Abbé Auguste Boulenger, Manuel d’apologétique
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Voici la grande objection contre la Providence. S’il existe du mal dans le monde, il est incompatible avec les attributs de Dieu : il s’élève contre sa toute-puissance s’il n’a pu l’empêcher, et contre sa bonté s’il ne l’a pas voulu. Or, dit-on, le mal existé dans le monde, et il se présente sous une triple forme : le mal métaphysique, le mal physique et le mal moral. 1° MAL MÉTAPHYSIQUE. — On entend par mal métaphysique l’imperfection des êtres. Le monde, dit-on, n’a pas la perfection qu’il devrait avoir. Le monde, disent les pessimistes, est essentiellement mauvais, et si l’on fait le bilan des biens et des maux, la vie est pire que le néant. Réponse II paraît certain, en effet, que le monde n’a pas toute la perfection qu’il pourrait avoir. Mais, fût-il plus parfait, il aurait toujours des limites, car qui dit créature, dit être contingent et limité. Dès lors, reprocher à Dieu d’avoir créé un monde imparfait c’est tout simplement lui reprocher d’avoir créé. Toute la question est donc de savoir si le monde, malgré ses imperfections, est bon ou mauvais, s’il vaut mieux être que ne pas être. Or il ne fait pas de doute que l’être vaut mieux que le non-être, que la vie présente est bonne et qu’il dépend de nous, créatures libres, qu’elle suive une ascension continue vers le mieux et qu’elle se rapproche de plus en plus de la perfection. La vie vaut donc ce que nous la faisons et, si elle devient mauvaise, qui avons-nous le droit d’accuser, sinon nous-mêmes et notre action. 2° MAL PHYSIQUE. — Tandis que le mal métaphysique est purement négatif, qu’il est le défaut d’être ou de perfection, le mal physique a un caractère positif : il est la privation d’un bien qui devait appartenir à la nature. Comment concilier alors le mal physique avec la puissance et la bonté de Dieu ? Pourquoi tant de désordres dans la nature ? Pourquoi les tremblements de terre, les inondations, les incendies ? Pourquoi les catastrophes ? Pourquoi les fléaux, la peste, la famine, la guerre ? En un mot, pourquoi la douleur ? Comment justifier Dieu d’avoir refusé à la nature et à certains êtres la perfection à laquelle il semble qu’ils avaient droit ? Réponse A. LES DÉSORDRES DE LA NATURE. — À vrai dire, les désordres de la nature, c’est-à-dire l’existence de choses ou d’êtres qui paraissent nuisibles, comme les tremblements de terre, les inondations, les fléaux, les animaux malfaisants, rentrent dans le mal métaphysique : ils sont l’inévitable conséquence des imperfections du monde. Considéré à ce point de vue, le pourquoi du mal nous échappe, pour la bonne raison que notre science est trop courte, et que, pour juger une œuvre, il nous faudrait la connaître dans son ensemble et dans ses détails. B. LA DOULEUR. — Au surplus, si le mal qui est dans la nature nous révolte, c’est que nous en souffrons. Tout se ramène donc à cette unique question : pourquoi la douleur ? Incontestablement, la douleur est un mal, mais si elle se doit tourner en bien, si elle est, non une fin, mais un moyen, la bonté de Dieu n’est plus en défaut. Pour justifier la Providence, il suffit donc d’établir que le bien peut sortir du mal, et partant, que le but pour suivi par Dieu est bon. Il convient d’abord de ne pas rendre Dieu responsable des maux qui sont le fait de l’homme. Que d’accidents viennent de sa témérité ou de son incurie ! Que de maladies ont leur cause dans l’inconduite des individus ! Que de familles, que de sociétés sont malheureuses par leur faute ! Quant aux cas où la douleur ne saurait être imputée à l’homme, elle est toujours une conséquence de sa nature et la condition d’un plus grand bien. a) Elle est la conséquence de sa nature. Doué de sensibilité, l’homme doit accepter les peines aussi bien que les joies qui découlent des facultés de son âme. b) La douleur est surtout la condition d’un plus grand bien, soit dans l’ordre physique, soit dans l’ordre moral.
