines, ce projet est le comble de la folie. Cependant l’histoire, l’histoire profane est là pour l’attester : ce projet a été exécuté ; il l’a été de la manière et par les moyens que Jésus avait prédits, il l’a été rapidement. Sur ce fait toujours subsistant pose le Credo du Chrétien. Quand Proudhon, Renan, Strauss, Kardec, avec toute la Smala des négateurs, philosophes ou spirites, anciens et modernes, auront anéanti ce fait, ils pourront se flatter d’avoir ébranlé la base de notre foi. Jusque-là, nous nous rirons de leurs attaques de pygmées, et leur renverrons, comme leur appartenant de plein droit, les qualifications d’ignorance, de crédulité et d’imbécillité dont ils nous gratifient. Si le philosophe même dont nous venons de parler, reparaissait aujourd’hui sur la terre, et qu’il vît, comme nous, la religion de Jésus de Nazareth dominant encore le monde civilisé, douterait-il du miracle de son établissement ? Ne s’écrierait-il par ravi d’admiration : Tout cela est au-dessus des forces humaines, tout cela est donc l’œuvre de Dieu.

Louis de Bonald, Réflexions sur l’accord des dogmes de la religion avec la raison (Page 113)

Si un imposteur avait fondé le christianisme, il se serait bien gardé de le rattacher à un culte aussi méprisé de l’univers que le culte judaïque et de chercher les premiers prosélytes chez un peuple aussi odieux que le peuple juif. Il n’en avait pas besoin et avec l’habileté que la philosophie ne peut refuser au fondateur de la religion chrétienne, il aurait pu s’en passer.

Joseph Mérel, Pour une contre-révolution révolutionnaire (Pages 40-41)

Que le catholicisme promeuve la raison naturelle, exalte sa valeur et la convoque pour l’intelligence de la foi, mais en vue de la raison (« la foi passera », la béatitude est « qu’ils Te connaissent »), que par là le contenu de la foi catholique s’annonce a priori comme rationnel, est a posteriori vérifié par l’examen du contenu même du catholicisme. L’absolu est par définition le non-relatif, la religion en général dit la mise en relation du fini avec l’infini, du contingent avec le nécessaire, de l’immanent avec le transcendant, du relatif avec l’absolu, de sorte qu’une religion n’est possible que si cette relation en quoi elle consiste est initiée par l’absolu lui-même, seul capable de se mettre en relation sans cesser d’être absolu, ainsi sans être relativisé (« désabsolutisé ») et ce dans l’unique mesure où son absoluité ne répugne pas à la vie relationnelle mais au contraire consiste – en elle-même, indépendamment du monde et d’un esprit créé – en cette vie même, ce qui nous est révélé dans, par et comme le Dieu trinitaire. Dieu, dans Sa révélation, doit nous dire ce qu’Il est en lui-même indépendamment de Sa révélation, autrement une telle révélation est un mensonge : or toute révélation de Dieu est relation de Dieu à ceux auxquels Il se révèle ; donc Dieu doit être relation en Lui-même pour être en capacité de se révéler. Par ailleurs toute révélation est médiation entre le Révélé et celui auquel Il se révèle, et se pose toujours la question de l’adéquation de la médiation à ce qui se médiatise, sauf si le Médiatisé se fait lui-même médiation entre Lui et l’homme, ce qui revient à dire que Dieu, pour se révéler indubitablement, doit se faire religion (acte de relier), ce qui a lieu dans l’Incarnation : Dieu s’y fait la relation entre Lui et l’homme. C’est au reste parce que Dieu est trinitaire qu’Il peut s’incarner, contracter le mode d’existence d’une créature sans cesser d’être Créateur. En tant que médiateur entre Lui-même et l’homme, Dieu se fait le témoin de Lui-même, ce qui derechef exclut tout doute quant à la fidélité du témoignage, puisque, ici, celui qui témoigne est ce dont il témoigne. Et parce que la Révélation culmine dans l’Incarnation du Verbe, le catholicisme est religion de la Parole, ainsi de la Tradition ou transmission, laquelle contient la clé de sa propre interprétation, à moins d’être méconnue et incomprise ; or s’il faut connaître la Parole pour accéder à sa clé de compréhension en retour requise pour comprendre la Parole, on est enfermé dans une aporie aussi longtemps qu’un troisième terme n’intervient pas, lequel sera l’Église, « Jésus répandu et communiqué » (Bossuet), l’Église inspirée par l’Esprit qui l’habilite à interpréter l’Écriture et la Tradition. On voit bien par là que le catholicisme est la rationalité même. Il est la vraie religion parce qu’il vérifie les réquisits du concept de religion.

Bibliographie

  • Auguste-Alexis Goupil, La Vraie Religion