- Dans l’ordre physique, elle est la source du progrès en stimulant l’activité et en poussant à la recherche des remèdes qui peuvent guérir le mal.
- Dans l’ordre moral, elle est l’école des plus belles vertus et un excellent moyen d’expiation. La douleur est un merveilleux instrument de perfectionnement moral : elle développe dans l’homme les plus hautes vertus : la patience, la maîtrise de soi, l’héroïsme. Rien ne trempe les âmes comme la douleur ; rien ne leur donne cette grandeur morale, cette énergie surhumaine, cette délicatesse, « ce je ne sais quoi d’achevé », selon le mot de Bossuet, qui distingue les âmes qui ont connu la souffrance de celles qui ne l’ont pas connue ou mal supportée. Le poète avait raison quand il disait : « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître – Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert » (A. de Musset). Enfin la douleur est un excellent moyen d’expiation. Elle est le creuset où l’homme pécheur purifie son âme. Elle devient alors « la bonne souffrance » qui arrache l’homme aux choses de la terre et tourne son regard vers le ciel. Les épreuves n’ont-elles pas pour effet de faire rentrer l’homme en lui-même, de l’attacher à la réalité éternelle, au mépris des plaisirs ? Que d’âmes, qui se perdaient parce que tout leur souriait ici-bas, ont été ramenées à Dieu par les déceptions, les mécomptes, les chagrins ! Qui n’a entendu la sagesse antique nous dire que la vertu languit, si elle n’éprouve pas de contradictions, qu’elle s’épure dans l’adversité comme l’or s’épure dans la fournaise ? Qu’on la reconnaît à sa force au milieu des épreuves, que le plus beau spectacle est celui du juste aux prises avec l’infortune, et se montrant supérieur à elle ? Si Dieu, lors qu’il nous châtie, agit comme un père, qui retient ses enfants sous une discipline sévère, afin de les rendre vertueux, comme un médecin qui donne un breuvage amer pour rétablir la santé ou la fortifier, loin de se plaindre et de maudire à l’occasion des épreuves du juste, n’y a-t-il pas lieu, au contraire, de remercier et de bénir ? 3° LE MAL MORAL — Sous ce titre nous comprendrons : a) Toutes les infractions à la loi du devoir. b) Secondairement toutes les injustices morales qui sont dans le monde. Comment admettre que Dieu, qui est la sainteté même, permette le péché ? Et comment expliquer qu’un Être souverainement juste ait réparti les biens de ce monde d’une manière si inégale ? Pourquoi, trop souvent, la fortune sourit-elle aux méchants tandis que les justes connaissent les insuccès et les revers ? Pourquoi ce mal social ? Réponse II en est du mal moral comme du mal physique. Se demander pourquoi Dieu permet le péché alors qu’il aurait pu l’empêcher, c’est rechercher de quel autre bien il est la condition. Or il est facile d’apercevoir que le péché est une conséquence de la liberté. Pour supprimer le péché, il fallait donc supprimer la liberté. Mais alors il n’y avait plus de place pour le bien moral, plus de mérite ni de vertu. Qui oserait prétendre qu’un monde sans liberté ni moralité eût été meilleur qu’un monde avec la vertu et le péché ? L’inégale répartition des biens est un fait incontestable. La plainte ne doit pas cependant être exagérée : il s’en faut de beaucoup que la vertu soit toujours malheureuse et le vice toujours prospère. D’autre part, il est un bien qui n’abandonne pas le juste, même au sein de la misère, et qui n’appartient qu’à lui : c’est la paix de l’âme que seul peut donner le témoignage d’une bonne conscience. Mais surtout il ne faut pas perdre de vue que les biens de la terre peuvent, être nuisibles, qu’ils sont toujours éphémères et que la vie présente n’est pas un terme, qu’il y a une autre vie où se feront les compensations nécessaires. Peu importent donc des privations passagères si elles sont le gage d’une récompense plus élevée. La vie est un combat dont la palme est aux cieux. Ainsi l’existence du mal moral comme du mal physique, loin d’être un argument contre la Providence, démontre la nécessité d’un Dieu infiniment juste pour rétablir un jour l’équilibre que nous ne trouvons pas ici-bas, d’un Dieu sage qui se sert de la souffrance passagère comme d’un moyen pour nous conduire à une gloire éternelle.
Jean Daujat, La face interne de l’histoire
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Si Dieu est cause de toute existence, donc de tout bien, Il n’est pas cause du mal qui n’est que privation de bien, donc absence d’existence, et par conséquent n’a pas de cause d’existence et ne s’explique que par les imperfections et les limites des créatures. On insistera en disant que Dieu pourrait supprimer tous les maux en nous donnant tous les biens dont ces maux nous privent, mais pour le faire il faudrait que Dieu intervienne constamment par un miracle perpétuel alors qu’au contraire Il donne aux causes naturelles d’agir chacune selon sa nature. En revanche, ce que Dieu peut faire, c’est d’utiliser le mal lui-même en tirant de ce mal un bien supérieur à celui dont le mal nous prive, mais pour comprendre dans cette perspective tant de maux et de souffrances, il faudrait connaître le plan d’ensemble de la Création dans le dessein éternel de Dieu et cela est impossible à l’intelligence humaine laissée à ses seules capacités naturelles, elle ne peut que faire confiance sans comprendre à la sagesse et à la bonté de Dieu.
Saint Jean Damascène, La foi orthodoxe
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Pourquoi Dieu a-t-il créé ceux qu’il sait devoir pécher sans repentir ? Dieu par bonté amène du non-être à l’être les choses qui arrivent et il sait à l’avance ce qu’elles seront. Donc, d’une part, il n’y en aurait pas de mauvaise à venir, ni de prescience à leur sujet, dès lors qu’il ne devrait pas y avoir cet avenir. La science concerne ce qui est, la pré-science ce qui sera. D’abord il y a l’être et, seulement après, être bon ou mauvais. D’autre part si le fait de devoir devenir mauvais dans le futur, empêchait les êtres que Dieu va susciter dans sa bonté de naître, c’est que le mal l’emporterait sur la bonté de Dieu. Dieu a donc fait bonnes toutes les choses qu’il a faites et c’est par le choix libre et personnel que chacune devient bonne ou mauvaise. Lorsque le Seigneur dit : « Il aurait mieux valu que cet homme ne fût pas né » (Marc XIV, 21), ce n’est pas pour critiquer sa propre nature mais cette méchanceté qui est survenue à sa créature par son propre choix et sa mollesse à décider. Et c’est cette mollesse de son jugement qui a rendu inutile le bienfait de son créateur. C’est comme si un roi remettait richesse et puissance entre les mains de quelqu’un qui tyranniserait son bienfaiteur ; après l’avoir repris en main, il lui infligera ce qu’il mérite s’il le voit persister jusqu’au bout dans sa tyrannie.
Gustave Thibon, Nietzsche ou le déclin de l’esprit
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Il faut bien que le mal ait une fonction sacrée, puisque Dieu le permet. Judas même était nécessaire, d’après les propres paroles de Jésus-Christ. Il n’en reste pas moins que toute apologie du mal prend un accent indécent dans la bouche humaine. D’abord parce qu’il n’appartient qu’à Dieu de déterminer la quantité de mal dont le bien peut faire sa proie : il faut être tout-puissant dans le bien pour lâcher la bride au mal, il faut être soi-même la limite infranchissable où se brise la fureur des flots. L’homme impuissant n’a pas le droit de faire ou d’enseigner le mal ; il ne peut accepter que de le subir : sa seule façon de répondre à Dieu le Père qui permet le mal, c’est d’en être, comme Dieu le Fils, l’innocente victime. Ensuite, parce que c’est là profaner un secret divin dont on ne doit s’approcher qu’en silence et en tremblant. Le mystère du mal, si dur et si implacable dans sa réalité humaine qui n’est encore qu’une apparence, c’est dans le repli le plus tendrement innocent du cœur de Dieu qu’il faut en chercher l’origine. Et il n’est pas permis à l’homme de soulever ce voile de Noé dont s’enveloppe la folie du Créateur. Un jour, sainte Catherine de Sienne (religieuse italienne, 1347-1380) en extase s’écria à plusieurs reprises : Video arcana Dei ! Et le bienheureux Raymond de Capoue qui assistait à la scène lui demanda, quand elle revint à elle, ce qu’elle avait vu. « Je ne vous le dirai jamais, répondit-elle, vous croiriez que je blasphème. » II est des choses que l’homme peut pressentir, mais qu’il n’a pas le droit de savoir et d’exprimer : le Christ lui-même s’est abstenu de révéler à ses disciples des vérités qu’ils ne pouvaient pas porter.
R.P. Johann Michael Kroust, Méditations sur les vérités de la foi et de la morale
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« Toute créature souffre et gémit. » (Romain 8 ; 22). Vous ne comprenez pas comment, sous la Providence d’un Dieu infiniment bon, il y a tant de maux, tant de désordres, tant de douleurs sur la terre ; vous seriez presque tenté d’en accuser le Seigneur. […] Loin d’applaudir aux maux qui nous accablent, Dieu en tire un grand avantage en notre faveur ; il se sert de nos souffrances pour nous purifier, pour nous donner mille consolations, pour nous préparer une gloire et un bonheur proportionnés à nos douleurs. Tout désordre exige un châtiment ; toute faute doit être punie, ou par le coupable lui-même, ou par son supérieur. Or, qui peut dire : Je suis innocent, je n’ai jamais violé la loi de Dieu ? Est-ce vous ? N’êtes-vous point sujet aux penchants déréglés de la nature corrompue ? N’éprouvez-vous jamais le feu des passions ? Si vous n’êtes pas exempt de faiblesse et que vous ayez participé à la dégradation générale, les maux et les souffrances vous sont nécessaires comme la greffe est nécessaire à l’arbre sauvage. Il faut que toute créature gémisse ; il faut donc détruire en vous le règne des passions pour parvenir à la vertu et la fortifier. Toutes ces choses sont le fruit de la souffrance. […] Les afflictions sont l’école de la vertu, et la prospérité dans le crime amène l’endurcissement. David ne connut sa faute que lorsque le Prophète lui annonça les vengeances de Dieu ; Nabuchodonosor ne déposa sa fierté que lorsqu’il se vit réduit à la condition des bêtes ; l’enfant prodigue ne revint à son père que lorsqu’il fut tombé dans une effroyable indigence. Manassès n’eut recours à Dieu que lorsqu’il fut accablé sous le poids de ses chaînes. Ainsi, les afflictions font germer la vertu et lui donnent du courage et de la force ; elles l’épurent. La vertu sans épreuve n’a pas d’énergie, elle est faible et languissante. On ne connaît le soldat valeureux que dans le combat et en présence de l’ennemi. « Parce que vous étiez agréable à Dieu, dit l’ange à Tobie, il fallait que vous fussiez éprouvé. » (Tobie 12 ; 13). Et, parlant à Abraham, le Seigneur lui dit : « Maintenant je sais que vous craignez votre Dieu, car vous n’avez pas épargné votre propre fils. » (Genèse 22 ; 12).
Antonin-Gilbert Sertillanges, Bréviaire du combattant
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Ils disent : le mal est : donc Dieu n’est pas. Et moi je dis : le bien est, donc Dieu est, et ma proposition annule la leur ; car le bien précède le mal et en est la condition toute première. Pour qu’il y ait un trou dans l’étoffe, il faut d’abord l’étoffe. Pour qu’il y ait la cécité, il faut l’œil. Avant la mort, il y a la vie ; avant le crime il y a la liberté et la loi ; avant les cataclysmes de la nature et de la société nationale ou internationale, il y a l’univers éblouissant, et l’histoire. En bref, l’univers existe ; il est splendide, et s’il a sa face d’ombre, est-ce une raison pour contester l’existence, ou la sagesse, ou la sollicitude bienveillante de son auteur ?
Pierre Lombard, Les Quatre Livres des Sentences
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Ensuite, cherchant quelle est la cause qui rend l’homme mauvais, le même Augustin n’a pas soutenu qu’elle est en Dieu, disant ainsi dans le même livre : « Pour qu’un homme devienne mauvais, [la cause] est soit en lui-même, soit dans un autre être, soit dans le néant. Si c’est dans le néant, il n’y a aucune cause. » « Si c’est dans un autre être, soit en Dieu, soit en un homme quelconque, soit en ce qui n’est ni Dieu ni homme. Mais ce n’est pas en Dieu : car Dieu est seulement la cause des biens ; ainsi donc, c’est soit en l’homme, soit en ce qui n’est ni Dieu ni homme, soit dans le néant. » À partir de cela, on montre clairement qu’il n’y a pas de bien qui rend l’homme mauvais, car Dieu n’est pas la cause d’une telle chose, lui qui est seulement la cause des biens. Et, s’il n’y a pas de bien qui rend l’homme mauvais, il n’y a pas, par conséquent, de bien à partir duquel se fasse le mal ; par conséquent, Dieu ne veut pas qu’à partir de lui se fasse le mal. De même, on montre encore autrement que ce n’est pas par Dieu qui en serait auteur, c’est-à-dire qui le voudrait, que se font les choses mauvaises, car lui-même n’est pas la cause qui fait qu’on tend au non-être. Tendre au non-être est en effet un mal ; mais lui-même n’est pas l’auteur du mal. Tandis que tend au non-être celui qui opère le mal ; ce n’est donc pas par Dieu qui en serait l’auteur que quelqu’un opère le mal. Ainsi donc, ce n’est pas un bien que quelqu’un opère le mal, car Dieu est seulement l’auteur du bien. Mais Augustin explique cela clairement dans le même livre, disant ainsi : « C’est celui qui est l’auteur de toutes les choses qui existent, et à la bonté duquel il revient qu’existe tout ce qui est, qui est seulement la cause du bien. En conséquence de quoi, il n’est pas l’auteur du mal, et lui-même est pour cette raison le bien suprême, dont c’est un bien de ne se séparer en rien, et c’est un mal de s’en séparer ; par conséquent, il n’est pas la cause de s’en séparer, c’est-à- dire de tendre au non-être, lui qui, ainsi que je l’ai dit, est la cause de l’être, car il est l’auteur de toutes les choses qui existent, qui, en tant qu’elles existent, sont bonnes. » Comme on le voit, on a clairement que se séparer de Dieu, qui est le bien suprême, est un mal ; faire des choses mauvaises est donc un mal ; ainsi donc, ce n’est pas par un Dieu qui en serait l’auteur ou qui le voudrait que se font les choses mauvaises. Il a déjà été suffisamment montré que ce n’est pas par Dieu qui en serait l’auteur que se font les choses mauvaises. Certains interviennent cependant de manière sophistique, et qui pour cette raison sont les ennemis de Dieu, tentant de prouver que c’est à partir de Dieu qui en serait l’auteur que se font les choses mauvaises. Ils le font de cette façon : il est vrai que des choses mauvaises se font ; or, tout vrai qui existe, vient de la vérité qu’est Dieu ; c’est par conséquent par Dieu que se font les choses mauvaises. D’autre part, que tout vrai vienne de Dieu, ils le confirment par l’autorité d’Augustin dans le livre Les 84 questions, disant ainsi : « Tout vrai est vrai par la vérité ; or, la vérité est Dieu ; tout vrai, par conséquent, a Dieu pour auteur. » Mais il est vrai que les choses mauvaises se font ou existent ; ainsi donc, c’est par Dieu qui en serait l’auteur que se font ou existent les choses mauvaises. Il nous est facile de leur répondre, mais ce qu’ils disent semble indigne d’une réponse. Et de fait, tout vrai vient de Dieu, comme l’affirme Augustin. Avec lequel s’accorde Ambroise qui, traitant ce mot de l’Apôtre : Personne ne peut dire : Seigneur Jésus, si ce n’est dans l’Esprit-Saint, dit que « tout ce qui est vrai, dit par quiconque, vient de l’Esprit-Saint ». C’est pourquoi, comme il est vrai que se font des choses mauvaises, est vrai ce qu’on dit par cette formulation, à savoir qu’il vient de Dieu que se font des choses mauvaises ; mais il ne s’ensuit pas de là qu’il vienne de Dieu que se fassent les choses mauvaises. En effet, si on disait cela, on entendrait que Dieu est l’auteur des choses mauvaises. À partir d’une comparaison, on montre que cela est manifestement faux : Dieu interdit qu’on vole ; mais il est vrai qu’on vole ; il interdit donc le vrai. Cela n’a pas de sens.
Pierre Lombard, Les Quatre Livres des Sentences
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Pourquoi Dieu a-t-il permis que l’homme soit tenté, sachant qu’il tomberait ? – Augustin, Sur la Genèse. En outre, il convient habituellement de chercher : « pourquoi Dieu a-t-il permis que soit tenté l’homme, dont il savait à l’avance qu’il devait être trompé ? Mais, s’il pouvait bien vivre pour la raison que personne ne le persuadait de mal vivre, l’homme n’en était pas louable, étant donné qu’il trouvait un pouvoir dans sa nature et dans son pouvoir la volonté de ne pas consentir à celui qui le persuadait, avec l’aide de Dieu » ; « et il est plus glorieux de ne pas consentir que de ne pas pouvoir être tenté ». Pourquoi Dieu a-t-il créé ceux dont il savait à l’avance qu’ils deviendraient mauvais ? « Certains s’interrogent aussi en disant : Pourquoi Dieu a-t-il créé ceux dont il savait à l’avance qu’ils deviendraient mauvais ? Parce qu’il a prévu ce qu’il tirerait de bien de leurs choses mauvaises. Car il les a faits tels qu’il leur a laissé de quoi faire telle ou telle chose ; et s’ils faisaient telle chose d’une manière coupable, ils constateraient qu’il agit à leur endroit de manière louable. Ils ont d’eux-mêmes une volonté mauvaise, de celui-ci une bonne nature et une juste peine. « Il est vain par conséquent de dire : « Dieu ne devait pas créer ceux dont il savait à l’avance qu’ils deviendraient mauvais » ; il savait en effet qu’ils seraient utiles aux bons et qu’ils seraient justement punis pour leur mauvaise volonté. » Ils ajoutent encore : « Il devait faire un homme tel qu’il ne voudrait absolument pas pécher. – Nous concédons que serait sans doute meilleure la nature qui ne voudrait absolument pas pécher. Et eux-mêmes concèdent aussi que celle qui a été faite telle qu’elle pouvait ne pas pécher, si elle le voulait, n’est pas mauvaise ; et que celle qui a péché par volonté, non par nécessité, est justement punie. Donc, puisque cette nature est bonne, l’autre meilleure, pourquoi n’a-t-il pas fait l’une et l’autre, afin d’être plus abondamment loué au sujet de l’une et de l’autre ? L’une concerne les saints anges, en effet, l’autre les hommes. » De même, ils disent : « Si Dieu l’avait voulu, ceux-ci auraient aussi été bons. – Et certes nous concédons cela ; mais il y a mieux : il a voulu qu’ils soient ce qu’ils veulent, et qu’en tout cas les hommes bons ne restent pas sans fruits et les hommes mauvais sans impunité. » De même, ils disent : « Dieu pouvait tourner leur volonté vers le bien, car il est tout-puissant. – Il est vrai qu’il le pouvait. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Parce qu’il ne le voulait pas. Pourquoi ne l’a-t-il pas voulu ? Lui-même le sait. Nous ne devons pas goûter plus qu’il ne faut.
Bibliographie
- Pierre de Lauzun, Dieu, le mal et l’histoire
- Saint Jean Chrysostome, Si Dieu est Bon, pourquoi le Mal ?
- Frère Petit, Pourquoi le mal et la souffrance dans le monde ?
- Saint Thomas d’Aquin, Questions disputées sur le Mal
- Père Robert Augé, Dieu veut-il la souffrance des hommes ?
- C.S. Lewis, Le problème de la souffrance
- Chanoine Roger Verneaux, Problèmes et mystères du mal